vendredi 28 septembre 2018

Notre ancêtre Homo sapiens n'est pas issu d'une seule population africaine

Nos ancêtres auraient évolué à partir de populations dispersées à travers toute l'Afrique et non à partir d'un seul petit groupe localisé comme on avait pu le penser par le passé.

Jusqu'il y a une dizaine d'années, une théorie populaire soutenait que nos ancêtres directs étaient les descendants d'une seule population venue d'Afrique. Plusieurs hypothèses s'affrontaient alors pour situer le berceau de l'humanité soit en Afrique du Sud, soit dans le rift est-africain. Comme souvent, l'histoire serait sans doute un peu plus complexe que cela. Dans un article publié en juillet dernier dans la revue Trends in Ecology and Evolution , une équipe pluridisciplinaire menée par Eleanor Scerri de l'Université d'Oxford argumente que les populations qui ont donné naissance aux humains modernes étaient en fait réparties en plusieurs groupes présentant une diversité culturelle et physique très marquée. Ces dernières se seraient mélangées à diverses reprises avant d'effectuer une sortie d'Afrique décisive il y a 150.000 ans environ.

«Nous sommes face à une pièce de théâtre dont on connaît la première scène (plusieurs espèces humaines se sont côtoyées, NDLR) et la dernière scène (nous appartenons aujourd'hui tous à la même espèce, NDLR)» explique Francesco d'Errico, directeur de recherche au laboratoire Pacea (CNRS/Université de Bordeaux) et coauteur de la publication. «Tout le reste, on doit le comprendre à partir de découvertes qui sont encore à faire.»

Il y a plusieurs centaines de milliers d'années, avant l'apparition de l'homme moderne, le genre humain était multiple et plusieurs espèces d'hominines peuplaient la surface du globe. Une première population est sortie d'Afrique, il y a au moins 1,5 million d'années. Celle-ci a été suivie par plusieurs autres vagues migratoires, jusqu'à la sortie de nos ancêtres, il y a environ 150.000 ans. Ces derniers se sont ensuite répandus sur toute la surface du globe, supplantant toutes les populations antérieures. «Les analyses génétiques montrent très clairement que ce schéma est irréfutable», réagit Céline Bon paléogénéticienne au Musée de l'Homme.

Une humanité buissonnante

La publication d'Eleanor Scerri permet de réunir dans un même cadre global plusieurs découvertes récentes. En 2016, on découvrait au Maroc des restes de population Homo sapiens vieux de 300.000 ans. Il y a quelques mois, un article paru dans la revue Science, dont Francesco d'Errico était aussi co-auteur, montrait l'existence de populations avec des comportement modernes à la même période dans le bassin d'Olorgesailie au Kenya, en Afrique de l'Est. «Il y a moins de 500.000 ans, les hominines ont commencé à se moderniser en Afrique en différents points,» raconte Francesco d'Errico. «Ces populations étaient sans doute interconnectées, mais les liens restaient très fragiles et sensibles aux changements climatiques, au faible taux de reproduction et à la petite taille des groupes.»

Cette connexion semble intrinsèque à l'histoire humaine. Notre diversité génétique est ainsi extrêmement faible comparé aux autres. Il y a plus de différences entre deux groupes de chimpanzés qu'entre les plus éloignés des êtres humains. «Notre espèce est très jeune, à peine quelques centaines de millier d'années», détaille Céline Bon. «Aucune population ne s'est retrouvée isolée suffisamment longtemps pour se différencier. On a même des preuves génétiques que des populations européennes sont retournées sur le continent africain il y a 5000 ans seulement!»

La notion d'espèce de plus en plus complexe

Avant qu'Homo sapiens ne prennent le dessus sur les autres populations, l'humanité était donc extrêmement diverse et buissonnante. Des espèces différentes se côtoyaient et même s'hybridaient les unes aux autres. Il y a de fortes chances pour qu'une partie de ces espèces nous soient d'ailleurs encore inconnues. «C'est un élément qui rend compliqué notre compréhension de la période» explique Céline Bon. «La définition d'espèce est différente selon que l'on se place du point de vue génétique ou paléontologique.» Ce que nous voyons comme deux espèces distinctes sur le plan morphologique peut en réalité constituer une même espèce sur le plan génétique. Des populations plus ou moins éloignées ou en cours de spéciation restent souvent interfécondables.

Au final, le développement d'un réseau de connexions entre les différents individus a contribué peu à peu à atténuer les différences. «Il y a eu un goulot d'étranglement quand nos ancêtres directs sont sortis d'Afrique,» raconte Céline Bon. «On retrouve ce rétrécissement dans la diversité génétique de toutes les populations hors d'Afrique. En revanche, les populations africaines ont gardé une richesse et une diversité génétique bien plus importante. Ce qui montre qu'elles étaient sans doute plus nombreuses et plus diversifiées sur ce continent que nous ne le pensions.» Quant à savoir comment les populations ont petit à petit disparu au profit de la nôtre, que nous les ayons remplacées ou exterminées, le débat reste ouvert et la réponse est sans doute différente pour chacune d'entre elles.

Source : Le Figaro du 26/09/2018

mardi 28 août 2018

Croisement d'espèces humaines : Denny avait une mère néandertalienne et un père dénisovien

Un os de la jambe daté de plus de 50.000 ans a été retrouvé dans une grotte en Sibérie. Il appartenait à un individu de sexe féminin, âgé de plus de 13 ans, qui a été baptisé Denny. L'analyse génétique de ces restes a prouvé que sa mère était néandertalienne et son père dénisovien.

Il était une fois, il y a plus de 50.000 ans, une Néandertalienne et un Dénisovien. De leur union naquit une enfant... Un minuscule fragment d'os apporte aujourd'hui la preuve d'un accouplement entre ces deux espèces de la lignée humaine. « C'est la première fois qu'on trouve un descendant direct de ces deux groupes », explique à l'AFP Viviane Slon, de l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste de Leipzig en Allemagne, coauteur de l'étude publiée ce mercredi dans Nature.

Les Dénisoviens et les Néandertaliens se sont séparés il y a 400.000/500.000 ans, devenant deux espèces distinctes du genre Homo (les Homo sapiens en formant une autre). L'Homme de Néandertal a disparu de la surface de la Terre il y a environ 40.000 ans, pour une raison toujours inconnue. Les Dénisoviens se sont également éteints mais l'on ne sait pas exactement quand.

Par contre, des analyses ADN ont prouvé que l'homme de Denisova a laissé une partie de son génome à certains Homo sapiens : moins de 1 % chez les populations asiatiques et amérindiennes, et jusqu'à 5 % pour les aborigènes d'Australie ou les Papous de Nouvelle-Guinée. De la même manière, tous les humains modernes à l'exception des Africains ont dans leur génome environ 2 % d'ADN légué par Néandertal, preuve des croisements qui ont pu se produire entre ces espèces dans un lointain passé.

Les parents de Denny appartiennent à deux espèces différentes

Cette histoire familiale est révélée par un os de 1,5 centimètre, si petit que les chercheurs ne pouvaient dire au premier abord s'il avait appartenu à un hominidé ou à un animal. Découvert en 2012 dans une grotte des montagnes de l'Altaï en Sibérie, près de la frontière actuelle entre la Russie et la Mongolie, « Denny » comme l'ont appelé les chercheurs, appartenait à un être de sexe féminin d'au moins 13 ans, vivant il y a plus de 50.000 ans. L'os viendrait de son fémur, de son tibia ou de son humérus.


La grotte où elle est décédée, dite de Denisova, était déjà célèbre pour avoir livré les premiers restes fossiles de l'Homme de Denisova, des fragments d'une phalange d'auriculaire. En analysant Denny, des généticiens sont parvenus à distinguer les chromosomes que la jeune femme a hérités de son père et de sa mère. Pas de doute pour eux, ils lui ont été légués par une Néandertalienne et un Dénisovien.

« J'ai d'abord pensé qu'il y avait eu une erreur en laboratoire », raconte Svante Pääbo, également chercheur à l'Institut Max-Planck et coauteur de l'étude. En quittant l'Afrique, les Néandertaliens se sont dispersés en Europe et dans l'ouest de l'Asie tandis que les Dénisoviens se sont dirigés vers l'Asie de l'Est.

« Néandertaliens et Dénisoviens n'ont peut-être pas eu beaucoup d'occasions de se rencontrer. Mais quand cela arrivait, ils ne semblaient pas avoir de préjugés les uns envers les autres », note Svante Pääbo qui est à l'origine de l'identification de l'Homme de Denisova. « Ils devaient s'accoupler fréquemment, beaucoup plus que ce que nous pensions auparavant, sinon, nous n'aurions pas été aussi chanceux », ajoute-t-il.

Source : Futura Planète du 26/08/2018

samedi 25 août 2018

L'analyse génétique d'un fossile d'enfant prouve que Néandertaliens et Dénisoviens devaient s'accoupler fréquemment

Ce fragment osseux est exceptionnel car c'est la première fois que l'on découvre les restes d'un descendant direct d'un tel croisement entre deux espèces d'hominidés.


Il était une fois, il y a 50.000 ans, une Néandertalienne et un Dénisovien. De leur union naquit une enfant... Un minuscule fragment d'os apporte aujourd'hui la preuve d'un accouplement entre ces deux espèces de la lignée humaine. "C'est la première fois qu'on trouve un descendant direct de ces deux groupes", explique à l'AFP Viviane Slon, de l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste de Leipzig en Allemagne, coauteur de l'étude publiée mercredi 22 août 2018 dans le magazine Nature. Les Dénisoviens et les Néandertaliens se sont séparés il y a 400.000 / 500.000 ans, devenant deux espèces distinctes du genre Homo (les Homo sapiens en formant une autre).

L'homme de Néandertal a disparu de la surface de la Terre il y a environ 40.000 ans, pour une raison toujours inconnue. Les Dénisoviens se sont également éteints mais l'on ne sait pas exactement quand. Par contre, des analyses ADN ont prouvé que l'Homme de Denisova a laissé une partie de son génome à certains Homo sapiens: moins de 1% chez les populations asiatiques et amérindiennes, et jusqu'à 5% pour les aborigènes d'Australie ou les Papous de Nouvelle-Guinée. De la même manière, tous les humains modernes à l'exception des Africains ont dans leur génome environ 2% d'ADN légué par Néandertal, preuve des croisements qui ont pu se produire entre ces espèces dans un lointain passé.

Cette histoire familiale est révélée par un os de 1,5 cm, si petit que les chercheurs ne pouvaient dire au premier abord s'il avait appartenu à un hominidé ou à un animal.

Découvert en 2012 dans une grotte des montagnes de l'Altaï en Sibérie, près de la frontière actuelle entre la Russie et la Mongolie, "Denny" comme l'ont appelé les chercheurs, appartenait à un être de sexe féminin d'au moins 13 ans, vivant il y a environ 50.000 ans. L'os viendrait de son fémur, de son tibia ou de son humérus. La grotte où elle est décédée, dite de Denisova, était déjà célèbre pour avoir livré les premiers reste fossiles de l'Homme de Denisova, des fragments d'une phalange d'auriculaire.

En analysant "Denny", des généticiens sont parvenus à distinguer les chromosomes que la jeune femme a hérités de son père et de sa mère. Pas de doute pour eux, ils lui ont été légués par une Néandertalienne et un Dénisovien.


"J'ai d'abord pensé qu'il y avait eu une erreur en laboratoire", raconte Svante Pääbo, également chercheur à l'Institut Max-Planck et coauteur de l'étude. En quittant l'Afrique, les Néandertaliens se sont dispersés en Europe et dans l'ouest de l'Asie tandis que les Dénisoviens se sont dirigés vers l'Asie de l'Est. "Néandertaliens et Dénisoviens n'ont peut-être pas eu beaucoup d'occasions de se rencontrer. Mais quand cela arrivait, ils ne semblaient pas avoir de préjugés les uns envers les autres", note Svante Pääbo qui est à l'origine de l'identification de l'Homme de Denisova. "Ils devaient s'accoupler fréquemment, beaucoup plus que ce que nous pensions auparavant, sinon, nous n'aurions pas été aussi chanceux", ajoute-t-il.

Source : Sciences et Avenir du 23/08/2018

samedi 4 août 2018

Homo sapiens, unique généraliste-spécialiste

Les Homo sapiens se sont adapté à des environnements très différents par rapport aux autres hominidés (trop ?) spécialisés…

L’étude est basée sur plusieurs bases de données archéologiques et paléo environnementales traitant de la dispersion des hominidés entre 12 000 et 300 000 ans en Afrique et en Eurasie. Elle met en lumière des contextes environnementaux très différents et des adaptations uniques pour l'Homo sapiens par rapport aux autres hominidés.
La capacité de notre espèce à occuper des milieux divers voire «extrêmes» à travers le monde contraste fortement avec les adaptations écologiques d'autres espèces du genre Homo comme Homo néandertalensis ou Homo erectus.
Cela pourrait expliquer comment Homo sapiens est devenu le dernier hominidé survivant sur la planète.

L'étude, publiée dans la revue Nature Human Behavior, par des scientifiques de l'Institut Max Planck et l'Université du Michigan, indique que les recherches sur la définition de l’humanité tentent de trouver les premières traces matérielles d'art, de langage ou une certaine l'usage d'une technologie complexe pour comprendre ce qui rend notre espèce écologiquement unique. Contrairement à nos ancêtres et autres hominidés disparus récemment, notre espèce a su coloniser une grande diversité d'environnements difficiles (les déserts, les forêts tropicales humides, la haute altitude et le paléoarctique), mais elle s’est également spécialisée dans son adaptation à des environnements extrèmes.

Depuis 3 millions d’années, l’écologie du genre Homo

Bien que tous les hominidés qui composent le genre Homo soient souvent qualifiés d '«humains» dans les milieux scientifiques ou publics, ce groupe évolutif, apparu en Afrique il y a environ 3 millions d'années, est très diversifié. Certains membres du genre Homo (à savoir Homo erectus) parcouraient déjà ce qui allait devenir l’Espagne, la Géorgie, la Chine et l’Indonésie il y a un million d'années. Pourtant, les informations disponibles sur la faune et la flore fossiles, suggèrent que ces premiers hommes ont exploité un environnement morcelé de forêts, de savanes et de prairies. L'hypothèse a été formulée que Homo erectus et Homo floresiensis (le fameux Hobbit), utilisaient des habitats de forêts tropicales humides, pauvres en ressources, en Asie du Sud-Est il y a 1 million d'années à 100 000 et 50 000 ans respectivement. Cependant, les auteurs n'ont trouvé aucune preuve tangible pour vérifier cette hypothèse.
Homo néandertalensis, notre plus proche cousin, a longtemps été décrit comme une sorte de spécialiste des régions froides en haute latitude, entre 250 000 et 40 000 ans en Eurasie. La forme du visage des néandertaliens semblait même apporter des preuves d’une adaptation aux températures froides. On imaginaient, de ce fait, les tribus de néandertaliens chassant le mammouth laineux dans un univers gelé… La aussi les preuves et les études montrent au contraire que Néandertal pouvait s’accommoder de plusieurs types d’habitats comme la forêt ou la prairie et surtout qu’il chassait toutes sortes de proies (poissons, petits ou gros mammifères…) jusque sur les rivages de la Méditerranée.

Homo sapiens une adaptation multi-environnementale : déserts, forêts tropicales, montagnes et arctique

Contrairement aux autres espèces du genre Homo, Homo sapiens s'est dispersée (entre 80 000 et 50 000 ans) dans des environnements et sous des climats très différents, voir extrêmes. Depuis 45 000 ans en arrière, notre espèce a même colonisé des environnements paléoarctiques ou tropicaux humides à travers l'Asie, la Mélanésie et le continent américain.
Pour conquérir ses nouveaux territoires les auteurs soulignent que ces premiers Sapiens ont dû traverser des déserts (Afrique du Nord, Péninsule arabique, nord-ouest de l'Inde) et résister aux hautes altitudes du Tibet et des Andes… Une réelle capacité d’adaptation est démontrée par ces migrations en milieu extrême.
Toutefois les auteurs de l’étude soulignent qu’il n’est pas facile d’identifier les origines de cette « plasticité écologique » qui a permis à Homo sapiens de se déployer dans un grand nombre d'environnements très différents. On en apprend de plus en plus sur les origines anthropologiques d’Homo sapiens en Afrique il y a 300 000 ans mais même avec la découverte de nouveaux fossiles et les avancées de la recherche en génétique il va falloir maintenant étudier les différents contextes environnementaux ayant contribué à cette sélection bioculturelle.

Un nouveau type d’adaptation, le «généraliste-spécialiste»

La principale nouveauté dans cette compilation d’études est donc le concept de « généraliste-spécialiste ». Une niche écologique presque exclusive à Homo sapiens qui a su s’adapter à une grande diversité de milieux environnementaux sur la majorité des continents.
Le co-auteur de l'étude, Patrick Roberts déclare: "Il existe une dichotomie écologique traditionnelle entre les généralistes qui peuvent utiliser plusieurs ressources différentes et habitent une variété de conditions environnementales, et les spécialistes, qui ont un régime alimentaire restreint et une tolérance environnementale faible. Homo sapiens apporte les preuves, pour des populations spécialisées, comme les chasseurs dans les forêts tropicales de montagne ou les chasseurs de mammouth paléoarctique, qu’ils peuvent également se définir comme une espèce généraliste."
Brian Stewart, co-auteur de l'étude, indique que cette capacité écologique peut avoir été favorisée par une coopération étendue entre des individus pas forcément apparentés au sein des Homo sapiens du Pléistocène. "Le partage de nourriture hors du cercle familial, l'échange de biens ou denrées entre populations distantes et les relations rituelles auraient permis aux populations de s'adapter" par réflexe "aux fluctuations climatiques et environnementales locales, et de supplanter et de remplacer d'autres espèces d'hominidés." C’est donc l’accumulation de savoirs et sa transmission, sous forme matérielle ou d'idées, qui a pu jouer un rôle crucial dans la création et le maintien de la niche généraliste-spécialiste par notre espèce au Pléistocène.


Quand, comment et où Homo sapiens s’est-il développé ?

Les auteurs insistent sur le fait que cette proposition reste hypothétique et pourrait être réfutée avec des démonstrations scientifiques de l'utilisation d'environnements extrêmes par d'autres membres du genre Homo. Cependant, tester la niche «spécialiste généraliste» dans notre espèce encourage les recherches et les fouilles dans des lieux qui ont été négligés jusqu'à présent car jugés peu prometteurs pour les découvertes paléoanthropologiques et archéologiques (comme le désert de Gobi ou la forêt amazonienne). L'extension de cette recherche est particulièrement importante en Afrique, le berceau d'Homo sapiens, où des données archéologiques et environnementales plus détaillées datées de 300 000 à 200 000 ans deviennent vitales pour comprendre les capacités d’adaptations écologiques des premiers hommes.
Les preuves de multiples croisements entre les hominidés et plus spécifiquement de notre espèce montrent qu’il faut repenser l’évolution d’Homo sapiens en intégrant l’environnement (climat, faune, flore…) et les nouveaux fossiles.
"Bien que nous soyons souvent excités par la découverte de nouveaux fossiles ou génomes, nous devons peut-être réfléchir plus en détail aux implications comportementales de ces découvertes, et accorder plus d'attention à ce que nous disent ces nouvelles découvertes sur le franchissement des seuils écologiques" dit Stewart.

Des travaux axés sur la manière dont la génétique de différents hominidés aurait pu conduire à des avantages écologiques et physiques tels que les capacités à vivre en haute altitude ou la tolérance de la peau aux UV demeurent des pistes potentiellement très fructueuses à cet égard.

«Comme d'autres définitions des origines humaines, les problèmes de préservation rendent difficile la comprehension des origines de l'homme en tant que pionnier écologique. Toutefois cette approche écologique sur les origines et la nature de nos espèces éclaire potentiellement la voie originale suivie par Homo sapiens qui a su rapidement conquérir les divers continents et environnements», conclut Roberts. La mise à l'épreuve de cette hypothèse devrait ouvrir de nouvelles voies de recherche et, si elles sont correctes, de nouvelles perspectives quant à savoir si le «spécialiste généraliste» continuera d'être un succès adaptatif face aux problèmes croissants de durabilité et de conflits environnementaux.

Source : Hominidés du 02/08/2018

samedi 28 juillet 2018

Pyrénées-Orientales: Une dent d'enfant, vieille de 560.000 ans, découverte à Tautavel

ARCHEOLOGIE Lundi, 47 ans après la découverte de l’Homme de Tautavel, un nouveau fossile exceptionnel a été découvert sur le site préhistorique des Pyrénées-Orientales…

Les archéologues ont découvert sur le site de Tautavel, dans les Pyrénées-Orientales, une dent de lait d’un enfant âgé de 5 à 6 ans, et vieille de 560.000 ans.
Après la découverte en 2015 d’une dent d’adulte sur le même site, cette dent est le plus ancien reste d’enfant trouvé en France, ce qui en fait son caractère exceptionnel.

Les archéologues de Tautavel sont sur les dents… Ou plutôt sur LA dent. Lundi soir, dans le cadre des fouilles organisées chaque été sur le site préhistorique de la Caune de l’Arago, dans les Pyrénées-Orientales, les chercheurs ont découvert une dent.

Mais pas n’importe laquelle. Elle appartient à un enfant âgé de 5 à 6 ans et a été retrouvée dans une zone où le sol d’habitat est daté, à la louche, de 560.000 ans.

Bien plus vieille que l'homme de Tautavel et son célèbre fossile Arago 21, vieux de 450.000 ans, et dont les principaux vestiges ont été découverts dans les années 1970. Et certainement « contemporaine » à quelques décennies près, de celle d’un adulte retrouvé en 2015 au même endroit et qui avait repoussé de 100.000 ans - à 550.000 ans - le plus vieux reste humain trouvé en France.

Autant de traces des Homo heidelbergensis, les prédécesseurs de l’Homme de Néanderthal, qui sont aujourd’hui entreposés depuis au musée de Tautavel.


Plus vieille dent d’enfant en France

C’est là que sera présenté ce nouveau fossile mardi soir. Cette découverte exceptionnelle est le 150e reste humain découvert sur ce site. Mais surtout, c’est la plus vieille dent d’enfant découverte en France, ce qui en fait aussi l’un des plus anciens habitants de l’Europe connu.

« Cette dent va être scannée, étudiée au microscope, ce qui va permettre d’en apprendre plus sur sa croissance, son alimentation », indique un porte-parole du musée qui abrite le Centre européen de recherches préhistoriques de Tautavel.

Les archéologues espèrent trouver d’ici à la fin du mois d’août des ossements du petit propriétaire de la dent, qui a la particularité de posséder une racine, ce qui signifie que l’enfant est mort à cet endroit-là.

Cette pièce unique sera plus tard exposée au sein du musée, comme les autres vestiges.

Source : 20 minutes du 24/07/2018

lundi 23 juillet 2018

Des outils vieux de 2,1 millions d’années montrent comment les humains ont conquis la Chine

La migration des humains hors d’Afrique a débuté très tôt, il y a plus de 2 millions d’années, confirme la découverte d’outils très anciens en Chine, sur le plateau de Loess.

Des outils vieux de 2,1 millions d'années ont été découverts en Chine, annoncent des géochimistes et des paléontologues de l'Académie des sciences chinoise et de l'université d'Exeter (Grande Bretagne). Ces pierres taillées de quartzite, exhumées à Schangchen, sur le plateau de Loess, au nord-est du pays (voir notre carte et infographie - cliquez ici si elle ne s'affiche pas ci-dessus), témoignent que cette partie de l'Asie a été peuplée très tôt par des Homo, possiblement des Homo erectus. Des incisives appartenant à ces homininés et vieilles de 1,7 million d'années ont d'ailleurs été décrites à Yuanmou, dans le sud de la Chine. Un crâne d'Homo erectus exhumé à Lantian, dans le Shaanxi, au centre du pays, a aussi récemment été daté de 1,67 million d'années.


L'âge des outils de Schangchen ne surprend absolument pas les spécialistes. La question d'une présence très ancienne en Chine est passionnément discutée et considérée comme plausible depuis plus d'une décennie. Contre les idées dominantes, des chercheurs français assuraient il y a plus de 15 ans que le pays avait été peuplé il y a plus de 2 millions d'années par des hommes au savoir technique original. Des choppers, datés aux alentours de 2 millions d'années, ont ainsi été trouvés à Longgupo, par le chercheur français Eric Boeda (Lire Sciences et Avenir, avril 2006 ) de l'Université Paris X-Nanterre qui a repris la fouille de ce site mythique dont le nom signifie " le versant aux os de dragons " dans les années 2000. La datation de dents de mammifères (chassés ?) découvertes sur ce site laisse penser qu'il a pu être occupé dès il y a 2,48 millions d'années, selon un article paru en 2017. Renzidong, plus à l'est du pays, est un site de boucherie animale qui a été fréquenté par des humains il y a peut-être plus longtemps encore (voir notre carte).Toutefois, ces découvertes sont encore sujettes à controverse et discussion.

Dédaignant les travaux menés à Longgupo et Renzidong, Zhaoyu Zhu, de l'Académie des sciences chinoise et Robin Dennel, de l'université d'Exeter, qui ont daté les outils de Schangchen par paléomagnétisme assurent qu'il s'agit des plus anciens vestiges d'occupation humaine découverts hors d'Afrique à ce jour. Ils ont en tout cas 200.000 ans de plus que les pierres et crânes découverts à Dmanisi, en Georgie, aux portes de l'Europe.

Quoiqu'il en soit, les plus anciens outils restent africains : datés de 3,3 millions d'années, ils ont été mis au jour par la française Sonia Harmand sur le site de Lomekwi, à l'est du Kenya. C'est toujours sur le continent africain qu'ont été découverts les plus vieux membres du genre Homo et plus précisément à Ledi Geraru , dans l'afar Ethiopien dont le site a livré une mandidule datée de 2,8 millions d'années. Ce qui suggère que le berceau de l'humanité reste bien l'Afrique.

Source : Sciences et Avenir du 19/07/2018

mardi 17 juillet 2018

Homo sapiens aurait émergé à partir de plusieurs populations d'Afrique

Souvent, l'évolution humaine est présentée de manière linéaire, à partir d'une population ancestrale unique qui aurait vécu en Afrique il y a 300.000 ans environ. Mais Homo sapiens pourrait trouver ses origines dans plusieurs populations dispersées sur le continent africain.

Notre espèce n'a pas 200 000 ans mais 300 000 ! Au Maroc, une équipe internationale menée par Jean-Jacques Hublin (du Collège de France et de l’Institut Max Planck) a découvert les restes fossiles de cinq individus qui appartiennent à notre espèce. Mais ils datent de 300.000 ans, alors que les plus vieux Homo sapiens connus remontaient à 195.000 ans. De plus, les premiers Hommes semblaient être apparus en Afrique de l’est. La découverte contraint à revisiter l’histoire de l’espèce humaine et, de plus, montre que, depuis ses premiers représentants, c'est la boîte crânienne, donc le cerveau ou au moins le cervelet, qui a le plus évolué.

D'où sont originaires les Homo sapiens ? D'après des chercheurs allemands et britanniques, l'homme moderne est issu de plusieurs populations africaines et non d'une seule, ce qui expliquerait pourquoi certaines caractéristiques sont apparues en différents endroits et à différents moments.

Dans cet article paru dans Trends in Ecology & Evolution, les chercheurs s'appuient sur des données fossiles, archéologiques et écologiques pour mieux comprendre les populations qui vivaient en Afrique au Pleistocène, au début de l'ère quaternaire. Il ressort que les premiers fossiles d'Homo sapiens ne montrent pas une progression linéaire vers la morphologie actuelle car les Homo sapiens primitifs présentent une diversité de caractères physiques.

Par exemple, les auteurs se sont intéressés aux crânes fossiles. Un crâne d'Homo sapiens typique possède une face qui occupe une place réduite et un neurocrâne (la partie du crâne qui protège l'encéphale) de forme globulaire. Or, des membres anciens de la famille des Homo sapiens présentent des variantes.

Ainsi le crâne trouvé à Djebel Irhoud, au Maroc, a une face typique d'un Homo sapiens moderne mais son neurocrâne n'est pas globulaire : il est plus allongé. D'autres fossiles primitifs d'Homo sapiens trouvés à Florisbad en Afrique du Sud (260.000 ans), d'Omo Kibish (195.000 ans) et Herto (160.000 ans) en Éthiopie, montrent une diversité morphologique. C'est pourquoi certains ont même proposé que des fossiles comme ceux de Djebel Irhoud et de Florisbad représentent une espèce plus primitive : Homo helmei. De la même façon, le crâne fossile de Herto combine un neurocrâne globulaire et une face large et robuste, au point qu'elle a été décrite comme appartenant à une sous-espèce d'Homo sapiens : H. sapiens idaltu.


Diversité morphologique et culturelle des premiers Homo sapiens

Les auteurs prennent aussi comme exemple les outils utilisés par les premiers Homo sapiens, qui sont significatifs d'une diversité culturelle qui s'exprime différemment au Nord, au Centre et au Sud de l'Afrique.

Pour les auteurs, Homo sapiens a des racines profondes en Afrique mais les fossiles montrent la diversité de ses premiers représentants. L'évolution des Homo sapiens a pu se faire de manière indépendante dans différentes régions, dans des populations en partie isolées pendant des millénaires à cause de la distance ou de barrières écologiques comme des forêts tropicales, des rivières ou des déserts arides.

De plus, ces facteurs environnementaux pouvaient varier au fil du temps, par exemple avec l'expansion ou la contraction des forêts : les connexions entre les populations ont pu évoluer. Dans un communiqué, Eleanor Scerri, post-doctorante à l'université d'Oxford et à l'Institut Max Planck, explique qu'à cause de ces fluctuations de l'environnement il est possible que « des populations qui se sont mélangées pendant un court moment se sont à nouveau isolées. » Et quand ils étaient séparés, ces groupes ont pu évoluer indépendamment.

Nos origines africaines sont donc probablement complexes et pas cantonnées à une région précise. Cette recherche nous amène à rejeter des modèles qui proposent une simple évolution linéaire de l'Homme.

Ce qu'il faut retenir

Homo sapiens trouve ses origines sur le continent africain.
Les premiers Homo sapiens, trouvés en différents endroits d’Afrique, montrent une diversité dans leurs caractéristiques morphologiques et culturelles.
Les auteurs réfutent l’idée d’une évolution linéaire à partir d’une seule population bien localisée.

Source : Futura Sciences du 13/07/2018

lundi 16 juillet 2018

Des Hominines pourraient avoir peuplé la Chine bien plus tôt que ce que l’on pensait

La migration des premiers représentants du genre «Homo» hors d’Afrique pourrait dater de 2,1 millions d’années, avance une étude chinoise parue dans «Nature» le 11 juillet

C’est une histoire pleine de bruit et de fureur; une histoire mouvementée, dans son passé comme dans son récit actuel, sans cesse revue à la lueur des nouvelles trouvailles archéologiques. Cette histoire, c’est l’épopée de la «conquête» de la planète par nos lointains ancêtres et leurs cousins, à mesure qu’ils s’aventuraient sur des terres inconnues et qu’ils essaimaient plus loin – quand leur odyssée ne tournait pas court. Qui sont ceux qui ont entrepris ces périples? Quand, comment, et selon quels chemins migratoires?

L’épisode relaté le 11 juillet dans la revue Nature, s’il est confirmé, pourrait «révolutionner le modèle actuel du peuplement de la planète par le genre Homo», estime le professeur Jean-Jacques Hublin, du Collège de France et de l’Institut Max-Planck à Leipzig. Mais «il faut être sûr de son coup, quand on annonce de tels résultats», ajoute le découvreur, en 2017, du plus vieux représentant connu de notre espèce, Homo sapiens, qui vivait il y a environ 315 000 ans dans l’actuel Maroc.

Pierres taillées

Les premiers Homo auraient quitté l’Afrique, berceau de l’humanité, 250 000 ans plus tôt que prévu. Telle est du moins la thèse que défend cette étude, cosignée par des équipes de l’Académie des sciences de Chine et de l’Université d’Exeter (Royaume-Uni). Ces chercheurs ont découvert des cailloux taillés, au nord de la Chine, dans des sédiments qui dateraient de 2,1 millions d’années. Jusqu’ici, les traces les plus anciennes d’Homo hors d’Afrique remontaient à 1,85 million d’années – en Georgie. Fait rare, elles combinaient des outils à des restes fossiles d’Homo erectus, espèce aujourd’hui éteinte.

Source : Le Temps du 11/07/2018


Cette époque, soulignons-le, est donc très antérieure à l’apparition d’Homo sapiens. Ici, quelques jalons s’imposent. Nos premiers ancêtres putatifs, qui ne sont pas du genre Homo, sont Toumaï (Sahelanthropus tchadensis, découvert au Tchad, et daté à 7 millions d’années) et Orrorin (Orrorin tugenensis, Kenya, 6 millions d’années), et des australopithèques comme la fameuse Lucy (Ethiopie, 3,2 millions d’années).

Cailloux de quartzite

Le genre Homo, lui, regroupe plusieurs espèces dont Homo rudolfensis, le plus ancien Homo connu après la découverte en 2015 d’une mandibule fossilisée et datée à 2,8 millions d’années. Vinrent ensuite H. Habilis et H. erectus, aujourd’hui disparues, et H. sapiens, la seule à avoir survécu. Selon le scénario actuel, notre espèce, apparue il y a au moins 315 000 ans, serait sortie d’Afrique voilà 175 000 à 200 000 ans. Mais bien avant elle, d’autres Homo ont tenté l’aventure.

L’étude publiée dans Nature a été conduite sur le vaste plateau de Lœss en Chine, au nord du pays, souvent considéré comme le berceau de l’agriculture et de la civilisation chinoises. En explorant ces sédiments de lœss (une terre meuble et fertile, formée d’éléments fins, jaunâtres, transportés par le vent), les auteurs n’ont trouvé aucun reste d’Homo. Mais dans 17 couches, ils ont découvert des cailloux taillés de quartzite (une roche formée de cristaux de quartz soudés). Ces outils archaïques témoignent de la présence répétée – pas nécessairement continue – d’Homo sur une période qui s’étend de -2,1 millions à -1,3 millions d’années, assurent les auteurs.

jeudi 28 juin 2018

Le premier Européen, Homo antecessor, a au moins 800.000 ans

Une équipe de scientifiques a réussi à dater une vieille dent découverte, avec d'autres ossements, sur le site d'Atapuerca, dans le nord de l'Espagne.

C'est une petite dent retrouvée dans un amas de restes «humains» sur le site d'Atapuerca dans le nord de l'Espagne qui, pour la première fois, a permis une datation directe du premier habitant de l'Europe, Homo antecessor. Bien avant l'arrivée de notre ancêtre Homo sapiens (il y a 40.000 ans), et de notre cousin Néandertal (il y a 300.000 ans), cette espèce humaine plus ancestrale peuplait déjà l'Europe. C'est une équipe menée par Mathieu Duval, chercheur français de l'Université Griffith de Brisbane, en Australie, qui a réussi à estimer l'âge de la dent: entre 772.000 et 949.000 ans. C'est la plus vieille datation directe de restes «humains» découverts en Europe occidentale. Ces résultats sont publiés dans le journal «Quaternary Geochronology».

Trop vieux pour utiliser le carbone 14, les squelettes d'Homo antecessor avaient jusque-là toujours été datés via des méthodes indirectes (en datant des éléments d'une même couche géologique). «La datation directe de la dent a été réalisée à l'aide d'une méthode appelée résonance de spin électronique (ESR)», explique Laura Martin-Frances coauteur du papier et chercheuse en anthropologie dentaire. Cette méthode consiste à mesurer le nombre d'électrons qui se sont accumulés dans un matériau sous l'effet de la radioactivité naturelle émise dans le sol. «C'est une méthode déjà utilisée sur des herbivores du même site. Mais c'est également une méthode destructive et c'est pourquoi elle est utilisée avec prudence pour limiter les dommages causés. C'est ce qui a été fait ici, avec l'utilisation d'un protocole particulièrement pointu et adapté aux dents humaines fossiles.»


Découvert pour la première fois en 1994, dans la même grotte d'Atapuerca, Homo antecessor est la plus vieille espèce du genre Homo connue en Europe. Des traces archéologiques sur d'autres sites espagnols témoignent d'une possible présence humaine il y a 1 à 1,6 million d'années, mais «ce sont des restes isolés et fragmentaires qui ne permettent aucune conclusion définitive et empêchent toute attribution à une espèce en particulier», explique la chercheuse.

Homo antecessor est un curieux mélange qui partage de nombreux traits primitifs avec d'autres espèces comme Homo heidelbergensis (qui a vécu en Europe il y a entre environ 650.000 et 300.000 ans), mais également des caractéristiques plus développées et assez proche des Néandertaliens et des hommes modernes. Les fossiles retrouvés montrent que sa taille moyenne était probablement comparable à celle d'Homo sapiens. Ses hanches étaient en revanche plus larges et son nez moins saillant que le nôtre.

Près de 160 restes fossiles, tous attribués à Homo antecessor

La grotte Atapuerca est pour l'heure le seul site connu avec des restes de cette espèce. «En Europe, Atapuerca est probablement le site paléoanthropologique le plus riche,» explique Laura Martin Frances. «Le complexe comprend plusieurs sites avec des restes fossiles humains ou bien des outils taillés de plusieurs espèces et d'âges différents. Ces fossiles sont extrêmement importants car remettent en question des visions plus classiques suggérant une colonisation de l'Europe tardive (il y a 500 000 ans).» Le niveau particulier dans lequel a été retrouvée la dent ayant permis la datation a livré environ 160 restes fossiles, tous attribués à Homo antecessor.

Mais, son territoire était peut-être plus entendu que le nord de l'Espagne. En Grande Bretagne des traces de pas ont été datés de près d'un million d'années, mais rien ne permet encore de les lier avec certitude avec les populations espagnoles. De la même manière, en Géorgie, ont été retrouvés des ossements humains vieux d'1,8 millions d'années, mais là encore l'espèce n'est pas clairement déterminée.

L'évolution humaine n'est pas linéaire

Homo antecessor était-il donc l'ancêtre de Néandertal et d'Homo heidelbergensis, qui ont vécu sur le même territoire plusieurs centaines de milliers d'années plus tard? Ou bien une branche séparée sur l'arbre des hominidés, une sorte de cousin éloigné? Selon Laura Martin-Frances, il est encore trop tôt pour le savoir, mais de futurs travaux pourront continuer à nous éclairer. «L'évolution humaine n'est pas linéaire comme on pouvait le penser jusqu'à il y a peu», explique-t-elle. «Il s'agit plutôt d'un buissonnement d'espèces qui ont pu évoluer localement, disparaître, «se mélanger» ou bien se disperser. En ce qui concerne Homo antecessor, il semblerait qu'il se soit d'abord rendu en Asie après sa sortie d'Afrique avant de revenir vers l'Europe.»

Plusieurs études ont en effet démontré la présence «d'humains» en Asie, sensiblement à la même période, près de Pékin notamment, il y a 700.000 ans. Or ces fossiles présentent plus de points communs avec Homo antecessor, que ce dernier n'en partage avec les fossiles africains.

Source : Le Figaro du 26/06/2018

lundi 16 avril 2018

Découverte du plus vieil os humain hors d'Afrique

Un morceau de phalange vieux de 85.000 ans appartenant à notre ancêtre Homo sapiens, a été retrouvé dans le désert d'Arabie Saoudite. Il s'agit du plus vieux reste humain découvert hors d'Afrique et du Levant.

C'est un petit fragment de phalange, probablement celle d'un majeur, retrouvé au cœur du désert de Néfoud en Arabie Saoudite. Il ne mesure guère plus de trois centimètres mais donnerait des indications primordiales pour comprendre l'exode de nos ancêtres sapiens et le peuplement du globe. Dans un article publié dans Nature ecology and evolution , le 9 avril dernier, une équipe internationale de chercheurs menée par Michael Petraglia, du département d'Évolution humaine à l'Institut Max Planck de Jena (Allemagne), présente ce petit bout d'os comme le plus vieux reste d'Homo sapiens découvert hors d'Afrique et du Levant en le datant d'il y a 85.000 ans.


Une des forces de cette découverte est d'avoir réussi à dater l'os directement, et non les sédiments qui l'entouraient. C'est donc une certitude absolue: il y a 85.000 ans, le désert de Néfoud (qui devait être beaucoup plus hospitalier qu'aujourd'hui), à plus de 2.000 km des côtes africaines, était peuplé de certains de nos ancêtres. Jusqu'à maintenant, aucune preuve ne permettait d'affirmer que sapiens avait été plus loin que les côtes méditerranéennes du Levant à cette date. C'est une nouvelle pièce qui est apportée au puzzle, encore très incomplet, du peuplement de la planète.

«Sans mauvais jeu de mots, cette phalange est une découverte majeure,» explique David Pleurdeau, chercheur au Musée de l'Homme. «D'une part parce qu'elle ne souffre d'aucune contestation possible, d'autre part car elle nous permet de confirmer le schéma qui se dessine sur le peuplement du globe par Homo sapiens.» Depuis plusieurs années, les découvertes s'enchaînent, repoussant sans cesse dans le temps la sortie d'Afrique de nos ancêtres. En janvier dernier, c'était le magazine Science qui reculait cette date de plus de 60.000 ans avec la découverte d'une mâchoire datant d'une période comprise entre 177 000 et 194 000 ans sur le site archéologique de Mislya, dans le nord d'Israël, près de la ville d'Haïfa. «L'ensemble de ces découvertes permettent de remettre petit à petit en cause la théorie dominante,» rajoute David Pleurdeau. «Jusqu'à maintenant on parlait de deux sorties. Une première, il y a 130.000 ans mais qui aurait avorté car les populations se seraient contentées de rester sur le pas de la porte (au Levant NDLR). Et une deuxième, la bonne, il y a 60.000 ans. Désormais, on se rend compte que ce schéma ne fonctionne plus.»

«La sortie d'il y a 60 000 ans n'est pas la seule qui ait fonctionné.»

Aucun reste de sapiens datant d'avant 194.000 ans n'a jamais été retrouvé hors d'Afrique. En dehors de cette date, plusieurs découvertes permettent de dresser une carte encore parcellaire de l'histoire des premières migrations humaines. En 2015, une dent a été retrouvée en Chine datée entre 80.000 et 120.000 ans. On a retrouvé des traces humaines en Australie datant d'il y a 65.000 ans, des dents sur l'île de Sumatra datant d'il y a 68.000 ans. «Le vide entre les deux sorties commence peu à peu à se combler,» rajoute David Pleurdeau. «Il est évident qu'en trouvant des restes humains vieux de 65.000 ans en Australie, le principe de la sortie d'il y a 60.000 ans ne pouvait plus tenir très longtemps. La solidité scientifique de cette découverte permet désormais de passer à l'étape suivante. La sortie d'il y a 60 000 ans n'est pas la seule qui ait fonctionné.»

Beaucoup de choses restent à découvrir pour terminer cet immense puzzle. À commencer par comprendre les chemins empruntés par les ancêtres du propriétaire de cette phalange. Sont-ils passés par le sud en franchissant le détroit Bab-el-Mandeb qui sépare le Yémen et Djibouti? Ou bien sont-ils passés par le désert du Sinaï, puis ont repiqué vers le sud? Dans leur publication, les auteurs de l'étude ne tranchent pas directement la question, mais semblent pencher pour la deuxième hypothèse. Rappelons que d'autres «hommes» avaient emprunté des chemins similaires plusieurs dizaines de milliers d'années auparavant. En empruntant ces routes, nos ancêtres ne sont pas tombés sur des territoires inhabités mais ont croisé, au moins, deux de leurs cousins, l'homme de Néandertal et l'homme de Denisova.

Source : Le Figaro du 13/04/2018