vendredi 1 mai 2009

«Il y a 800 000 ans, l'homme était cannibale»

Jean Guilaine, préhistorien
«Il y a 800 000 ans, l'homme était cannibale»

Même s'il a montré que nous sommes sur le «sentier de la guerre» depuis le paléolithique, le préhistorien est convaincu que la violence n'est pas une fatalité.

- Au cours de vos longues années d'enseignement au Collège de France, pourquoi vous êtes-vous intéressé à l'émergence de la violence chez l'homme ?

Parce que ce thème me permettait de parler d'archéologie et d'un sujet de société contemporain qui touchait un large public. Il était important pour moi de montrer que cette discipline scientifique pouvait éclairer ce comportement humain.

- Quand l'homme est-il donc parti sur le «sentier de la guerre» ?

Il est difficile de mettre en évidence l'origine de la violence chez l'homme. Surtout pour les périodes préhistoriques les plus anciennes, il y a 2,5 millions années. Mais on pourrait dire qu'on la voit s'exprimer chez Homo antecessor au cours du paléolithique ancien (lire les Repères p. 44). A Atapuerca, par exemple, sur le site espagnol de Gran Dolina, des restes humains vieux de 800 000 ans retrouvés au fond d'un gouffre portent des traces de décarnisation. On a peut-être déjà affaire à du cannibalisme.

- Comment expliquez-vous que cette violence préhistorique soit évoquée depuis si peu de temps ?

Le sujet est longtemps resté tabou. Tuer ses semblables et encore plus les consommer étaient des thèmes difficiles à aborder. Longtemps l'homme ancien a été vu - à travers le prisme de la culture et de la religion - comme un être parfait, évoluant dans un paradis paléolithique et un mythique âge d'or. Un fantasmatique Eden où n'aurait vécu qu'un homme foncièrement pacifiste dans un environnement généreux.

- Pour quelles raisons l'apparition de la violence est-elle généralement associée à l'époque du néolithique, qui voit l'apparition de l'agriculture ?

Principalement à cause de la théorie matérialiste selon laquelle dès que l'homme s'est mis à produire et à capitaliser, donc à créer de la richesse et des surplus, cela a engendré de la convoitise et fait naître les conflits. Mais les motifs d'affrontement ont pu être plus variés.

- C'est-à-dire ?

Dès les époques les plus anciennes, les rapts de femmes, d'enfants, les ruptures d'alliance ou tout simplement la volonté d'en découdre ont pu être à la source des conflits, comme l'ethnologie l'a démontré.

- Quelles sont les plus lointaines traces de combat avérées que l'archéologie a pu mettre en évidence ?

Elles datent de la fin du paléolithique supérieur, il y a 12 000 ans. En 1965, alors qu'il travaillait au Soudan sur le site de Djebel Sahaba, l'Américain Fred Wendorf de l'université du Texas a mis au jour une nécropole contenant une cinquantaine d'individus criblés de flèches. Plus près de nous en Europe, on a retrouvé des dépouilles semblables dans des nécropoles chez des peuples de chasseurs-cueilleurs. Cela dans la vallée du Dniepr, en Ukraine, ou dans la région des Portes de Fer, une gorge du Danube frontalière entre la Serbie et le sud-ouest de la Roumanie.

- Justement, lors du dernier colloque international sur le néolithique qui s'est tenu à la Cité des sciences et de l'industrie, à Paris, il a été dit que c'est à ce moment qu'auraient émergé les inégalités et les processus de subordination...

En effet, c'est à cette période que la plupart des sociétés sont passées de stades au cours desquelles les différences sociales étaient très faibles, à d'autres, où elles se sont accentuées.

- Comment a-t-il été possible de repérer ces écarts ?

Principalement à travers l'étude du mobilier funéraire. Rappelons que venu d'Orient, le néolithique s'est d'abord propagé dans le sud de la France vers 5800 avant notre ère avant de s'étendre vers le bassin parisien aux alentours de 5300 avant J.-C., puis de gagner la Bretagne vers 4800. Prenons l'exemple des très grands tertres de la région de Carnac qu'on s'est mis à bâtir dès 4500 avant J.-C. pour déposer la dépouille de puissants personnages. De nombreuses personnes ont alors été mobilisées pour élever ces énormes tumulus.

- Qu'a-t-on découvert à l'intérieur ?

Les rares individus inhumés dans les tombeaux étaient dotés d'objets de prestige comme des colliers de perles en variscite, peut-être originaires d'Espagne. On a surtout trouvé de très longues haches vertes polies de 40 cm de long dont la pierre était extraite au Piémont, en Italie ! Ces haches cérémonielles ont donc été transportées exprès jusqu'en Bretagne. Tout cela pour y être thésaurisées dans la tombe d'un seul individu !
Autre cas de traitement distinctif indiquant la naissance des élites, le site de Varna, en Bulgarie. Dans cette nécropole des bords de la mer Noire, sur 290 tombes, seul un petit groupe possède de magnifiques objets en or : des parures, des sceptres, des colliers, ainsi que des armes en cuivre. Ce qui signifie qu'en moins de 1000 ans en France, et en un peu plus en Europe du Sud-Est où le néolithique est apparu plus tôt, les premières sociétés villageoises avaient déjà généré en leur sein des différences sociales considérables.

- Ces sociétés ont aussi vu apparaître la roue, l'araire, la traction animale... Mais que sait-on des armes dont disposaient les premiers agriculteurs ?

Au néolithique, on chasse et on se bat essentiellement à l'arc. Les plus anciens de ces instruments connus ont été retrouvés dans des tourbières du nord de l'Europe. Ils remontent aux époques épipaléolithiques, soit 10 000 avant notre ère. L'autre outil typique de l'époque est la hache. Mais si elle sert à déboiser, elle peut aussi être un objet symbolique comme nous venons de l'évoquer. Les poignards apparaîtront en Europe environ 4000 ans avant notre ère : ils seront d'abord en silex, puis en cuivre (depuis 3000 avant J.-C.). Quant à l'épée, elle a surgi vers 3000 avant J.-C. en Orient et seulement vers 1500 avant J.-C. sur notre continent.

- Comment s'est répandu cet usage du métal ?

Il faut avoir à l'esprit que les choses ne se sont pas passées de la même façon partout. L'Orient a longtemps été en avance sur l'Occident. Dès 5000 avant J.-C., plusieurs foyers de diffusion s'allument. On voit la métallurgie apparaître en Iran, en Anatolie et dans les Balkans. Ce n'est que vers 3500 à 4000 ans avant notre ère que le métal se généralise en Europe occidentale et dans les îles Britanniques. En Orient, au IIIe millénaire, on dispose déjà de lances ainsi que de casques pour se protéger. Et dès le IIe millénaire au Danemark ou en Hongrie, on peut constater une excellente maîtrise du matériau avec des épées tout aussi belles et résistantes que celles forgées en Orient. D'ailleurs, après 1200 avant J.-C., l'est de la Méditerranée adopte des épées de type européen !

- Justement, que sait-on des premiers conflits en Europe et en Méditerranée ?

Dans les cités-Etats du Proche Orient, des villes indépendantes possédant une administration et un territoire qu'elles exploitent, les conflits éclatent dès le IVe millénaire avant notre ère. En Mésopotamie, les cités rivales s'entre-déchirent. Elles se disputent des terres, veulent s'emparer de butins, faire des prisonniers. La guerre est un élément du pouvoir royal : elle institutionnalise la fonction.

- Qui dit guerres dit guerriers. Comment s'est construite leur image ?

Au néolithique, il n'y a pas de «guerrier» proprement dit au sein des sociétés paysannes. En revanche, il en existe en Orient dès l'époque sumérienne au sein d'armées ou de protoarmées. Vers 2500 avant J.-C., on trouve dans une tombe royale d'Urun «étendard» sur lequel figurent des scènes de guerre et de captures. On y voit défiler des soldats casqués, armés de piques, pendant que d'autres conduisent des chars de guerre en écrasant leurs victimes...

- Que se passe-t-il alors en Occident ?

Les premières tombes de guerriers n'y datent que de la fin de l'âge du bronze et des débuts de l'âge du fer. Mais il faut rappeler qu'en Europe, dès le néolithique, couvait une idéologie du guerrier matérialisée par les «statues-menhirs». Ces grandes stèles monolithiques que l'on rencontre depuis le bas Danube jusqu'à la péninsule Ibérique. Elles constituent pour moi autant de premières «photographies» des hommes de ces époques.

- Ces «statues-menhirs» ne figuraient-elles pas plutôt des divinités ?

On l'a longtemps dit. Or j'y vois plutôt des personnages héroïsés, des ancêtres avec des attributs du pouvoir, des objets qui donnent du prestige : les armes. Une statue-menhir d'homme se singularise par le port d'armes, ces instruments culturels qui servent à chasser et à tuer : arc, flèche et poignard. Entre 3500 et 2500 avant J.-C., les statues-menhirs sont un reflet de la société. Représenter un homme, c'est déjà le figurer en guerrier. Vers 1200 avant notre ère, soit un millénaire et demi plus tard, nanti d'une pique, d'un poignard et d'une épée, le guerrier deviendra un combattant à «plein temps». Quant aux statues féminines parées de colliers, elles seront dotées de seins. Un caractère anatomique et biologique qui classe la femme dans le naturel.

- Au fil du temps, le guerrier acquiert donc du prestige ?

Oui, il peut même devenir un «héros». Ce nouvel idéal se développera en parallèle à une culture de guerre qui fait l'apologie de la valeur et du courage. Ces vertus seront développées chez les Grecs par Homère et plus tard Hérodote, Thucydide ou Xénophon. On les retrouvera aussi dans les textes des grandes religions monothéistes ou encore dans ceux de l'Inde et de la Chine ancienne.

- De quand datent les conflits à grande échelle qui opposent de très nombreux individus ?

Du IIIe millénaire avant J.-C. au Proche-Orient, avec les conquêtes de Sargon. Aux alentours de 2300 avant notre ère, à partir d'une série de raids, celui-ci va fédérer l'ensemble du monde mésopotamien et créer un véritable empire s'étendant des pays du Golfe à la Méditerranée. Le deuxième millénaire avant J.-C. est aussi jalonné de grandes batailles, telle Qadesh (vers 1275 avant J.-C.), où s'opposent deux grandes puissances de l'époque, les Egyptiens et les Hittites d'Anatolie. Qadesh est sans nul doute une des premières grandes batailles de l'histoire.

- L'homme est-il condamné à perpétuer les guerres ?

Pour le préhistorien André Leroi-Gourhan, le comportement d'agression était inhérent à l'espèce humaine. «La guerre, c'est la chasse à l'homme», disait-il. Or dans les années 1970, l'anthropologue Pierre Clastres a pris le contre-pied de cette affirmation dans son essai Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitives. Il rappelait - ce qui me semble fort juste - qu'il ne faut pas rabattre sur le biologique des comportements de nature culturelle et sociologique. Le néolithique nous a livré un message. Après s'être libéré des contraintes de la nature - chasse et cueillette aléatoires -, l'homme a eu, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la possibilité de produire son alimentation en maîtrisant l'agriculture et l'élevage. Or à partir du moment où il est devenu maître de la nature, il a retourné son énergie contre sa propre espèce, en voulant dominer et subjuguer. Le néolithique, qui pouvait être un chemin de liberté, est devenu une voie d'aliénation. J'ai l'espoir de voir l'homme, un jour, parvenir à l'inverse, et maîtriser ses pulsions.

JEAN GUILAINE, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire Civilisations de l'Europe au néolithique et à l'âge du bronze, est aussi directeur d'études à l'EHESS et directeur de recherche au CNRS. On lui doit la création du Centre d'anthropologie de Toulouse, en 1978. Auteur de nombreux ouvrages scientifiques, il a également publié Pourquoi j'ai construit une maison carrée (Actes Sud), un roman-document situé au néolithique.

Repères
PALEOLITHIQUE. Période la plus longue et la plus ancienne de la préhistoire humaine elle s'étend de 2,6 millions à 10 000 ans avant notre ère.

NEOLITHIQUE. Entre 10 000 et 5000 avant J.-C, l'homme passe du stade de chasseur-cueilleur à celui d'éleveur et d'agriculteur. Les premières traces du néolithique apparaissent au Moyen-Orient.

AGE DU CUIVRE. Appelé aussi chalcolithique, il fait la transition entre la fin du néolithique et l'âge du bronze. Né au Proche-Orient, il gagne l'Europe vers 3000 ans avant J.-C.

AGE DU BRONZE. Cet âge est marqué par la découverte de l'alliage du cuivre et de l'étain, métal résistant permettant de fabriquer des armes. Connu au Proche-Orient et dans le monde égéen dès le IVe millénaire avant notre ère, il apparaît en Europe vers 2000 ans avant J.-C.

AGE DU FER. Les premiers centres de métallurgie du fer, datés de la fin de IIe millénaire, sont situés en Anatolie et dans la région de la Caspienne. Ils se seraient répandus vers le Proche-Orient et le monde égéen après 1800 avant J.-C.

Pour en savoir plus
- Les Racines de la Méditerranée et de l'Europe, Jean Guilaine, Fayard, 2008. Le Sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, Jean Guilaine et Jean Zammit, Seuil, 2001.- Otzi, l'homme des glaces et son temps, Jean Guilaine, CD Gallimard-Collège de France, Coll. «A voix haute», 2008.- Podcast du colloque «La révolution néolithique dans le monde», Colloque international organisé par la Cité des sciences et de l'industrie et l'Inrap, octobre 2008. http ://www.inrap.fr/podcast-6-Inrap_podcast_video_colloque_2008_La_revolution_ne.xml

Source : Sciences et Avenir de mai 2009