mercredi 14 avril 2010

«Le nouvel australopithèque découvert est un para-Homo»

Pour le paléoanthropologue Yves Coppens, le nouvel australopithèque découvert en Afrique du Sud ne serait pas un ancêtre de l'homme, mais plutôt le fruit d'une évolution parallèle. Les ressemblances avec nos ancêtres seraient liées au fait qu'ils ont vécu le même bouleversement climatique.


Deux semaines après la découverte d'un nouvel hominidé contemporain de l'Homo Sapiens, l'homme de Denisova en Sibérie, une publication parue jeudi dans la revue Science secoue une nouvelle fois le petit monde de la paléoanthropologie. Dans cet article, Lee Berger et ses collègues affirment avoir mis la main sur un nouvel ancêtre de l'homme qu'ils ont baptisé Australopithecus sediba. Agé de 2 millions d'années, il permettrait d'établir un lien entre les australopithèques comme Lucy et l'Homo erectus d'Ethiopie. Et ce, juste après que notre jeune homme de Sibérie, âgé d'à peine 40.000 ans et trouvé dans une grotte de la région de Denisova, a été identifié comme un descendant probable de ce même erectus. Au final, c'est toute la photo de famille qui se trouve enrichie de nouveaux éléments. Pour le plus grand bonheur du paléoanthropologue Yves Coppens, professeur honoraire au Collège de France, qui a accepté de commenter ces deux découvertes pour lefigaro.fr.

Pourquoi la découverte de l'Australopithecus sediba est-elle intéressante ?

Yves Coppens - Je ne pense pas que ce nouvel australopithèque soit un ancêtre direct de l'homme comme l'annonce Lee Berger. Nous avons des traces de l'homme qui remontent à près de 3 millions d'années, or la datation de cet australopithèque sud-africain atteint à peine les 2 millions d'années. Je vois mal comment l'homme pourrait avoir un ancêtre plus jeune que lui ! Pour moi, nous sommes tout simplement en présence d'un nouveau parallélisme évolutif, ce qui est déjà passionnant.

Qu'entendez-vous par «parallélisme évolutif» ?

Selon moi, c'est une même cause climatique, à savoir un assèchement global et massif, qui aurait conduit deux espèces distinctes d'australopithèques à évoluer dans le même sens. La première aurait donné naissance à l'homme en Afrique de l'Est, et l'autre à cet australopithèque que je qualifierais volontiers de para-Homo. Ce type d'évolutions parallèles mais différenciées (on appelle aussi cela une convergence) existe pour bien d'autres espèces d'animaux et le genre humain n'échappe pas à la règle.

Quelles différences et ressemblances entre cet australopithèque sud-africain et le premier homme apparu en Ethiopie (Homo habilis) vous donnent cette impression ?

Le passage de l'Australopithèque au genre Homo est caractérisé par une forte augmentation du volume crânien : il est passé de 400 cm3 pour Lucy à près de 800 cm3 pour les premiers hommes. La taille de la tête de l'australopithèque Sediba, elle, a très peu grossi. D'autres traits de son corps ont toutefois été modifiés qui le rapprochent effectivement un peu plus des premiers hommes que les autres espèces d'australopithèques connues.

Les deux ont par exemple en commun des mâchoires et des dents mieux adaptées à un régime carnivore. C'est une évolution assez prévisible après l'assèchement climatique ayant conduit à la disparition de nombreux végétaux. C'est pourquoi je penche plus volontiers pour l'hypothèse d'une évolution parallèle que celle, certes séduisante, d'une filiation.

Il y a deux semaines seulement, une équipe allemande dévoilait l'existence d'une espèce d'Homo inconnue, contemporaine du Sapiens, en Sibérie : l'homme de Denisova. Qu'avez-vous pensé de cette découverte ?

Cet homme de Sibérie est bien plus proche de nous que l'Australopithecus sediba. D'après moi, il est le descendant de l'Homo erectus (lui-même descendant de l'Homo habilis), qui aurait migré dans le monde entier avant de se différencier en fonction des zones géographiques, plus ou moins isolées, dans lesquelles il se trouvait. Il serait devenu Néandertal en Europe, Sapiens en Afrique et en Asie, homme de Java à Java, Homo floresiensis à Florès, et maintenant Homme de Denisova en Sibérie.

Ce qui est encore plus formidable, c'est la manière dont on l'a identifié. C'est la première fois qu'une espèce humaine est caractérisée uniquement par des analyses génétiques. Le développement de cette technique devrait certainement permettre de découvrir d'autres espèces ayant vécu en même temps que l'Homo Sapiens dans des endroits isolés.

C'est donc une période faste pour la paléoanthropologie ?

Oui, de plus en plus de gens s'intéressent à cette discipline. Les crédits alloués ont donc augmenté ce qui a mécaniquement permis de faire plus de découvertes. C'est simple, plus il y a de fouilles, plus on trouve de choses. Je pense que cela devrait continuer. Entre les différentes zones qu'il reste à explorer, au Mozambique par exemple entre les australopithèques sud-africains et est-africains, et le développement de la génétique, de nombreuses surprises nous attendent.

Source : Le Figaro du 09/04/2010