vendredi 2 août 2019

Des secrets de famille d’Homo sapiens révélés

Une analyse génétique a révélé que les humains modernes (Homo sapiens) se sont croisés avec cinq espèces humaines archaïques lorsqu'ils ont quitté l'Afrique pour peupler l’Europe et l’Asie.

Les anthropologues et les généticiens avaient déjà établi que nos ancêtres avaient partagé les espaces intimes de leurs grottes avec les Néandertaliens et les Dénisoviens. Mais des scientifiques australiennes affirment aujourd’hui que l’ADN humain contient des traces de trois autres espèces toujours inconnues de la science.

Cette mystérieuse diversité provient des îles d'Asie du Sud-Est qui semblent avoir été un terreau particulièrement fertile pour les rencontres entre les différentes espèces Homo.

Repères
  • Les trois espèces connues se sont séparées il y a environ 400 000 ans;
  • Les Dénisoviens ont quitté l'Afrique vers l'Asie de l'Est;
  • Les Néandertaliens ont mis le cap vers l'Europe et l'ouest de l'Asie;
  • Les Homos sapiens, les ancêtres de l'humain, sont sortis d'Afrique il y a seulement 65 000 ans pour gagner l'Eurasie;
  • Les trois espèces se sont ensuite croisées.

La route de la mixité

Le chercheur João Teixeira, expert en génétique des populations, et ses collègues de l'Université d'Adélaïde ont réussi à cartographier les événements de croisement survenus par le passé en comparant les informations recueillies dans la littérature scientifique au niveau d'ascendance archaïque retrouvés dans les génomes des populations actuelles à travers le monde.

Chacun de nous porte en lui les traces génétiques de ces mélanges passés.
João Teixeira


« Ces groupes archaïques étaient très répandus et génétiquement divers, et ils survivent en chacun de nous. Leur histoire fait partie intégrante de notre histoire », explique-t-il.

Par exemple, certaines populations actuelles (comme les Européennes et les Américaines) possèdent environ 2 % d'ascendance néandertalienne. Cela signifie qu’un croisement entre les deux espèces s’est produit peu après leur départ d'Afrique quelque part au Moyen-Orient il y a au moins 50 000 ans.

Et au fur et à mesure que les humains modernes se sont dirigés vers l'Est asiatique, ils ont rencontré au moins trois autres groupes humains avec lesquels ils se sont croisés. Et les traces de ces rencontres romantiques se retrouvent encore de nos jours toujours dans l'ADN de l'humain moderne.

Les îles de l'Asie du Sud-Est étaient déjà très peuplées lorsque ce que nous appelons les humains modernes sont arrivés dans la région il y a à peine 50 000 ans.
João Teixeira


« Au moins trois autres groupes humains archaïques semblent avoir occupé la région, et les ancêtres des humains modernes s'y sont mélangés avant que les espèces archaïques ne disparaissent », explique le Dr Teixeira

En utilisant des informations supplémentaires provenant des itinéraires de migration reconstitués et des registres de végétation fossile, les chercheurs ont proposé qu'il y ait eu un événement de mélange dans les environs de l'Asie du Sud entre les humains modernes et un groupe qu'ils ont nommé « Homininé éteint 1 ».

D'autres croisements ont eu lieu avec des groupes en Asie de l'Est, aux Philippines, sur le plateau de la Sonde (qui reliait autrefois Java, Bornéo et Sumatra au continent asiatique), et peut-être près de Flores en Indonésie, avec un autre groupe appelé « Homininé éteint 2 ».

Nous savions que la sortie de l'Afrique de l’Homo n'était pas simple, mais elle semble beaucoup plus complexe que nous ne l'avions imaginé.
João Teixeira


« La région de l'Asie du Sud-Est insulaire était clairement occupée par plusieurs groupes humains archaïques, vivant probablement dans un isolement relatif les uns des autres pendant des centaines de milliers d'années avant que les ancêtres des humains modernes n'arrivent », conclut João Teixeira.

Selon les auteurs de ces travaux publiés dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (Nouvelle fenêtre) (en anglais), le moment de l’arrivée des humains modernes dans ces régions a été rapidement suivi par la disparition des groupes archaïques dans chacune d’entre elles.

Source : Radio Canada du 30/07/2019

samedi 27 juillet 2019

Homo : une famille de plus en plus compliquée

Tous les mois, fouilles et ADN révèlent de nouveaux Homo : des oncles et des cousins qui bouleversent le vieux scénario linéaire et redessinent l'arbre buissonnant de notre histoire. Entre métissages complexes et lignées fantômes, Émilie Rauscher tente d'y voir clair.

Les histoires de famille, c'est toujours compliqué, surtout quand la famille est grande. En la matière, difficile de faire mieux que la famille humaine qui bat tous les records…

Pour raconter l'histoire de ceux dont on partage le genre, les Homo, on a pourtant longtemps privilégié un déroulé assez élémentaire, une odyssée scandée de grands anciens aux faciès archaïques : Homo habilis et H. rudolfensis (3 millions d'années), H. erect us (1,5 million d'années), Neandertal bien sûr, et d'autres, moins connus, comme H. ergaster (2 millions d'années), ou H. rhodesiensis et Heidelbergensis

Repères

Le genre Homo émerge il y a 2,8 millions d'années en Afrique (H. habilis). Les premiers pré Sapiens y apparaissent il y a 500 000 ans, et le premier " vrai " Sapiens 300 000 ans plus tard.

(500 000 ans) … Une succession linéaire censée mener jusqu'à un apogée que nous constituerions, puisque nous nous sommes auto décrétés " homme anatomiquement moderne " et Homo sapiens, autrement dit " homme sage ".

Dans cette belle histoire, les formes humaines se succédaient aimablement et se chevauchaient rarement. Une vision simple qui eut le mérite de poser des bases. Mais les paléoanthropologues savent aujourd'hui que ce fut un peu plus compliqué : il y avait plus de monde qu'escompté à la table familiale, et les parents manquants commencent à sortir du bois…

UN FOISONNEMENT DE FORMES HUMAINES

Ces derniers temps, les nouveaux convives se sont même précipités : Homo luzonensis, qui a fait l'actualité en avril dernier ; deux nouveaux hommes de Denisova ces derniers mois ; sans oublier, il y a deux ans, l'homme de Je-bel Irhoud, sorte de grand-oncle inattendu ; ni Homo naledi et Florès, il y a quatre et quinze ans, deux représentants de rameaux isolés…

" Beaucoup de nouvelles découvertes ont accru la complexité de l'arbre évolutif, souligne le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, du Collège de France et de l'Institut Max-Planck de Leipzig. On est passé à quelque chose de buissonnant, dont les branches s'entrelacent et se recoupent… et souvent s'interrompent ! "

Pourquoi une telle profusion aujourd'hui ? Il y a d'abord le tempo des fouilles. " La de terrain se développe en Afrique, en Chine, en Asie du Sud-Est, appuie la paléoanthropologue Dominique Grimaud-Hervé, du Muséum national d'histoire naturelle de Paris (MNHN). Ce qui permet d'accumuler les surprises et contribue à combler les lacunes géographiques et temporelles : c'est motivant ! " " Souvent on ne trouve rien, rit Florent Détroit (MNHN). Mais quand on trouve, c'est un foisonnement ! " Et il sait de quoi il parle : il est le " père " du nouveau venu H. luzonensis, débusqué sur l'île de Luzon, aux Philippines. Une terre promise pour la recherche avec l'Indonésie voisine.

Autre raison pointée par le chercheur : " Avant les années 1950, chaque spécimen un peu particulier était classé à part, si bien qu'on était arrivé à un ensemble incompréhensible. Puis il y a eu un mouvement inverse de regroupement… avant qu'on fasse de nouveau machine arrière aujourd'hui. " " Heidelbergensis et Erectus sont devenus des groupes fourre-tout, où se retrouvent les fossiles qu'on ne sait pas où ranger ailleurs ", rappelle Dominique Grimaud-Hervé. Or, ce nouveau regard change les choses : " Sion classe deux squelettes dans un même groupe, on se dit qu'il n'y a pas grand-chose à creuser. Mais si on les sépare, alors on va chercher ce que signifient leurs variations, en quoi leurs histoires évolutives sont différentes, quelles sont leurs origines ", reprend Florent Détroit. Détails et variations retrouvent de la valeur et du sens.

H. naledi présente ainsi un mélange inédit de traits archaïques (plus proches de ce qu'on observe chez des hominidés anciens comme les Australopithèques : phalanges incurvées, volume cérébral…) et modernes (longues jambes, forme du crâne…). H. luzonensis affiche lui aussi une mosaïque en partie archaïque (prémolaire, pied) et moderne (molaire), mais différente des patchworks déjà identifiés. Bref, des êtres " chimères " qui semblent puiser leurs traits protéiformes chez plusieurs autres espèces. Et ils sont loin d'être les seuls. Des crânes et des ossements étonnants, ressortis pour réanalyses des tiroirs où ils prenaient la poussière, déploient là encore de singulières singularités : H. helmei, H. idaltu, les hommes de Kabwé, de Jebel Irhoud, en Afrique, l'homme de Hualongdong, de Dali ou de Maba, en Chine ; et même l'homme de Saccopastore en Europe…

À CHACUN SA PETITE PARTITION ANATOMIQUE

Un inventaire à la Prévert dont la poésie bouleverse notre phylogénie. Car chacun dis pose de sa petite partition anatomique archaïco-moderne personnelle, alors que tous sont " contemporains " et pas si vieux : " On connaît désormais plusieurs formes humaines coexistant au Pléis tocène moyen (-800 000 à -125 000 ans), constate Jean-Jacques Hublin. Une diversité bien plus importante que ce que l'on a longtemps imaginé, et surtout d'un autre ordre que ce qu'on peut voir aujourd'hui. Les hommes actuels appartiennent tous à la même espèce, assez homogène, mais entre ces formes anciennes les différences physiques sont comparables à celles qui séparent des espèces distinctes de mammifères. "

Le voilà incarné, le buisson ne ment de notre arbre généalogique ! Certains fossiles peuvent être associés sur des branches, elles-mêmes reliées à l'arbre humain global, quand d'autres sont encore trop mystérieux pour qu'on sache où les placer. Il y a 300 000 ans, notre histoire était incomparablement plus riche -notre solitude actuelle n'en paraît que plus singulière. Prendre conscience de cette diversité est primordial mais ne dit pas où, dans notre arbre, ajouter les branches que l'on découvre. Surtout, que racontent-elles ensemble ? Sur l'origine de Sapiens par exemple ? " Les variations entre les fossiles africains montrent qu'au lieu d'une progression linéaire vers sa morphologie, il y a eu des superpositions chronologiques entre diverses morphologies archaïques et modernes ", notait en 2016 le paléoanthropologue Christopher Stringer, du Muséum d'histoire naturel de Londres. Impossible de désigner un lieu d'émergence précis, ces superpositions évoquent davantage une évolution " fragmentée ", une origine morcelée entre des régions reliées par des échanges de gènes via des métissages.

Pour aller plus loin, les scientifiques explorent un autre grand terrain de fouilles : les génomes. Les généticiens peuvent désormais passer l'ADN ancien extrait d'ossements millénaires au tamis de leurs séquenceurs dernier cri. Un champ de recherche lancé en 2009 avec la publication du patrimoine génétique de Neandertal par le précurseur Svante Paäbo, suivi de celui de Denisova en 2010. De quoi renouveler les informations disponibles sur la morphologie, les adaptations, la diversité (quand on dispose de plusieurs génomes pour les comparer).

Mais cette approche a ses limites : il n'y a pas toujours de fossiles disponibles et leur ADN peut être dégradé. Temps qui passe et environnement le fragmentent, surtout dans les zones chaudes et humides telles que l'Afrique ou l'Asie, primordiales dans notre évolution.

LES GÈNES DE POPULATIONS INCONNUES…

Dès 2006, Jeffrey Wall et Vincent Plagnol imaginent une autre façon de faire de la paléoanthropologie génétique, moins directe et plus introspective : regarder dans notre ADN moderne pour voir si on n'y trouverait pas la trace d'autres génomes, appartenant à des hommes disparus !

Pour ceux dont on dispose d'un modèle (Neandertal et Denisova), l'identification est facile… Or les deux chercheurs veulent s'en affranchir.

Ils traquent les anomalies dans les fréquences de présence des mutations de notre texte génétique. En se basant sur le fait que la molécule de l'hérédité accumule, au fil du temps, et selon un rythme connu, des altérations, leur idée est d'identifier, grâce à des analyses statistiques, les régions dans lesquelles le nombre de mutations n'est pas normal : signe possible d'une origine étrangère, d'une autre population humaine qui aurait évolué de son côté (avec ses propres mutations) avant de se croiser avec nous. Sachant que les vestiges génétiques peuvent eux-mêmes être porteurs de vestiges d'un autre… Reste ensuite à savoir à qui appartient tout ça.

Cette méthode a aussi ses limites : " L'ADN des populations actuelles ne permet de retracer que des croisements qui ont eu une descendance jusqu'à nous ", rappelle Évelyne Heyer, spécialiste en anthropologie génétique au MNHN. Autre difficulté : la délicate interprétation des données statistiques obtenues, qui entraîne débats et résultats parfois contradictoires. Mais ça marche !

La paléogénétique introspective a permis de confirmer la présence de Neandertal en nous (et de nous en lui), ainsi que celle de Denisova. Ou plutôt " des " Denisova, comme l'a découvert le biologiste des populations Murray Cox (université de Massey, Nouvelle-Zélande) en avril dernier, en étudiant le génome des Papous et des Indonésiens : " Au lieu d'un groupe unique, il s'agit en réalité d'au moins trois groupes très différents ! Et avec plus de diversité que ce qui existe entre nous, Sapiens, aujourd'hui. " L'un des trois est même si différent que le chercheur y voit presque une espèce à part… Une semi-surprise tant l'Asie est riche en fossiles hors normes.

Car voilà bien toute la puissance de cette nouvelle approche : sa capacité à exhumer aussi des populations " fantômes " dont les membres mystérieux hantent notre génome sans qu'on leur connaisse encore de corps fossiles physiques.

Un de ces fantômes a été aperçu en 2016. L'étude d'ADN d'ossements de groupes vivant au Moyen-Orient il y a plus de 15 000 ans a révélé la présence d'un ADN de plus de 45 000 ans. Qui ne possédait pourtant aucun élément néandertalien, contrairement aux populations de la région (et d'Europe) de l'époque.

Au moment de sa sortie d'Afrique, il y a 100 000 ans, notre espèce adonc connu trois destins distincts : entre ceux restés en Afrique et ceux partis jusqu'en Amérique et en Australie (croisant Neandertal et Denisova), une population surnommée les " Eurasiens basaux " s'est isolée. Où exactement ? Et combien de temps se perpétua-t-elle ? Mystère…

Avec ses nombreux fossiles mi-archaïques mi-modernes et son incroyable diversité génétique actuelle, l'Afrique cache à coup sûr de nombreuses lignées humaines oubliées. C'est dans le génome des Biaka (Afrique centrale), des Mandenka (Afrique de l'Ouest) et des San (dans le sud), que Michael Hammer, de l'université d'Arizona, suggérait en 2011 un autre méandre inconnu de notre histoire : il y a 35 000 ans, les ancêtres de ces tribus se seraient croisés avec une autre population humaine… qui n'était pas Sapiens puisque la population en question se serait séparée de notre lignée il y a plus de 700 000 ans. Soit à l'époque où un autre groupe d'Homo sortait d'Afrique et allait vivre sa vie évolutive en Europe (pour donner Neandertal) et en Asie (Denisova).

Enfin, un troisième fantôme a été annoncé en juin. Le plus spéculatif, le plus vieux et le plus extrême. En combinant les données ADN des Sapiens africains et européens, de Neandertal et de Denisova, le spécialiste de la génétique des populations Alan Rogers (université d'Utah) aurait trouvé la trace des ancêtres communs de Neandertal et Denisova.

Mieux : il aurait repéré des indices de leur union avec un Homo super-archaïque dont ils se seraient séparés évolutivement parlant 1,3 million d'années plus tôt ! Un fantôme qui pourrait être Erectus, premier colonisateur mythique de l'Europe et de l'Asie, dont l'histoire s'est écartée de la nôtre il y a 2 millions d'années et dont nous n'avons pas l'ADN ? La possibilité d'union fertile entre deux humanités aux histoires évolutives si longtemps indépendantes donne le vertige.

En quelques années, les fossiles et les gènes ont décidément bien transformé l'arbre de notre si large famille (voir p. 99). " On en perçoit mieux l'allure générale, et dans le même temps, on se perd au niveau des branches, des nœuds avec des fossiles mosaïques, des hybridations ", s'amuse Florent Détroit.

On découvre désormais des relations entre des groupes éloignés dans le temps et l'espace, des migrations, des métissages. L'histoire de notre famille n'est plus une simple fable, mais un récit coloré et complexe, plein de rebondissements. De quoi rendre enfin hommage à tous ses membres disparus, dont nous gardons tous, en chacun de nous, une trace indélébile.

Le nouvel arbre des Homo

Si la structure générale de notre arbre semble bien établie, de nouvelles branches et des " greffes " y sont régulièrement ajoutées… que les chercheurs peinent parfois à relier au tronc commun.

L'histoire lacunaire des Homo écrite à partir des fossiles…

La mesure des traits physiques (voir ci-dessous) permet théoriquement de distinguer les populations humaines. Sauf quand les variations observées à l'intérieur de chacune font que leurs ensembles se superposent : certains Néandertaliens sont ainsi proches d'Erectus et d'autres de Sapiens. Pire : en utilisant d'autres traits, les ensembles constitués seront encore différents.

… est depuis quelques années bouleversée par les apports de la génétique

Quel que soit l'endroit du globe, notre génome conserve des bribes d'ADN provenant d'autres groupes humains. Parfois ce sont des groupes connus, comme Neandertal, parfois des espèces anciennes non identifiées. L'Afrique est la seule sans éléments néandertaliens, mais elle a conservé la trace d'espèces archaïques uniques.

Une seule espèce d'Homo ?

On a longtemps considéré distinctes deux espèces qui ne pouvaient plus se croiser. Or le séquençage du vivant a montré que l'hybridation restait possible même entre groupes séparés depuis des millions d'années. Faut-il alors les considérer comme faisant partie d'une même espèce ?

" Non, car ils conservent des différences, affirme Jean-Jacques Hublin. Même s'ils se sont croisés, et Sapiens se distinguent parfaitement : les contacts ne signifient pas la dilution d'une entité dans l'autre. Ce qui compte pour définir les espèces, ou plutôt le s'lignées de méta population s', c'est la préservation de trajectoires évolutives propres. " Reste à comprendre comment elles conservent leurs spécificités...


Source : Science et vie du 26/07/2019

mercredi 17 juillet 2019

Ce crâne est le plus vieux fossile humain jamais découvert hors d'Afrique

Une étude récente soutient qu'Homo sapiens était présent en Grèce il y a 210 000 ans et déclenche un débat intense chez les experts.

Ces fossiles fragmentés découverts à quelques centimètres l'un de l'autre pourraient être les crânes de deux espèces distinctes d'hominini séparées par plusieurs dizaines de milliers d'années : un néandertalien âgé de 170 000 ans (à gauche) et potentiellement un Homme moderne âgé de 210 000 ans.

Sur le littoral escarpé du sud de la Grèce, nos ancêtres pourraient bien avoir séjourné dans ce qui était autrefois un doux refuge aux glaciers qui gagnaient peu à peu du terrain au Pléistocène moyen. Alors que la plupart d'entre eux ont disparu sans laisser de trace, les crânes de deux individus ont quant à eux trouvé leur chemin jusqu'à une fissure dans le sol où ils ont fini par être cimentés dans un mélange de terre.

Des centaines de milliers d'années plus tard, les analyses réalisées sur ces restes pointent vers une identité insoupçonnée : un fragment de crâne pourrait avoir appartenu à un Homme moderne qui aurait vécu il y a au moins 210 000 ans, ce qui fait de lui le plus vieux fossile humain découvert en dehors du continent africain.

« C'est captivant ! » commente par e-mail l'auteure principale de l'étude Katerina Harvati, scientifique rattachée à l'université Eberhard Karl de Tübingen. « C'est vraiment gratifiant de voir que mes hypothèses sur l'importance de la région dans l'évolution de l'Homme sont appuyées par nos résultats. »

Si elle est confirmée, cette découverte permettra de clarifier les premiers déplacements de notre espèce à l'heure où Homo sapiens sapiens quittait l'Afrique pour explorer le monde. Cependant, nombreux sont ceux qui émettent des réserves quant à la solidité de la preuve avancée.

« Je ne vois rien qui témoigne de l'appartenance de cet individu à la lignée sapiens, » observe Juan Luis Arsuaga, paléoanthropologue à l'université de Madrid. L'analyse qu'il a réalisée en 2017 avec ses collègues sur un crâne découvert non loin de là avait abouti à la conclusion que tous les restes appartenaient vraisemblablement à des Néandertaliens ayant parcouru la Terre il y a environ 160 000 ans.

« J'étais totalement abasourdi, » dit-il à propos des conclusions provocatrices de l'équipe.


DE NOUVELLES TECHNIQUES POUR D'ANCIENNES TROUVAILLES

Mis au jour dans les années 1970, les fragments de crâne proviennent d'un mur de la grotte d'Apidima, un site situé en périphérie d'Aeropoli, une ville du Péloponnèse. L'étude des fossiles d'Apidima, c'est le nom qui leur a été donné, ne s'est pas faite sans obstacle. Premièrement, les crânes fragmentés étaient encastré dans leur matrice rocheuses jusque dans les années 1990 à 2000. Même après avoir été dégagés de la roche, leurs identités ne tombaient pas immédiatement sous le sens.

L'un des crânes était presque complet bien que déformé par les milliers d'années passées dans son boîtier rocheux. Reste qu'une précédente étude avait pu l'attribuer à Néandertal, ce que ne contredit pas ce dernier rapport. Le second fragment de crâne était logé à quelques centimètres dans la roche et d'une taille réduite par rapport au premier, une pièce unique à peine plus large qu'une paume de main adulte. L'étude antérieure avait donc conclu qu'il était de la même espèce et du même âge que le premier fragment. (À lire : Homme de Néandertal : une analyse ADN sème le doute sur sa migration.)

Dans le cadre des analyses menées sur ces fossiles énigmatiques, les scientifiques du musée d'anthropologie de l'université d'Athènes ont contacté Harvati pour lui proposer de prendre part au projet. Impatients à l'idée d'appliquer des techniques modernes à ces fossiles célèbres, elle et ses collègues ont immédiatement sauté sur l'occasion.

« C'est une coïncidence troublante de retrouver deux crânes à 30 cm l'un de l'autre, » s'émerveille l'auteur de l'étude Rainer Grün de l'université Griffith en Australie. « Sur tout le territoire grec, il n'y a qu'un seul crâne de plus et c'est tout, pour cette période. C'est donc une merveille de la nature de retrouver ces deux crânes ensemble. »

Harvati et son équipe ont donc passé les fossiles au scanner puis deux de ses équipiers ont travaillé séparément sur des reconstructions virtuelles, avec deux protocoles différents dans le but de réduire la marge d'erreur induite par la manipulation numérique des fossiles. Enfin, les scientifiques ont comparé les caractéristiques des reconstructions à divers crânes d'Homo sapiens ou de Néandertalien ainsi qu'à des crânes eurasiens et africains datant du Pléistocène moyen dont l'espèce est toujours débattue.


ESSAYER ENCORE ET ENCORE

L'équipe fut la première surprise par les résultats de son analyse menée sur le petit fragment de crâne : il ressemblait étrangement aux crânes de l'Homme moderne.

Même si un fragment de crâne peut être perçu comme une preuve très mince pour une conclusion aussi saisissante, il convient de rappeler que l'arrière de la tête renferme bon nombre de preuves pointant vers Homo sapiens. Il est presque aussi révélateur que le menton, un trait propre à Homo sapiens au sein des hominidés, fait remarquer le paléoanthropologue Eric Delson de l'université de la ville de New York, non impliqué dans l'étude mais auteur d'un article l'accompagnant paru dans la revue Nature News and Views.

Tout d'abord, il y a la forme. Si vous passez la main sur l'arrière de votre crâne, vous devriez le sentir se courber comme une orange. La tête des Néandertaliens en revanche était plus allongée, avec une protubérance connue sous le nom de chignon. On ne retrouve pas cette élongation sur le fragment de crâne d'Apidima.

À ce stade, l'équipe a décidé de soumettre leurs résultats à la publication et ils ont été refusés. À l'époque, les chercheurs avaient supposé que la proximité des fossiles indiquait qu'ils étaient tous deux du même âge, remontant au moins à 160 000 ans. Il n'existe toutefois aucune preuve physique de ces populations dans la région avant au moins 60 000 ans, les examinateurs étaient donc « naturellement sceptiques » à l'idée que ces fossiles puissent être ceux d'un Homme moderne positionnés aussi près de restes néandertaliens, explique l'un des auteurs, Chris Stringer, du musée d’histoire naturelle de Londres.

L'équipe a donc redoublé d'efforts pour appuyer ses analyses et tenter de dater le fragment. À la (seconde) surprise générale, leurs résultats suggéraient un âge d'environ 210 000 ans. S'il est confirmé, l'âge des fossiles dépasse celui du précédent plus ancien fossile d'Homme moderne, un fragment de mâchoire supérieure retrouvé en Israël et daté à environ 180 000 ans. Par ailleurs, ces fossiles auraient 150 000 ans de plus que les précédents plus anciens fossiles d'Homo sapiens découverts en Europe.


L'ÉPOPÉE DES HOMINIDÉS

Si l'équipe ne se trompe pas, alors le fragment de crâne d'Apidima rejoindra le flot de preuves indiquant que l'Homme moderne aurait quitté l'Afrique bien plus tôt qu'initialement supposé. Jusqu'à il y a peu, on pensait que l'Homme moderne avait mis un certain temps avant de s'aventurer en dehors du continent africain et on retraçait les origines des populations actuelles à un groupe d'Homo sapiens ayant effectué ce voyage il y a environ 60 000 ans.

À titre de comparaison, certains anciens parents de l'Homme avaient déjà atteint la Chine centrale il y a 2,1 millions d'années comme le démontrent les outils en pierre qu'ils ont laissés derrière eux. Les ancêtres du petit Homo floresiensis étaient quant à eux arrivés dans le Sud-Est asiatique il y a 700 000 ans. Les prédécesseurs des Néandertaliens avaient mis le cap sur l'Europe il y a un demi-million d'années et s'étaient séparés de leurs cousins dénisoviens il y a 400 000 ans.

Harvati affirme que cette dernière découverte laisse entendre que l'Homme moderne s'était aventuré bien plus au nord que ne l'avait imaginé la communauté scientifique jusque-là, et ce, bien plus tôt que prévu. Cependant, de nombreux chercheurs pensent qu'il est encore trop tôt pour réécrire l'Histoire.

« Pour être en mesure de faire une telle déclaration, il faudrait un visage, » souligne Arsuaga.

Dans le cadre d'une étude menée en 2014, Arsuaga et ses collègues avaient décrit une boîte crânienne âgée de 430 000 ans découverte en Espagne dans la Sima de los Huesos, ou « fosse aux ossements », dont le visage présentait toutes les caractéristiques des Néandertaliens sans l'élongation typique au niveau du crâne. Peut-être que, de la même façon, le fragment de crâne d'Apidima était celui d'un des premiers Hommes de Néandertal, suggère-t-il. Les auteurs de la nouvelle étude admettent que c'est une possibilité mais ils insistent sur le fait que le fragment d'Apidima est différent des ossements de la Sima de los Huesos et également différent des autres fossiles néandertaliens d'un âge similaire.

« Comme pour toute nouvelle découverte sujette à débat, la réaction initiale appropriée est un scepticisme raisonnable, même lorsque mon propre nom apparaît sur le rapport, » déclare Stringer. « Nous ne disposons pas de l'os frontal, de l'arcade sourcilière, du visage, des dents ou du menton qui auraient tous pu être moins caractéristiques de l'Homme moderne dans leur forme. » Il insiste toutefois sur les nombreuses mesures prises par l'équipe pour réduire les marges d'erreur.

« Les reconstructions sont un peu à la croisée de l'art et des sciences, » observe Christopher Walker, anthropologue biologiste rattaché à l'université d'État de Caroline du Nord. Bien que de telles analyses puissent être influencées par les attentes et les modèles crâniens utilisés pour la comparaison, il reconnaît le travail consciencieux effectué par l'équipe de scientifiques et admet que le fragment de crâne constitue bel et bien un « mélange de caractéristiques rappelant Homo sapiens. »

D'un autre côté, Warren Sharp du Berkeley Geochronology Center rejette la datation si ancienne des fragments et va même jusqu'à qualifier les résultats « d'imprécis et très dispersés. » Sharp est également dubitatif quant à la datation de l'autre plus ancien fossile d'Homo sapiens mis au jour en Israël et assure qu'il ne peut pas remonter à plus de 70 000 ans.

« Nous donnons tous les détails dans l'article, » rétorque Grün. « Nous n'avons rien dissimulé et nos conclusions sont, selon moi, la meilleure interprétation possible des résultats. »

Quoi qu'il en soit, qu'Homo sapiens ait réussi ou non à atteindre la Grèce il y a 210 000 ans, il semblerait que ce groupe d'éclaireurs ne soit pas resté longtemps dans les parages et que ses membres soient morts sans laisser leur empreinte dans le patrimoine génétique de l'Homme moderne. Des indices liés à ces populations énigmatiques pourraient cependant résider dans les fragments d'ADN retrouvés chez les Néandertaliens rappelant le génome d'Homo sapiens, le résultat d'une phase antérieure de reproduction entre les deux groupes remontant vraisemblablement à des centaines de milliers d'années.

Peut-être que les fossiles d'Apidima appartenaient à une population qui avait rencontré et s'était accouplée avec nos cousins néandertaliens, suggère Harvati. Toutefois, sans plus de preuve, il est difficile de dire où s'était établie cette population ou combien de temps elle était restée.

« Nous avons là un bref aperçu, » conclut Delson. « Ce qui nous montre clairement qu'il serait utile de chercher ailleurs. »

Source : National Geographic de 07/2019

lundi 15 juillet 2019

Le plus vieil Homo sapiens d’Europe serait arrivé en Grèce il y a 210.000 ans

Selon une étude publiée dans Nature, le plus vieil Homo sapiens « non africain » serait grec et vieux de 210.000 ans. Les derniers travaux avancent ainsi de plus de 150.000 ans l'arrivée de notre espèce en Europe.

« Plus tôt, plus loin » : le plus vieil Homo sapiens « non africain » mis au jour serait grec et vieux de 210.000 ans selon des travaux publiés mercredi qui avancent de plus de 150.000 ans l'arrivée de notre espèce en Europe. Apidima 1, comme l'ont baptisé les scientifiques, est « plus vieux que tous les autres spécimens d'Homo sapiens retrouvés hors d'Afrique », explique à l'AFP Katerina Harvati de l'université de Tübingen en Allemagne, coauteure de l'étude publiée dans la revue Nature.

Un fragment de mâchoire d'un Homo sapiens retrouvé dans une grotte en Israël remonterait à une période allant de 177.000 à 194.000 ans. Les autres « plus anciens » des Hommes modernes trouvés hors d'Afrique avoisineraient plutôt les 90.000 à 120.000 ans. En Europe, 70.000 ans.

C'est une reconnaissance tardive pour Apidima 1, trouvé à la fin des années 1970. Découvert par le Musée d'anthropologie de l'université d'Athènes dans une cavité du massif d'Apidima dans le Péloponnèse, il avait été, à l'époque, catalogué comme pré-néandertalien. Mais les techniques modernes de datation et d'imagerie ont permis à Katerina Harvati et son équipe de mettre en évidence « un mélange de caractéristiques humaines modernes et archaïques » qui en font « un Homo sapiens précoce ».

La dispersion de l'Homme moderne hors d'Afrique s'est étendue jusqu'en Europe

Petit bémol, les archéologues n'ont retrouvé que la partie arrière de son crâne, et « certains pourraient soutenir que le spécimen est trop incomplet pour que son statut d'Homo sapiens soit sans équivoque », explique Éric Delson du Lehman College de New York dans un commentaire publié avec l'étude. « Apidima 1 prouve que la dispersion de l'Homo sapiens hors d'Afrique a non seulement eu lieu plus tôt qu'on ne le pensait, il y a plus de 200.000 ans, mais aussi qu'elle s'est étendue jusqu'en Europe », explique Katerina Harvati.

L'Homo sapiens, également appelé l'Homme moderne, est apparu en Afrique. Les plus anciens représentants connus de notre espèce sont vieux de 300.000 ans et ont été mis au jour au Maroc, sur le site de Jbel Irhoud. On a longtemps estimé qu'ils n'avaient quitté leur « berceau » que bien plus tard, il y a environ 70.000 ans, en une vague majeure.
Homo sapiens présent en Europe avant l'Homme de Néandertal ?

Mais depuis quelques années, les découvertes ne cessent de remettre en cause cette théorie, avançant toujours plus la date de leurs premières migrations et étendant la zone de leur dispersion. Apidima 1 avait été découvert face à un autre crâne, baptisé Apidima 2. Selon l'étude - et la présence sur l'os occipital d'un bourrelet osseux horizontal -, il s'agirait d'un Néandertalien âgé de 170.000 ans.


« Nos résultats suggèrent qu'au moins deux groupes de personnes vivaient au Pléistocène moyen dans ce qui est aujourd'hui le sud de la Grèce : une population précoce d'Homo sapiens et, plus tard, un groupe de Néandertaliens », avance la spécialiste suggérant que les deuxièmes avaient remplacé les premiers, avant d'être à leur tour remplacés par d'autres Homo sapiens, nouvellement arrivés, il y a environ 40.000 ans quand les Hommes de Néandertal ont définitivement disparu. « Peut-être une ou plusieurs fois, les deux espèces se sont remplacées l'une l'autre », explique Éric Delson.

Cette nouvelle découverte renforce l'idée que de multiples dispersions d'êtres humains hors d'Afrique se sont produites. Le mouvement migratoire et la colonisation de l'Eurasie étant sûrement beaucoup plus complexes qu'on ne le pensait. « Plutôt qu'une seule sortie d'hominines d'Afrique pour peupler l'Europe et l'Asie, il doit y avoir eu plusieurs dispersions, certaines ne donnant pas lieu à des installations permanentes », juge Éric Delson. Même si tous les groupes qui se sont développés hors d'Afrique il y a plus de 60.000 ans ont totalement disparu, ne laissant aucune trace dans notre génome actuel.

Source : Futura Sciences du 14/07/2019

vendredi 12 juillet 2019

Homo Sapiens est arrivé en Europe quatre fois plus tôt qu'on ne le pensait

Un crane d'Homo sapiens qui daterait de 210.000 ans a été retrouvé en Grèce. Mais cette lignée n'a pas réussi à survivre, peut-être à cause de l'homme de Néandertal.

SCIENCE - Dans la vulgate archéologique, on dit souvent qu’Homo Sapiens, notre espèce, a remplacé un peu partout l’homme de Néandertal. Et si avant cela, l’inverse s’était produit? C’est l’une des interprétations possibles d’une étude publiée ce mercredi 10 juillet dans Nature.

Une équipe internationale de paléontologues affirme avoir trouvé un morceau de crâne d’un Homo Sapiens, dans la grotte d’Apidima en Grèce, datant de 210.000 ans. C’est la plus ancienne preuve d’une présence en Europe de notre espère. C’est même quatre fois plus ancien que ce que l’on pensait (environ 48.000 ans).

Évidemment, comme tous les travaux d’archéologie, cette découverte est sujette à débat et demandera confirmation, mais l’équipe est plutôt sûre de ses résultats. Si la date et l’appartenance à notre espèce de ce fossile sont confirmées, cela changera radicalement notre connaissance de cette période.

Deux fossiles très différents

La grotte d’Apidima a été découverte dans les années 70. On avait alors excavé deux crânes, baptisés Apidima 1 et 2. Mais ils ont été peu étudiés. Les auteurs de l’étude se sont intéressés à nouveau à ces fragments. Ils ont reconstitué en 3D le reste du crâne pour caractériser l’espèce et ont utilisé une méthode de datation à l’uranium pour découvrir à quand remonte l’existence de ces hominidés.

Le résultat: Apidima 2 est un homme de Néandertal qui a vécu en Grèce il y a 170.000 ans et Apidima 1 un Homo sapiens qui a foulé le sol il y a approximativement 210.000 ans. Il n’est pas si illogique que deux crânes différents soient retrouvés côte à côte: la forme même de ces grottes et les processus sédimentaires peuvent ainsi faire s’accumuler des restes humains et animaux. “Tous nos résultats pointent vers la même conclusion”, a affirmé dans une conférence de presse Katerina Harvati, coautrice de l’étude.

Dispersion et extinction anticipée pour l’Homo sapiens européen

Cela voudrait donc dire que des Homo sapiens ont cohabité avec l’homme de Néandertal en Europe, avant de finalement s’éteindre. En effet, “nous savons, grâce à des preuves génétiques, que l’humanité actuelle est issue d’une dispersion massive hors d’Afrique qui a eu lieu il y a environ 40.000 ans”, précise Katerina Harvati.

Cela veut dire que le fossile découvert dans la grotte d’Apidima n’a aucun lien de descendance avec l’homme moderne. Cela pose plusieurs questions, pour l’autrice de l’étude: “Qu’est-ce qui a permis cette dispersion anticipée, une avancée technologique, de langage? Et pourquoi se sont-ils éteints?”

Une possibilité, c’est qu’ils n’aient pas été adaptés au climat de l’époque. Ou encore que l’homme de Néandertal ait pris le dessus. Voire que les deux espèces se sont mélangées avant de s’éteindre, des dizaines de milliers d’années plus tard, avec l’arrivée de l’ancêtre de l’homme moderne.

Car ici aussi, il faut rappeler qu’il y a plusieurs différences entre Homo Sapiens et l’homme moderne, même si nous sommes de la même espèce, comme nous le précisions lors de la découverte des plus vieux Homo sapiens au Maroc, en 2017.

L’évolution des premières formes d’Homo sapiens vers celle que nous connaissons aujourd’hui a été graduelle, avec des mutations qui ont notamment affecté le développement du cerveau. Cela, c’est ce qu’affirment déjà les récents travaux de paléogénétique publiés ces dernières années. Selon ces analyses, l’homme moderne n’a pas émergé d’un coup, il y a 200.000 ans en Afrique de l’Est. L’éloignement avec les autres espèces cousines de l’homme aurait commencé il y a plus de 500.000 ans.

Faisceaux d’indices

Cette étude sera certainement critiquée. D’ailleurs, les auteurs notent à la fin de leur article que, quelques mois avant la publication, une étude de Marie-Antoinette de Lumley, célèbre paléontologue française, affirme que ces crânes étaient ceux d’hominidés situés entre Erectus et Néandertal. Pour les auteurs de l’étude, leurs multiples analyses sont plus complètes et ne vont pas du tout dans ce sens.

Mais, quels que soient les critiques, le fait est que des faisceaux d’indices s’accumulent depuis des années du côté de la théorie de plusieurs dispersions hors d’Afrique avant celle que nous connaissons bien.

En avril 2018, un doigt découvert en Arabie Saoudite datant de 85.000 ans montrait qu’Homo sapiens avait quitté l’Afrique et le Levant (la côte méditerranéenne du Proche-Orient) plus tôt qu’on ne le pensait. Quelques mois plus tôt, un fossile d’Homo sapiens vieux de 194.000 ans a été découvert en Israël, dans la grotte de Mislya.

Il faudra tout de même d’autres découvertes ou de nouvelles analyses pour mieux comprendre l’histoire de notre espèce. Justement, une technique récente, la paléoprotéomique, permet dans certaines conditions d’analyse un ADN ancien, chose que l’on pensait impossible il y a encore quelques années.

Les auteurs de l’étude affirment qu’une telle analyse d’Apidima 1 va avoir lieu, de même que de nouvelles fouilles dans cette grotte. La quête de notre préhistoire ne fait que commencer.

Source : Huffington Post du 11/07/2019

mercredi 10 juillet 2019

Le plus vieil Homo sapiens non africain serait grec et vieux de 210.000 ans

DECOUVERTE Des travaux publiés mercredi avancent de plus de 150.000 ans l'arrivée de notre espèce en Europe

Il serait grec et un peu âgé : 210.000 ans, rien que ça ! Lui ? C’est Apidima 1, le plus vieil Homo sapiens non africain qui a été retrouvé grâce à des travaux publiés mercredi, qui avancent de plus de 150.000 ans l'arrivée de notre espèce en Europe.

Apidima 1 est « plus vieux que tous les autres spécimens d’Homo sapiens retrouvés hors d’Afrique », explique à l’AFP Katerina Harvati de l’université de Tübingen en Allemagne, coauteure de l’étude publiée mercredi dans la revue Nature. Un fragment de mâchoire d’un Homo sapiens retrouvé dans une grotte en Israël remonterait à une période allant de 177.000 à 194 000 ans. Les autres « plus anciens » des hommes modernes trouvés hors d’Afrique avoisineraient plutôt les 90.000 à 120.000 ans. En Europe, 70.000 ans.
Une reconnaissance tardive

C’est une reconnaissance tardive pour Apidima 1, lui qui avait été trouvé à la fin des années 1970. Découvert par le Musée d’anthropologie de l’Université d’Athènes dans une cavité du massif d’Apidima dans le Péloponnèse, il avait été, à l’époque, catalogué comme prénéandertalien.

Mais les techniques modernes de datation et d’imagerie ont permis à Katerina Harvati et son équipe de mettre en évidence « un mélange de caractéristiques humaines modernes et archaïques » qui en font « un Homo sapiens précoce ».
Un spécimen trop incomplet ?

Petit bémol : les archéologues n’ont retrouvé que la partie arrière de son crâne, et « certains pourraient soutenir que le spécimen est trop incomplet pour que son statut d’Homo sapiens soit sans équivoque », explique Eric Delson du Lehman College de New York dans un commentaire publié avec l’étude.

Pour Katerina Harvati, « Apidima 1 prouve que la dispersion de l’Homo sapiens hors d’Afrique a non seulement eu lieu plus tôt qu’on ne le pensait, il y a plus de 200.000 ans, mais aussi qu’elle s’est étendue jusqu’en Europe ».

L’Homo sapiens, également appelé l’homme moderne, est apparu en Afrique. Les plus anciens représentants connus de notre espèce sont vieux de 300.000 ans et ont été mis au jour au Maroc, sur le site de Jbel Irhoud. On a longtemps estimé qu’ils n’avaient quitté leur « berceau » que bien plus tard, il y a environ 70.000 ans, en une vague majeure. Mais depuis quelques années, les découvertes ne cessent de remettre en cause cette théorie, avançant toujours plus la date de leurs premières migrations et étendant la zone de leur dispersion.
Un Homme de Néandertal à ses côtés

Apidima 1 avait été découvert face à un autre crâne, baptisé Apidima 2. Selon l’étude (et la présence sur l’os occipital d’un bourrelet osseux horizontal), il s’agirait d’un Néandertalien âgé de 170.000 ans.

« Nos résultats suggèrent qu’au moins deux groupes de personnes vivaient au Pléistocène moyen dans ce qui est aujourd’hui le sud de la Grèce : une population précoce d’Homo sapiens et, plus tard, un groupe de Néandertaliens », avance la spécialiste suggérant que les deuxièmes avaient remplacé les premiers.

Source : 20 minutes du 10/07/2019

lundi 20 mai 2019

Deux nouvelles pièces du puzzle dénisovien

Une mâchoire au Tibet et deux métissages successifs des Papous avec les Dénisoviens témoignent de l’aide que les gènes dénisoviens ont apportée à Homo sapiens.

Deux découvertes – le premier fossile dénisovien jamais trouvé hors de la grotte sibérienne de Denisova et le fait que les ancêtres des Papous se sont métissés deux fois avec des groupes distincts de Dénisoviens – apportent des précisions sur l’histoire des humains. Elles montrent qu’au cours de son expansion et de ses métissages, Homo sapiens a intégré des gènes appartenant aux autres espèces humaines rencontrées et qui l’ont aidé à s’adapter à l’environnement local.

Les Dénisoviens sont une forme humaine fortuitement découverte en 2010 par le séquençage de l’ADN contenu dans une phalange de main trouvée dans la grotte de Denisova. L’étude statistique à large spectre de génomes humains, effectuée dans les années suivantes, a montré que les ancêtres des Asiatiques orientaux se sont métissés avec des Dénisoviens, puis que la sélection naturelle a retenu une petite proportion de gènes dénisoviens.

Avec des collègues, François-Xavier Ricaut, du CNRS, avait entrepris d’étudier la diversité des gènes dénisoviens chez les ancêtres de la population la plus métissée avec les Dénisoviens, celle de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Après avoir sélectionné dans l’ADN papou un jeu de « blocs » certainement dénisoviens, les chercheurs ont comparé cet ADN avec l’ADN dénisovien de référence (sibérien). Cette analyse indique qu’au cours de leur expansion à travers l’Asie du Sud et la Nouvelle-Guinée, les anciens H. sapiens se sont successivement métissés avec deux groupes dénisoviens distincts. Et des calculs d’horloge moléculaire suggèrent que la dernière de ces hybridations s’est achevée il y a 30 000, voire peut-être 15 000 ans.

Selon les chercheurs, si le génome des habitants de Papouasie-Nouvelle-Guinée a intégré entre 4 et 6 % d’ADN dénisovien, c’est bien parce que ce matériel génétique est utile à leur survie dans les forêts équatoriales humides de la grande île. Son rôle exact reste à préciser, mais il renforcerait le système immunitaire et l’adaptation alimentaire des Papous.

4 % : C’est la proportion minimale d’adn dénisovien que contient le génome des habitants de la nouvelle-guinée.

Quant à la mâchoire étudiée par une équipe menée par Jean-Jacques Hublin, du Collège de France, elle fournit une explication à certains des gènes dénisoviens présents chez les Tibétains actuels.

Découverte à 3 280 mètres d’altitude, la mandibule de Xiahe contient des protéines dénisoviennes. Les dents qu’elle porte et sa forme présentent des traits rappelant ceux observables sur les microfossiles dénisoviens de la grotte de Denisova. L’âge de 160 000 ans produit par la datation radiométrique (U-Th) de la calcite recouvrant la mandibule prouve que des Dénisoviens s’étaient déjà adaptés aux hautes altitudes du plateau tibétain il y a 160 000 ans, en pleine glaciation du SIO 6 (stade isotopique de l’oxygène 6, 191 000 à 123 000 ans), soit plus de 120 000 ans avant les premières traces archéologiques d’H. sapiens dans la région…

Comme ceux de tous les Extrême-Orientaux, le génome des H. sapiens actuels du plateau tibétain contient une petite proportion d’ADN dénisovien (moins de 0,5 %), notamment l’allèle EPAS1 qui réduit les effets du manque d’oxygène. La bonne adaptation physiologique des Tibétains aux hautes altitudes est donc héritée de celle des Dénisoviens du plateau tibétain à l’époque du SIO 6.

Source : Pour la Science du 17/05/2019

dimanche 19 mai 2019

La date de l’ancêtre commun des humains modernes et de Neandertal fait débat

Les scientifiques qui enquêtent sur les origines des humains ont réalisé d’immenses progrès grâce à l’amélioration récente des techniques d’analyse de l’ADN ancien.

L’étude, publiée mercredi dans la revue Science Advances, fait remonter à une date plus ancienne que le consensus scientifique actuel l’âge du dernier ancêtre commun d’Homo sapiens (notre espèce) et des Néandertaliens, soit 800 000 ans au lieu de 400 000 à 600 000 ans.

Ces travaux sont menés par Aida Gomez-Robles de l’University College de Londres. Cette nouvelle étude sur ce sujet est donc faite à partir de dents fossilisées. Une trentaine de molaires et prémolaires retrouvées dans les cavernes de Sima de los Huesos en Espagne, et qui appartenaient aux premiers hommes et femmes de Neandertal, ont donc été étudiées. Elle a aussi analysé des fossiles provenant de sept autres espèces humaines anciennes.

Le but de cette étude est de déterminer la date de la divergence entre les homos sapiens (nos ancêtres) et les Neandertal. Depuis la découverte de ces derniers en 1856, leur statut a varié : un temps considéré comme une sous-espèce d’Homo sapiens et nommé en conséquence Homo sapiens neanderthalensis, il est aujourd’hui considéré comme une espèce à part entière nommée Homo neanderthalensis.

Les dents utilisées pour dater la divergence entre les deux espèces

On sait que les dents de Sima de los Huesos ont été datées en 2014 par des techniques fiables à 430 000 années. Cette datation indiquait déjà en soi que la « divergence » entre Sapiens et Neandertal s’était donc produite avant 400 000 années.

Pour calculer à quand remonte cet ancêtre commun, la chercheuse a utilisé un modèle statistique qui part du principe que la forme des dents humaines évolue à un rythme constant. Le but est de remonter suffisamment loin dans le temps pour trouver un ancêtre capable à la fois d’avoir conduit aux dents des humains de Sima de los Huesos, et aux dents des humains modernes.

C’est avec ce calcul qu’Aida Gomez-Robles arrive à la conclusion que nos ancêtres et ceux de Neandertal ont « divergé » il y a 800 000 ans. La conséquence immédiate de ces travaux est qu’ils élimineraient l’homme d’Heidelberg (Homo heidelbergensis) comme l’ancêtre commun tant recherché.

Sa découverte fait débat chez ses confrères

Mirjana Roksandic, anthropologue à l’université de Winnipeg, a récemment publié un article de recherche décrivant H. heidelbergensis comme non-Neandertal. Elle salue le travail mené par sa consœur. « Elle trouve le moment où les Néandertaliens ont commencé à tracer leur propre route, c’est un résultat très, très important », dit-elle à l’AFP. « Les dents sont des fossiles, elles contiennent énormément d’informations ».

D’autres sont beaucoup plus modérés. L’anthropologue Bridget Alex, à Harvard, qualifie la nouvelle méthodologie d'« utile », tout en soulignant qu’elle créait de la tension entre les changements génétiques et les changements physiques et physiologiques dans l’évolution, qui peuvent se produire à des rythmes différents.

Susan Cachel, professeure d’évolution humaine à l’université Rutgers, critique en revanche l’étude. « Si les ancêtres des humains anatomiquement modernes et des Néandertaliens ne viennent pas d’Homo heidelbergensis, d’où viennent-ils ? Un ancêtre inconnu et mystérieux ? »

« Il existe des variations dentaires extraordinaires chez les humains vivants », dit-elle, ce qui saperait l’une des hypothèses du modèle d’Aida Gomez-Robles. Par exemple, les Amérindiens actuels ont un type de prémolaire très rare, « sans doute apparu dans les 15 000 ou 20 000 dernières années » explique-t-elle avant de conclure : « Je conteste par conséquent l’idée que les rythmes d’évolution dentaire soient invariablement lents ».

Un débat sans fin pour le moment ?

L’étude ne tranchera pas à elle seule le débat sur les origines de l’humanité, mais la professeure dit à l’AFP que l’étude des variations anatomiques « nous donne une image plus précise », notamment parce que l’extraction d’ADN de fossiles très anciens reste très difficile, souvent impossible.

Au-delà de 400 000 ans, l’ADN a trop peu de chances d’être préservé pour être étudié. Les scientifiques se basent donc uniquement sur les différents fossiles trouvés. L’hypothèse la plus probable suggère qu’un groupe se serait scindé il y a environ 1,2 million d’années. Une partie serait sortie d’Afrique pour coloniser l’Eurasie, petit à petit ce groupe aurait évolué en Europe vers l’homme de Néandertal. Une autre partie de ce groupe, resté sur le continent Africain, aurait peu à peu dérivé vers les Homo sapiens, nous.

Source : Le Parisien du 16/05/2019

samedi 18 mai 2019

A la recherche de cet ancêtre inconnu que nous partageons avec Néandertal

Une nouvelle étude vient de montrer que nos ancêtre directs, Homo sapiens, et l’homme de Néandertal ont divergé à partir d’un ancêtre commun il y a plus de 800.000 ans. Reste à savoir lequel.

Le portrait de la grande famille des ancêtres de l’homme ne cesse de s’agrandir mais la photo reste encore très floue. Difficile d’y voir clair entre les liens qui unissent chacun des protagonistes. Il y a quelques centaines de milliers d’années, plusieurs groupes humains peuplaient la planète. Parmi eux, l’homme de Néandertal occupait l’Europe depuis environ 400.000 avant l’arrivée de notre ancêtre direct, Homo sapiens il y a un peu moins de 40.000 ans. Les analyses ADN ont révélé que ces deux groupes ont divergé il y a plusieurs centaines de milliers d’années et la traque pour découvrir leur ancêtre commun passionne les spécialistes. Une chercheuse espagnole du département d’Anthropologie de l’University College de Londres, Aida Gómez-Robles, vient de publier dans la revue Science Advances une nouvelle étude dans laquelle elle date cette séparation il y a entre 800.000 ans et 1,2 million d’années.

«Les données génétiques nous apprenaient que cette séparation a eu lieu il y a plus de 500 000 ans, mais aucune donnée morphologique ne nous permettait de vérifier cette estimation», explique Clément Zanolli, paléoanthropologue à l’université de Bordeaux. «Aida Gomez-Robles utilise une nouvelle méthodologie statistique très convaincante qui sera d’une aide précieuse pour les travaux futurs.» À partir des analyses dentaires publiées dans la littérature scientifique, la chercheuse a mesuré l’évolution de la forme dentaire d’une espèce humaine à l’autre. Les dents sont très précieuses en paléoanthropologie car elles évoluent particulièrement lentement et préservent les informations sur les liens de parenté entre les différents groupes. En traitant l’ensemble de ces données, elle a réussi à définir à quel rythme sont apparues les divergences.

Ainsi, si la séparation entre les deux groupes avait eu lieu il y a moins de 700.000 ans, la forme des dents des Néandertaliens aurait évolué de manière extrêmement rapide. La chose n’est pas impossible, mais au regard du rythme évolutif constaté depuis 4 millions d’années, c’est hautement improbable. Inversement, si la séparation entre les deux groupes avait eu lieu il y a plus de 1,2 million d’années, c’est leur ancêtre commun qui n’aurait pas eu assez de temps pour évoluer et leur donner «naissance».

Maintenant que l’intervalle chronologique de séparation entre ces deux groupes est donnée avec plus de précision, a-t-on la moindre de chance de découvrir l’ancêtre commun? Et si oui, où faut-il le chercher? «Au-delà de 700 000 ans, on a très peu de fossiles en Eurasie, et encore moins en Afrique», explique Clément Zanolli. «C’est donc impossible de savoir où trouver cet ancêtre commun.» Aida Gomez-Robles ne propose pas de morphotype de dents. Les possibilités sont tout simplement trop nombreuses.

Au-delà de 400.000 ans, l’ ADN a trop peu de chances d’être préservé pour être étudié. Les scientifiques ne peuvent donc se baser que sur la morphologie des fossiles trouvés. Le schéma le plus probable suggère qu’un groupe se serait scindé il y a environ 1,2 million d’années. Une partie serait sortie d’Afrique pour coloniser l’Eurasie, petit à petit ce groupe aurait évolué en Europe vers l’homme de Néandertal. Une autre partie de ce groupe, resté sur le continent Africain, aurait peu à peu dérivé vers Homo sapiens.

Or on sait qu’au moins deux groupes humains peuplaient l’Europe avant qu’apparaissent les premiers Néandertaliens. Parmi eux, Homo heidelbergensis, découvert en 1907 présentait le profil idéal pour endosser le rôle d’un ancêtre commun aux deux groupes. Il vivait il y a environ 700 000 ans. «Malheureusement, la morphologie de ses dents l’éloigne trop des deux groupes», analyse Clément Zanolli. Un autre candidat se dégage: Homo antecessor. Découvert en 1994 à Atapuerca en Espagne, il vivait, lui, il y a plus de 820.000 ans. «Mais il est à la fois trop proche de Néandertal et trop éloigné d’Homo sapiens pour prétendre au rôle d’ancêtre commun», juge le chercheur.

Tout ce qui se passe autour du million d’années est une période clef de notre histoire évolutive. Les déplacements des différents groupes commencent à dessiner une cartographie qui se fera plus précise des centaines de milliers d’années plus tard. «C’est très frustrant de constater qu’en fait, on ne sait pas grand-chose, commente Clément Zanolli. Mais c’est ça aussi qui est captivant.»

Source : Le Figaro du 15/05/2019

vendredi 17 mai 2019

Et si l'ancêtre commun d'Homo sapiens et Néandertal était bien plus vieux qu'on ne croyait ?

Une étude fait remonter l'âge du dernier ancêtre à 800.000 ans au lieu de 400.000 à 600.000 ans comme on le pensait auparavant.

PRÉHISTOIRE - Les scientifiques qui enquêtent sur les origines des humains ont réalisé d’immenses progrès grâce à l’amélioration récente des techniques d’analyse de l’ADN ancien. Une nouvelle étude se repose sur une méthode alternative pour remonter dans le temps: l’analyse de dents humaines fossilisées.

L’étude, publiée mercredi 15 mai dans la revue Science Advances, fait remonter à une date plus ancienne que le consensus scientifique actuel l’âge du dernier ancêtre commun d’Homo sapiens (notre espèce) et des néandertaliens, soit 800.000 ans au lieu de 400.000 à 600.000 ans.

Mais ces travaux, menés par Aida Gomez-Robles de l’University College de Londres, font débat chez les anthropologues, dont certains contestent la précision de la méthodologie utilisée par la chercheuse.

L’étude part d’une trentaine de molaires et prémolaires retrouvées dans les cavernes de Sima de los Huesos en Espagne, et qui appartenaient aux premiers hommes et femmes de Neandertal. Elle a aussi analysé des fossiles provenant de sept autres espèces humaines anciennes.

Les dents de Sima de los Huesos ont été datées en 2014 par des techniques fiables à 430.000 années. Cette datation indiquait déjà en soi que la “divergence” entre sapiens et Neandertal s’était donc produite avant 400.000 années. Mais quand?

Divergence de nos ancêtres il y a 800.000 ans

Pour calculer à quand remonte cet ancêtre commun, la chercheuse a utilisé un modèle statistique qui part du principe que la forme des dents humaines évolue à un rythme constant. Le but est de remonter suffisamment loin dans le temps pour trouver un ancêtre capable à la fois d’avoir conduit aux dents des humains de Sima de los Huesos, et aux dents des humains modernes.

C’est avec ce calcul qu’Aida Gomez-Robles arrive à la conclusion que nos ancêtres et ceux de Neandertal ont “divergé” il y a 800.000 ans.

La conséquence immédiate de ces travaux est qu’ils élimineraient l’homme d’Heidelberg (Homo heidelbergensis) comme l’ancêtre commun tant recherché.

L’étude ne tranchera pas à elle seule le débat sur les origines de l’humanité, mais la professeure dit à l’AFP que l’étude des variations anatomiques “nous donne une image plus précise”, notamment parce que l’extraction d’ADN de fossiles très anciens reste très difficile, souvent impossible.

Le fait que l’ADN et les dents donnent des dates différentes conforte par ailleurs l’idée que les espèces ne se sont pas séparées d’un coup, mais que la divergence s’est faite sur de très longues périodes, pendant lesquelles les individus commencent à se différencier mais continuent à se côtoyer et à se reproduire.

Étude controversée

“La divergence entre néandertaliens et humains modernes, ou les divergences entre n’importe quelles espèces, ne sont pas des choses qui se produisent à un moment précis dans le temps”, dit l’auteure de l’étude. “On sait aujourd’hui qu’il y a eu une hybridation entre néandertaliens et humains modernes.”

Mirjana Roksandic, anthropologue à l’université de Winnipeg, a récemment publié un article de recherche décrivant Homo heidelbergensis comme non-Neandertal. Elle salue le travail menée par sa consœur.

“Elle trouve le moment où les néandertaliens ont commencé à tracer leur propre route, c’est un résultat très, très important”, dit-elle à l’AFP. “Les dents sont des fossiles, elles contiennent énormément d’informations”.

D’autres sont plus modérés. L’anthropologue Bridget Alex, à Harvard, qualifie la nouvelle méthodologie d’“utile”, tout en soulignant qu’elle créait de la tension entre les changements génétiques et les changements physiques et physiologiques dans l’évolution, qui peuvent se produire à des rythmes différents.

Susan Cachel, professeure d’évolution humaine à l’université Rutgers, critique en revanche l’étude. “Si les ancêtres des humains anatomiquement modernes et des néandertaliens ne viennent pas d’Homo heidelbergensis, d’où viennent-ils? Un ancêtre inconnu et mystérieux?”

“Il existe des variations dentaires extraordinaires chez les humains vivants”, dit-elle, ce qui saperait l’une des hypothèses du modèle d’Aida Gomez-Robles. Par exemple, les Amérindiens actuels ont un type de prémolaire très rare, “sans doute apparu dans les 15.000 ou 20.000 dernières années.”

“Je conteste par conséquent l’idée que les rythmes d’évolution dentaire soient invariablement lents”.

Source : Le Huffington Post du 16/05/2019