samedi 1 août 2009

Lascaux sauvée de justesse

Menacée par l'Unesco d'être placée sur la liste du patrimoine en péril, la célèbre grotte ornée du Périgord vient d'échapper à la sanction. Pour autant, nul ne sait encore comment venir à bout des dégradations biologiques dont elle est victime depuis des décennies. Roman noir.

Que s'est-il réellement passé au cours du dernier demi-siècle pour que la grotte ornée de Lascaux, dans le Périgord noir, chef-d'oeuvre de l'art pariétal, ait été menacée d'inscription sur la liste des sites du Patrimoine mondial en péril ? Comment en est-on arrivé à ces lettres ouvertes adressées au ministère de la Culture, implorant : «Sauvez Lascaux» ?
Le jeune Marcel Ravidat, le découvreur du site, ainsi que ses compagnons Jacques Marsal, Simon Coencas et Georges Agnel, avaient-ils jamais imaginé que la grotte, explorée par hasard en septembre 1940, au moment où le pays s'enfonçait dans la nuit, serait un jour définitivement interdite d'accès pour cause d'implacables invasions fongiques ? Algues vertes, filaments blancs, champignons noirs, une véritable soupe chinoise ! Eux qui, jusqu'en 1942, gardaient jour et nuit l'entrée de ce précieux trésor. A l'époque, déjà, des centaines de visiteurs se pressaient pour admirer les 200 mètres de galeries couvertes de merveilleuses frises de taureaux, de chevaux, de bisons ou de félins. Des oeuvres réalisées par des hommes de Cro-Magnon. 18 000 ans plus tôt.
Ces chasseurs magdaléniens pénétraient dans la grotte, sur la rive gauche de la Vézère, par un large auvent. Loin du petit orifice de 30 centimètres de diamètre par lequel les adolescents s'étaient laissés glisser à l'automne 1940. Plusieurs fois effondré, enseveli sous des monceaux d'éboulis, le porche d'origine avait fini par disparaître en formant une sorte de bouchon de protection. «Pendant des milliers d'années, la cavité entièrement close n'avait été balayée que par de lents courants d'air C'est dès sa mise en contact avec l'air extérieur que l'équilibre s'est trouvé bouleversé», expliquent les préhistoriens Brigitte et Gilles Delluc, auteurs d'un dictionnaire très complet sur Lascaux.
En effet, dès l'hiver 1940, à peine la grotte classée au titre des monuments historiques, des premiers travaux sont engagés. «On élargit l'entrée, une tranchée est creusée pour détourner les eaux de pluie. La végétation alentour est détruite», racontent les deux chercheurs du département de Préhistoire du Muséum national d'histoire naturelle. Puis en 1947, pour que les touristes puissent admirer les peintures dans de meilleures conditions, un chantier est lancé par le propriétaire des lieux (il fera d'ailleurs don de la grotte à l'Etat en 1972). Une entrée imposante est creusée à quatre mètres de profondeur, une rampe d'accès installée. Puis c'est au tour de l'électricité. Une centaine de tonnes de sédiments rejetés ça et là sont laissées sur place, abandonnées dans les recoins de la grotte. Des dizaines de camions seront nécessaires pour les retirer douze ans plus tard !
Puis en 1958-59, est installé un système de climatisation pour régénérer l'air et pallier l'excès de gaz carbonique. «Pour ce faire, une autre partie du cône d'éboulis de l'entrée a été évacuée. Des galeries ont été défoncées à la pioche et au marteau pneumatique pour faire passer les conduits du système de ventilation», poursuivent les deux spécialistes. Ce système, prévu pour 400 visiteurs quotidiens, devra en supporter jusqu'à 2000, et jusqu'à 100 000 en 1960 ! «L'air délivré était si puissant qu'il soulevait les jupes des dames», raconte Gilles Delluc.
Mais devenu guide, le découvreur Marcel Ravidat constate que des algues vertes se sont développées à la surface de la roche calcaire, en particulier à proximité d'une peinture appelée la Licorne. L'apport d'air extérieur et un éclairage quasi constant ont permis a plusieurs espèces, dont des xanthophycées, de constituer des colonies verdâtres. «En une heure, chaque touriste apportait 40 g d'eau. En été, avec les pics de fréquentation, il n'est pas étonnant qu'il y ait eu des problèmes de condensation !», constate Brigitte Delluc. Mais ce n'est pas tout. L'élévation de la température, l'humidité et le CO2 dégagé par les visiteurs ont provoqué d'autres dommages comme la «maladie blanche», des voiles de calcite (du carbonate de calcium cristallisé) qui se déposeent sur les parois. Un mal qui altère la roche. Par crainte de voir les peintures millénaires disparaître, la grotte est définitivement fermée au public le 20 avril 1963, sur décision d'André Malraux, alors ministre de la Culture.
C'est ainsi que débutent d'incessantes campagnes de désinfection, sous la direction de Max Sarradet, conservateur du lieu de 1955 à 1981. Dès 1963-64, des mélanges d'eau formulée et d'antibiotiques à large spectre (pénicilline, streptomycine et) sont vaporisés. L'ancienne machine de réfrigération d'air datant de la fin des années 1950 est démontée pour rétablir l'équilibre d'origine de la cavité en favorisant des courants de convection. Afin de sécher l'air de la grotte et éviter que la condensation ne se dépose sur les parois, un point froid artificiel est créé dans la salle des machines. La température, l'hygrométrie et les niveaux de gaz carboniques, sont régulièrement contrôlés. Au prix de longues années de surveillance quotidienne, Lascaux semble retrouver l'équilibre. L'éradication de la maladie verte est même annoncée en 1970, neuf ans avant l'inscription de la grotte au patrimoine mondial par l'Unesco. Un facsimilé, Lascaux II, est ouvert pour satisfaire la curiosité du public sur la colline de Montignac, en juillet 1983. Cependant, à l'orée des années 2000, c'est à nouveau l'alerte ! Une virulente prolifération fongique et microbienne est signalée. L'installation d'une nouvelle climatisation en 2001 aurait-elle amplifié le phénomène ? L'ancien système d'assistance climatique ayant été jugé trop vieux, d'importants travaux ont en effet été entrepris pour son remplacement. Une machine à convection lente est commandée par le conservateur de l'époque, Jean-Michel Geneste, mais c'est une climatisation à convection forcée qui sera installée. Un système souvent incriminé comme étant à l'origine des problèmes. On constate que de nombreuses moisissures blanches dont le Fusarium solani, associé à la bactérie Pseudomonas fluorescens, ont envahi le sas d'entrée puis les galeries. Sollicité, le Laboratoire de recherche des monuments historiques révèle alors que ces filaments blancs résistent au formol. Entre juillet et décembre 2003, l'épandage de centaines de kilos de chaux vive sur les sols puis la pulvérisation d'un produit antibiotique sont effectués pour tenter d'enrayer leur progression. Mais les moisissures font de la résistance. Si les filaments blancs commencent à disparaître, un nouvel intrus leur succède. Cette fois, il s'agit de taches noires auréolées de gris. Non seulement ces champignons sécrètent de la mélanine, mais de petits arthropodes présents dans la microflore des sols et répondant au doux nom de collemboles participeraient aussi à la dissémination des spores, notamment celles d'Ulocladium, de Scolecobasidium ou de Verticillium !
Devant ce nouveau coup dur, un comité scientifique international est créé en 2002, sous la direction de Marc Gauthier, inspecteur général honoraire de l'Archéologie. Les microbiologistes de l'Institut national de la recherche agronomique (Inra) de Dijon font des analyses génétiques et découvrent que la grotte héberge aussi une bonne quarantaine d'autres espèces de champignons. L'équilibre perturbé du microclimat expliquerait ces proliférations. «La décision a alors été prise en 2004 d'arrêter les traitements chimiques», se souvient Brigitte Delluc. Sage décision, à en croire les conclusions d'un microbiologiste espagnol, Cesareo Saiz-Jimenez. Dans un article récent publié dans le magazine scientifique anglais New Scientist, le chercheur de l'Institut d'agrobiologie de Séville, membre du Comité scientifique international de la grotte de Lascaux, affirme en effet que les pulvérisations de chlorure de benzalkonium réalisées entre 2001 et 2004 pour éliminer les champignons auraient eu des conséquences désastreuses. Elles auraient en réalité permis aux bactéries de se propager et surtout de faire de la grotte un dangereux réservoir de pathogènes potentiels !
Etudier l'ensemble des phénomènes microbiologiques à l'oeuvre dans la cavité, comprendre les mécanismes des circuits d'infiltration d'eau, connaître son parcours dans le massif calcaire..., telle est la mission que vont dès lors s'assigner les spécialistes. Un plan global de conservation, faisant appel à l'imagerie 3D, est mis en place en collaboration avec EDF. Résultat : en 2005, les scientifiques comprennent enfin comment, et dans quelles proportions, le régime interne de la grotte a été irrémédiablement modifié depuis la découverte du site. La température à l'intérieur s'est notamment élevée de 2 °C depuis 1982. Mais pendant que le simulateur tourne et apporte ses premières informations, les critiques se font de plus en plus âpres. A tel point qu'en 2006, l'hebdomadaire américain Time publie une couverture alarmiste sur Lascaux. Une lettre ouverte est envoyée au ministère de la Culture par une association privée, l'International Commitee for Préservation of Lascaux (ICPL), demandant le placement de la grotte sur la liste des monuments en péril de l'Unesco (lire Sciences et Avenir n° 746, avril 2009).
Cette offensive a sans doute précipité l'organisation à Paris, en février dernier, d'un symposium ouvert aux scientifiques et journalistes. Une volonté de transparence que d'aucuns qualifieront de bien tardive... Quoi qu'il en soit, depuis le début de l'année, un traitement biocide a été mis en place dans la caverne à laquelle plus personne n'a accès, pas même les chercheurs. Parallèlement, des essais sont en cours pour conduire de nouveaux protocoles dans des cavités voisines. Des sortes de grottes cobayes, où l'on espère trouver une parade pour éradiquer les terribles aliens.
Pour répondre aux critiques, une équipe du Conseil international des monuments et des sites (Icomos) s'est rendue sur les lieux en mai pour un examen in situ de la grotte. Fin juin, lors de la réunion du Comité du patrimoine mondial de l'Unesco, à Séville, alors que tout le monde craignait le pire, l'affront redouté du placement du site français sur la liste des sites en péril a été évité de justesse, au grand dam de l'ICPL, présent sur place et qui compte bien ne pas en rester là.

Des taches rongent la salle des Taureaux

Aurochs, cervidés, chevaux..., la salle des Taureaux (en haut), située près de l'entrée actuelle de la grotte, offre l'une des plus belles frises peintes du site. Depuis le début des années 2000, elle subit de nouveaux périls dus à la rupture des équilibres bioclimatiques, comme les taches noires, mises en évidence sur ordinateur à proximité des peintures.

Cinquante années d'incessantes attaques fongiques et microbiennes

1960 : algues vertes. Une prolifération d'algues colorées provoquant l'apparition de taches verdâtres est constatée par Marcel Ravidat, un des découvreurs de la grotte devenu guide, à proximité de la peinture de la Licorne. Les parois seront traitées avec une solution à base de formol.

1962 : maladie blanche. La hausse de la fréquentation touristique se traduit par une élévation de l'humidité, de la température et de la teneur en CO2 à l'intérieur de la cavité, provoquant une accélération de la formation de calcite sur les peintures. Celles-ci se couvrent d'un voile blanchâtre comme ici le taureau n° 3 de la salle des Taureaux.

REPERES
Les monuments en péril de l'Unesco.

Cette liste, qui compte aujourd'hui trente noms, fonctionne comme une alerte pour la communauté internationale. Elle établit qu'un site inscrit au patrimoine mondial de l'humanité a subi de graves altérations. Ces biens menacés se trouvent généralement dans des zones de conflits armés ou de catastrophes naturelles, à l'exemple de la citadelle de Bam en Iran, détruite en 2004 par un tremblement de terre. Mais la vallée de l'Elbe, en Allemagne, ou le site paléochrétien d'Abou Mena, en Egypte, viennent de l'intégrer en raison de la pression urbaine s'exerçant alentour.+ http ://whc.unesco.org/ fr/158/

Pour en savoir plus

- Dictionnaire de Lascaux, Brigitte et Gilles Delluc, Editions Sud Ouest, 2008.
- Lascaux. Le geste, l'espace et le temps, Norbert Aujoulat, Seuil, 2006.
- www.culture.gouv.fr/culture/arcnat/lascaux/fr/, toutes les informations sur la grotte de Lascaux et une visite virtuelle du site.

Un simulateur tente de cerner les causes

Comment fonctionne une grotte ? Son atmosphère ? Comment l'air et l'eau y circulent ? Pour comprendre ces phénomènes thermoaérauliques, le CNRS associé à EDF recherche et développement et à l'université Bordeaux-I ont réalisé en 2005 une modélisation 3D de Lascaux. Plus de 150 millions de mesures laser ont été effectuées. Cet outil a permis de mettre en évidence l'inversion des températures de la cavité depuis 1981 : celles des parties profondes sont devenues supérieures à celles mesurées dans les salles proches de l'entrée, comme la salle des Taureaux. Avant 1981, l'air humide était essentiellement réparti sur les voûtes, alors qu'aujourd'hui, il serait concentré au sol, quasi immobile. Les modifications du climat seraient-elles à l'origine de ces inversions de températures ? Lascaux victime collatérale du réchauffement climatique ? Toutes les solutions mises en place visent à restituer «un mouvement naturel de l'air». Un objectif dont les membres du Comité international pour la sauvegarde de Lascaux (ICPL) doutent fortement qu'il puisse être atteint. Selon eux, la complexité des écosystèmes d'une grotte ne peut être prise en compte en totalité par un simulateur, même le plus performant.

Quand lascaux sert d'exemple

Elles sont toutes deux extraordinaires, ornées de centaines de peintures préhistoriques qui seraient les plus anciennes du monde (-32 000 ans) pour l'une , et de gravures paléolithiques vieilles de plus de 22 000 ans, pour l'autre. De puis leurs découvertes, la grotte Chauvet , près de Vallon - Pont-d'Arc, en Ardèche (1994 ) et celle de Cussac, en Dordogne (2000), ont été déclarées définitivement inaccessibles au public.
Une décision prise pour éviter qu'elle ne subissent le sort peu enviable de Lascaux. Ces cavités sont venues rejoindre la liste qui ne cesse de s'allonger des sites que le public ne pourra admirer que virtuellement. Que ce soit sous la forme de reconstitution 3D, de musées ou de fac-similés, comme Lascaux II ouvert en 1983. Même chose pour Altamira, en Espagne. L'altération de son microclimat par des visites trop nombreuses avait mis en péril la conservation de ses peintures préhistoriques.
Elle est fermée au public depuis 1977, qui ne peut plus en visiter qu'un duplicata.

Source : Sciences et Avenir d'août 2009