samedi 20 mars 2010

L'énigme de l'écriture « préhistorique » de la Drôme

A Moras-en-Valloire, des tessons de poterie vieux de près de 3000 ans portent des signes inconnus qui pourraient former l'une des plus anciennes écritures d'Europe occidentale.

Des personnages et des animaux stylisés, des lignes géométriques, des chevrons, des pomtillés... Ces dessins insolites datés de 950 à 800 avant J-C., ont été retrouvés gravés sur des centaines de fragments de céramiques exhumés lors de fouilles à Moras-en-Valloire, dans le nord de la Drôme, en 1968, par un étudiant en archéologie, Alain Nicolas. A l'époque de cette découverte, Alain Nicolas, devenu par la suite conservateur en chef du Patrimoine, et Jean Combier, directeur des Antiquités préhistoriques de la région Rhône-Alpes, avaient émis une théorie tout à fait novatrice loin d'être de simples décors imaginés par les potiers de la fin de l'âge du bronze, ces dessins représentaient pour ces deux spécialistes une tentative d'écriture primitive ! « Nous [ne sommes] pas face à des ornements, mais des motifs volontairement organisés », affirmaient-ils sans ambages, avançant ainsi l'idée que les populations d'agriculteurs et de chasseurs qui peuplaient alors cet « Extrême-Occident » méditerrané en B avaient tenté de communiquer autrement que par forai Las ! cette théorie ne reçut pas, à l'époque, l'écho attendu. Seuls quelques spécialistes la conservèrent dans un coin de leur mémoire. Jusqu'à ce que, quarante ans plus tard, à l'automne dernier, les deux chercheurs ne se décident à la remettre à l'ordre du jour en publiant à nouveau leurs résultats, révélés par le magazine La Recherche. « Nous avons voulu ouvrir à un public moins restreint les conclusions d'une recherche peu courante dans le paysage français [ ...], ces vases couverts de signes formant un ensemble unique en Europe, à ce jour encore peu ou pas interprété », explique Alain Nicolas. Première surprise : ces « signes » gravés sur céramique ne sont pas les seuls à avoir été exhumés sur le territoire que les Romains appelleront Gaule à partir du IVe siècle avant J.-C. Ainsi, à Chazelles, en Charente, 250 vases brisés ont été retrouvés « dont 3 % étaient gravés de ces mêmes symboles », confirme José Gomez de Soto, directeur de recherches au CNRS, au Centre de recherche archéologie, archéosciences et histoire de Rennes. Dans le Sud-Ouest, des groupes de signes rythmés en « métopes » (intervalles) étaient aussi séparés les uns des autres par des doubles barres verticales, à l'instar des séquençages observés sur les poteries de Moras-en-Valloire. Deux archéologues célèbres des années 1930 à 1960, Odette et Jean Taffanel, avaient eux aussi exhumé un grand nombre de tessons de céramique décorés de ces signes « énigmatiques ». Ces objets figuraient dans des sépultures à incinérations mises au jour dans la nécropole du Moulin, dans l'Aude. « Ces plats et vaisselles incisés de motifs ont surtout été dégagés à Mailhac dans les années 1950, précise Jean Guilaine, professeur au Collège de France. Plusieurs sites méditerranéens s'étirant de la région de Gérone, de l'autre côté des Pyrénées, jusqu'à la Basse-Provence et à la vallée du Rhône, ont également livré ces poteries incisées. Les céramiques ne sont d 'ailleurs pas les seuls supports attestant ces graphismes. » Ainsi, dans le sud-ouest de la péninsule ibérique comme à Buoux, dans le Vaucluse, ou à Substantion, dans l'Hérault, des stèles datées du Xe-VIIIe siècle avant J.-C. étaient recouvertes pour certaines de motifs identiques à ceux de Moras-en-Valloire : des personnages filiformes, des chars, des oiseaux, des chevrons... « Ce qui m'a toujours intrigué, c'est de comprendre pourquoi, à cette époque charnière entre l'âge du bronze et l'âge du fer, des populations se sont subitement mises à utiliser ce foisonnement de signes », s'interroge Jean Guilaine.
A cette époque, l'écriture n'en est pas à ses débuts dans le monde : les signes cunéiformes et hiéroglyphiques sont déjà employés depuis près de deux mille ans, tant du côté de l'ancienne Mésopotamie que sur les rives du Nil, en Egypte. Mais rien de tel dans nos contrées ! Chez nous, les premiers porteurs d'écriture officiellement reconnus, les colons grecs ioniens fondateurs de Marseille, arriveront en 600 avant J.-C, soit trois siècles plus tard. Alors pourquoi et comment des groupes de populations protohistoriques se sont-ils peut-être mis à user d'un mode de communication écrite commun ? Quelle langue parlaient-ils ? « Nous n'avons pas la réponse », reconnaît Alain Nicolas. « Tout ce que nous pouvons dire, c'est que ces signes ont surtout été retrouvés dans des régions largement ouvertes aux influences méditerranéennes, au moment même où l'écriture émergeait peu à peu dans ces civilisations », confie Jean Guilaine. « Une thématique semble s'être mise en place à la fois dans le midi de la France et dans le sud-ouest de la péninsule ibérique, sous l'effet d'influences que nous ne parvenons pas à démêler par les moyens habituels de l'archéologie. Suivre des traces matérielles est une chose. Celles d'idées et de concepts, une tout autre. » Seule certitude : l'usage des « signes » de Moras-en-Valloire s'interrompt brutalement vers 800 avant J.-C. Pour Alain Nicolas, cet abandon peut être corrélé à celui, toujours inexpliqué, des habitations palafittes - bâties sur pieux - mises au jour dans la région des lacs des Alpes occidentales, et que l'on rencontre à l'époque dans le Dauphiné. Mais cette hypothèse ne fait pas l'unanimité, puisque ces signes ont été rencontrés dans d'autres régions du Centre ainsi que de l'Ouest. « L'écriture a été inventée plusieurs fois, à des époques distinctes, sous des formes très différentes et de manière indépendante », aime rappeler le préhistorien Jean Combier. Certaines ont survécu, d'autres ont totalement disparu comme le linéaire B, cette écriture syllabique utilisée à Mycènes, dans le Péloponnèse (Grèce), qui a cessé d'être utilisée après la chute de la cité vers 1200 avant J.-C.

Il faut donc attendre le VIe siècle avant J.-C. pour que les premières traces d'écriture incontestable apparaissent le long de la façade méditerranéenne de l'Hexagone, fréquentée par les navigateurs et les commerçants étrusques, grecs et phéniciens. Ils apportent avec eux une écriture de type ionienne, originaire d'Asie mineure, qui se diffuse essentiellement pour des raisons commerciales. « Nombre de nos concitoyens ignorent ainsi que le plus ancien «écrit» découvert à ce jour sur notre territoire date de ces occupations coloniales ! observe Michel Py, directeur de recherche au CNRS. Il s'agit d'un graffiti étrusque daté de 500 avant J.-C. qui énumère des noms de négociants venus s'installer dans les régions du sud de la France. » Ces noms servaient peut-être à identifier l'origine des vaisselles utilisées lors des grands banquets fréquents chez les peuples grec et étrusque. Des plaquettes de plomb, postérieures d'une cinquantaine d'années au document étrusque et rédigées en grec, ont également été retrouvées à Lattes et à Pech Maho, dans l'Aude. Le texte de Lattes, daté de 475 avant J.-C, évoque un achat de garum, une sauce à base de saumure de poisson. Commandé par des Grecs, cet achat s'adresse à d'autres Hellènes. A Pech Maho, il s'agit d'un contrat d'acquisition de bateau effectuée par des Ibères.

« Les Gaulois, quant à eux, n'inventèrent jamais d'alphabet propre pour écrire leur langue. Ils adaptèrent successivement celui des Grecs ioniens, puis plus tard celui des Romains », observe Michel Py. Les plus anciens des 281 documents gallogrecs retrouvés jusqu'à ce jour ne remontent guère au-delà du IIIe siècle avant notre ère. Les textes sont en général très courts, ne dépassant pas une dizaine de mots. Il s'agit dans la plupart des cas de marques de propriété ou de légendes monétaires. Certaines inscriptions n'en sont pas moins émouvantes, comme celle gravée sur un bol retrouvé sur le site de l'oppidum de la Cloche (Bouches-du-Rhône) et daté du Ier siècle avant notre ère : « Eskeggolati aniateios immi » (« Je suis le bol d'Eskengolatios »). C'est l'un des plus anciens témoignages écrits qui nous soit directement parvenu d'un Gaulois. L'écriture gallo-grecque sera utilisée jusqu'en 118 avant J.-C, avant de s'effacer devant la latine.

La méditerranée, berceau d'écritures antiques

Le disque de Phaistos, XVIIe siècle avant J.-C.
Exhumé en Crète, en 1908, dans un palais minoen, le disque de Phaistos est un petit objet en argile de 16,5 cm de diamètre, recouvert sur ses deux faces de pictogrammes imprimés au poinçon. Il s'agirait d'une écriture primitive égéenne de type syllabique. Daté du XVIIe siècle avant J.-C. grâce à la stratigraphie, son âge donne régulièrement lieu à d'âpres discussions. Le disque compte 242 signes dont certains se répètent. A partir de 45 symboles, des combinaisons de signes semblent avoir été établies. Des groupes de symboles, comme dans le cas de Moras-en-Valloire sont séparés par des traits verticaux. Ce disque n'a toujours pas été décrypté.

Phénicien, XIe siècle avant J.-C. L'alphabet phénicien, est attesté dès le XIe siècle avant J.-C. par diverses inscriptions royales mises au jour sur la côte orientale de la Méditerranée, en particulier dans le royaume de Byblos, sur le sarcophage du souverain Ahiram. On le retrouve sur des objets fabriqués en Crète, ainsi que dans les « colonies » phéniciennes des îles de Chypre, Malte, Sicile, Sardaigne, au sud de l'Espagne en Afrique du Nord, à Carthage. Il pourrait être issu de transformations successives de certains signes cunéiformes, ou encore, de l'écriture démotique d'Egypte. Vers la fin du IXe siècle avant J.-C, l'alphabet phénicien sera emprunté et adapté par les Grecs qui le transmettront aux Etrusques puis aux Latins.

Etrusque, du Xe au IIIe siècle avant J.-C. Utilisée en Italie, en Toscane et en Etrurie entre le Xe et le IIIe siècle avant J.-C, cette écriture alphabétique de 26 lettres, réduite ensuite à 23, a été adoptée par l'une des plus riches civilisations de l'Antiquité. Des fragments de cette écriture ont été retrouvés sur des poteries principalement. En Italie, les inscriptions étrusques sont apparues au contact des premières colonies grecques établies à Cumes et dans l'île d'Ischia. Issu de l'alphabet grec modifié, il sera transmis aux peuples italiques de la péninsule. Si l'on sait parfaitement lire les textes étrusques, leur sens demeure largement incompréhensible.

Le linéaire A, IIIe et IIe millénaires avant J.-C.
Identifié sur des vases de pierre ou d'argile et des enduits muraux, le linéaire A, cette écriture linéaire égéenne fut utilisée en Crète et dans le bassin égéen entre le IIIe et le ?IIe millénaire avant notre ère, par la thalassocratie minoenne, avant que l'île ne soit envahie par les habitants Mycéniens, venus de Grèce continentale. Le linéaire A n'a jamais pu être décrypté.

Le linéaire B, 1375 avant J.-C. A l'instar du linéaire A dont il est sans doute issu, ce syllabaire de 90 signes daté de 1375 avant J.-C. a été découvert à Cnossos, en Crète, en 1900, par l'Anglais Arthur Evans. Déchiffrée en 1952 par Michael Ventris, cette écriture transcrivait une forme archaïque de grec. On l'a retrouvée, gravée sur des cachets en stéatite ou inscrite dans l'argile, dans toutes les Cyclades et jusqu'en Grèce continentale.

Source : Sciences et Avenir de février 2010