lundi 28 décembre 2009

Ardipithecus : une paléo-star est née

En élevant le fossile éthiopien Ardipithecus ramidus au rang de plus grande avancée scientifique de l'année 2009, la revue Science consacre cet hominidé éthiopien vieux de 4,4 millions d'années. Au-delà du coup médiatique, le titre est mérité tant « Ardi » apporte d'informations sur nos lointaines origines.

« Ardi » ou Ardipithecus ramidus fait la couverture de Science, le 18 décembre 2009.

Une nouvelle vedette à la une

Le vendredi 18 décembre 2009, un visage doux et énigmatique occupe, seul, la couverture de la prestigieuse revue Science. « Ardi », ou Ardipithecus ramidus pour son nom scientifique, reçoit « la » récompense suprême de l'année, devant neuf autres progrès marquants.

Voilà ce fossile, découvert il y a déjà quinze ans, propulsé au rang de star de la discipline, aux côtés des Lucy, Toumaï et autres Orrorin… Consécration qui s'accompagne d'un plan de communication rodé, avec informations distillées sous embargo et volumineux dossier en ligne. Et qui ponctue une série de onze articles, signés de 47 chercheurs de dix nationalités, publiés dans la revue américaine le 2 octobre dernier… N'en jetez plus ! « Cette somme de plus de cent pages nous a donné de la lecture pour plusieurs mois, sans compter les annexes aux articles, au moins aussi longues, sourit le paléontologue François Marchal, constatant qu'une telle place accordée à un hominidé est inhabituelle. Les revues se contentent généralement d'un article de présentation du fossile, suivi d'une discussion avec d'éventuels détracteurs ».

Un jeu subtil entre revues et chercheurs

Certes, la médiatisation d'Ardi résulte du jeu subtil entre chercheurs et revues scientifiques. Ces dernières privilégient les découvertes spectaculaires, qui attirent de nouveaux abonnés et génèrent des rentrées publicitaires. Les chercheurs sachant bien, pour leur part, qu'un article dans une revue prestigieuse représente un coup d'accélérateur à leur carrière... Mais dans le cas d'Ardipithecus, les paléoanthropologues s'accordent sur l'importance de la découverte.

Alors, qui est cette Ardi – puisqu'il s'agit d'une femelle – émergée des sables de la vallée de l'Awash, sur le site d'Aramis, à 230 km au nord-est de la capitale éthiopienne Addis-Abeba ? Tout d'abord une véritable rescapée, qui ne serait jamais parvenue jusqu'à nous sans plusieurs coups de chance ! Lors de sa mort tout d'abord, au bord d'un lac il y a 4,4 millions d'années, où elle a été rapidement ensevelie dans des sédiments peu acides… Puis, lorsque la couche géologique qui l'enserrait, faite de roches volcaniques qui ont permis de la dater, a peu à peu affleuré. Et, enfin, quand le chercheur éthiopien Yohannes Haile-Selassie, membre du Middle Awash Paleoanthropological Research Project a repéré dans la terre les os de sa main, le 11 novembre 1994.

Un lent travail de préparation et d’analyse des fossiles

Depuis cette date, l'équipe américano-éthiopienne a réalisé douze campagnes, la dernière datant de 2008. Fouillant chaque année le sol avec précaution, en raison de la fragilité des os, du fait d'un processus de fossilisation inachevé. Puis les solidifiant avec une résine, pour enfin les transporter dans les laboratoires du Muséum national d'Addis-Abeba.

Là, les vestiges ont été patiemment nettoyés, débarrassés de leur gangue minérale grain après grain. Avant que les découvertes puissent enfin être étudiées, grâce aux techniques de pointe : micro-scanner pour visualiser l'intérieur des os, spectrométrie datant précisément les sédiments, ou microscopie électronique à balayage révélant les microstries à la surface des dents. Un véritable travail de fourmi, qui explique le délai de près de quinze ans écoulé entre la première découverte, en 1994, et la récente publication… Même si des articles plus courts avaient déjà levé, depuis 1997, un coin du voile sur Ardipithecus ramidus. Mais on ne connaissait jusqu'à présent que son âge, ses principales mensurations ainsi que sa pratique de la bipédie, le rattachant au rameau humain.

Cette fois, les résultats portent sur un total de 36 individus différents retrouvés autour des premiers fossiles. Et le squelette le plus complet, baptisé donc Ardi » ou ARA-VP-6/500 pour son nom de code, comprend 125 os différents : fragments de crâne, dents, os des bras, de la main et du poignet, du bassin, des jambes et des pieds. Avec autant de restes, Ardipithecus ramidus est l'hominidé le mieux documenté pour les périodes les plus reculées, c'est-à-dire avant l'avènement des Australopithèques il y a 4 millions d'années. À titre de comparaison, l'autre espèce d'Ardipithèque, appelé kadabba (5,6 millions d'années), ou encore Orrorin tugenensis (6 millions) et Sahelanthropus tchadensis (7 millions), ne sont connus qu'au travers de quelques dizaines d'ossements.

Un portrait-robot particulièrement précis

Alias ARA-VP-6/500, « Ardi » est constituée de 125 fragments osseux.

Sur la base de leur patiente étude, les paléoanthropologues ont dressé un portrait fidèle de ce lointain ancêtre. « Ardi pesait environ 50 kg et mesurait 1,20 m, détaille ainsi Tim White, de l'université de Berkeley et co-directeur du projet Middle Awash, ce qui est beaucoup pour un hominidé aussi ancien. L'Australopithèque afarensis Lucy, par exemple, découverte à 75 km à peine d'Aramis et qui vivait plus d'un million d'années après, ne pesait que 25 kg. » Grâce à l'étude d'environ 150 000 ossements animaux ou restes végétaux (bois, graines et pollens) exhumés des collines d'Aramis, les chercheurs ont aussi reconstitué le milieu dans lequel évoluait Ardi. Eléphants, rhinocéros, girafes et antilopes primitifs s'y côtoyaient.
Quant au paysage, il était constitué d'une forêt tropicale claire, parsemée de clairières, où les palmiers étaient abondants. Autant d'informations obtenues grâce, entre autres, à l'étude de minuscules particules d'opales (de 2 à 250 microns), appelés phytolites, qui s'accumulent à l'intérieur et autour des cellules végétales. « Contrairement aux pollens, les phytolites sont résistantes à l'oxydation dans les sols, ce qui en fait de bons marqueurs de la végétation à l'époque des premiers hominidés », expliquent Raymonde Bonnefille et Doris Barboni, du Centre européen de recherche et d'enseignement des géosciences de l'environnement (Cerege), situé à Aix-en-Provence.

Un nouveau scénario évolutif

Les paléoanthropologues font également revivre les comportements d'Ardipithecus, comme son mode de locomotion, à la fois bipède et arboricole. « Au sol, Ardi marchait sur ses deux pattes arrière, comme en atteste la forme de son bassin, détaille Tim White. Mais son gros orteil, entièrement opposable aux autres doigts de pied, et sa voûte plantaire, très plate, lui interdisaient de longues marches et la course. Dans les arbres, Ardi était certainement moins agile et rapide que les chimpanzés, sa main ne présentant pas les adaptations propres aux singes, comme une paume très allongée et certains ligaments permettant la suspension aux branches. »

Autre élément riche d'enseignements : les dents, en particulier les canines. Bien plus petites et fines que chez les singes, elles ne pouvaient donc pas servir d'arme aux Ardipithèques mâles pour en attaquer d'autres, comme c'est le cas chez les primates. Conséquence : « Les mâles étaient probablement appariés à une seule femelle, ne se disputant pas comme chez les singes l'accès à plusieurs partenaires, détaille Owen Lovejoy, de la Kent State University. Peut-être même les mâles apportaient-ils des aliments aux femelles. »

Un trait social altruiste, aux conséquences importantes en terme d'évolution. Impossible en effet de transporter des fruits jusqu'aux femelles sans membres supérieurs libérés de la locomotion quadrupède. Ce changement comportemental aurait donc été associé aux origines de la bipédie, concluent les chercheurs. Mieux : cet approvisionnement par les mâles aurait dégagé du temps aux femelles pour s'occuper de leurs petits et pour coopérer avec d'autres femelles.

Priorité aux fossiles

Aidées par leurs mâles, Ardi et ses sœurs sont-elles à l'origine des structures sociales complexes qui ont marqué les premiers pas de l'hominisation ? Le débat est ouvert, qui promet de diviser les paléoanthropologues. Mais déjà, Ardipithecus bouscule bien des certitudes. « Sur la base de la proximité génétique entre chimpanzés et hommes actuels, on pensait que les hominidés les plus anciens devaient ressembler aux chimpanzés, explique Owen Lovejoy. Ardipithecus contredit cette théorie et nous apprend que certains traits propres aux chimpanzés, comme leur comportement social agressif, sont apparus après la séparation de nos deux lignées. » Au passage, Ardipithecus nous rappelle que les fossiles détiennent seuls la clé pour comprendre notre passé africain, plus que l'étude des singes modernes ou la paléogénétique… Autant de mises au point qui méritaient bien la couverture d'une revue prestigieuse.

Source : Science Actualités du 28/12/2009