vendredi 23 avril 2010

L'homme à la conquête de l'Asie

1 - L'homme à la conquête de l'Asie

La lignée humaine a ses racines en Afrique, qu’il s’agisse des fossiles les plus anciens qui lui sont rattachés dès le Pliocène, ou de l’émergence de notre espèce sapiens qui a conquis si rapidement, au cours du Pléistocène supérieur, la quasi-totalité de l’Eurasie avant de s’étendre à l’Amérique puis de coloniser les îles du Pacifique.

Une grande partie des recherches en Préhistoire se concentre sur l’histoire des vagues successives de peuplement de l’Ancien Monde hors d’Afrique. La plus ancienne qui soit aujourd’hui documentée remonte à environ 1,8 million d’années. Dès cette époque, l’Homme a fait preuve d’une étonnante capacité d’adaptation à des milieux qui ont connu de perpétuels changements au gré des variations climatiques qui caractérisent la période Quaternaire.

C’est dans ce formidable laboratoire d’étude de la biodiversité et de la paléobiodiversité que représentent les archipels d’Asie du sud-est que, depuis la fin du dix-neuvième siècle, les chercheurs suivent les traces des premiers hominidés devenus insulaires…
2 - Peuplement des îles : une thématique ancienne

Adaptation, évolution, migration, sont les mots-clés les plus souvent employés lorsque l’on évoque la lignée humaine. Le peuplement des îles échappe d’autant moins à cette règle que la découverte des premiers insulaires a quasiment coïncidé avec la naissance de la paléontologie humaine.

L’intérêt scientifique des archipels d’Asie du sud-est, notamment en terme de biogéographie, a été amplement souligné au 19ème siècle par les travaux de Wallace. L’existence hypothétique d’un ‘chaînon manquant’, ou comme devait le qualifier à la fin du siècle L. Manouvrier,

[…] un être intermédiaire entre l’Homme et les Anthropoïdes, un précurseur et peut-être un ancêtre immédiat de l’espèce humaine, l’anneau jusqu’alors manquant de la chaîne qui doit unir sans interruption, selon la théorie transformiste, l’ Homo sapiens au reste du règne animal […]

passionnait les chercheurs. E. Haeckel l’avait même baptisé Pithecanthropos, en grec le singe-homme.

Cette quête conduisit l’anthropologue néerlandais Eugène Dubois aux Indes Néerlandaises, à Sumatra tout d’abord, l’une des deux îles (avec Bornéo) où vivent les orang hutan (en malais hommes de la forêt). Durant ses recherches dans les grottes du karst de Pajakoemboe à Sumatra, il ne découvrit pas l’ancêtre de l’Homme, mais divers fossiles dont la découverte fut rapportée par Emile Delvaux à la Société d’Anthropologie de Bruxelles, qui concluait :

[…] De la trouvaille, dans les cavernes des hautes terres de Sumatra, de squelettes d’éléphants, nous croyons pouvoir déduire ce fait important, que les îles de la partie occidentale de l’archipel indien sont les restes d’une grande terre qui était jadis en communication directe avec le continent asiatique […].

Eugène Dubois se rendit ensuite à Java, à la suite de la découverte, dans une carrière du karst du sud-est de l’île, à Wajak, d’un crâne fossile qui se révéla être un Homo sapiens. Il concentra ses prospections sur les sites que la tradition javanaise attribuait aux grandes batailles mythiques de la tradition hindouiste, dont les restes des victimes auraient été conservés et fossilisés. Au début des années 1890, il découvrit dans l’est de Java, dans les fouilles qu’il organisa à Trinil, la calotte crânienne puis le fémur d’un être qu’il baptisa naturellement Pithecanthropus, lui attribuant le nom spécifique d’erectus pour souligner sa bipédie.

De cette découverte et des conclusions qui en furent tirées naquit un débat passionné sur la lignée humaine. Dubois illustra, sur la première reconstitution qu’il fit de son Pithecanthropus, nombre des caractères ‘intermédiaires’ qu’il attribuait à sa découverte, notamment de longs bras ‘simiesques’ et des pieds qui présentent un gros orteil presque opposable.

Beaucoup d’autres fossiles ont été exhumés depuis à Java, où l’on retrouve l’un des registres fossiles les plus abondants (quantitativement et chronologiquement) du taxon Homo erectus.

3 - Des îles en formation, des îles rattachées au continent

L’accès des mammifères continentaux et des Hommes aux îles de la Sonde s’est effectué grâce à la formation de ponts terrestres sur la mer de Chine méridionale et sur la mer de Java. La mise en place d’un rythme climatique glaciaire - interglaciaire (des paramètres astronomiques règlent la distribution de l'insolation à la surface de la Terre et sont responsables du forçage du climat) dès 2,6 millions d’années a en effet impliqué, lors des phases de glaciation aux hautes latitudes, la mobilisation d’une quantité importante d’eau sous forme de glace et un abaissement corrélatif du niveau marin.

De tels abaissements, qui ont pu dépasser cent mètres, on dégagé dans la région deux grandes aires continentales, dites de Sunda (prolongeant jusqu’à Java l’extrémité méridionale de l’Eurasie émergée) et de Sahul (rassemblant l’Australie et la Nouvelle-Guinée) séparées par des bras de mer et des îles (la Wallacea). Les cartes marines font apparaître le tracé de rivières et de vallées aujourd’hui largement submergées sur le plateau de la Sonde.

Ainsi, l’accès jusqu’aux îles de la Sonde depuis l’Eurasie a été théoriquement possible dès une période relativement ancienne. Mais les îles elles-mêmes, notamment celle de Java où ont été découverts les fossiles humains, n’offraient pas le même aspect qu’aujourd’hui. Java fait en effet partie de l’arc volcanique interne de la Sonde, une chaîne de reliefs liée à la subduction de la plaque Australie-Océan Indien sous la plaque eurasiatique. L’île a donc émergé progressivement, et se présente aujourd’hui sous la forme d’une succession de rides et de dépressions recoupées par d’imposants cônes volcaniques.

Tectonique, volcanisme, et abaissements eustatiques du niveau marin se sont donc conjugués pour permettre l’apparition de langues de terre émergée qui ont été, quasiment dès leur apparition, colonisées par les faunes venues du continent.

4 - Du site de Dmanisi à l'Homme de Java : le mystère des plus anciens fossiles insulaires

Les plus anciens fossiles humains découverts hors d’Afrique sont aujourd’hui ceux du site de Dmanisi, en Géorgie, âgés d’environ 1,8 million d’années.

Les ‘premiers insulaires’ sont retrouvés peu après dans les archipels d’Extrême-Orient, dans des couches du Pléistocène inférieur avoisinant 1,6 million d’années, dans le dôme de Sangiran, au centre de l’île de Java. Ils sont associés à une faune de mammifères venus du continent asiatique qui comprend principalement des taxons susceptibles de traverser, relativement aisément, des bras de mer étroits : proboscidiens (Mastodon puis Stegodon), hippopotames etc...

La robustesse des plus anciens hominidés de Java est assez exceptionnelle, au point qu’ils ont autrefois été baptisés par leur premier découvreur, le paléontologue allemand Ralph von Koenigswald, Meganthropus palaeojavanicus (= Homme fossile géant de Java). Certains chercheurs leur ont par la suite trouvé des affinités avec des représentants plus anciens de la lignées humaine, tels que les Australopithèques. Cependant, les études modernes rattachent aujourd’hui à la grande nappe des Homo erectus qui a peuplé l’Asie durant presque tout le Pléistocène, et que l’on retrouve par exemple en Chine (les Sinanthropes).

Ces fossiles sont relativement fragmentaires, et seule la découverte de pièces plus complètes pourrait permettre aux chercheurs de mieux appréhender l’origine de leurs caractères parfois spectaculaires : descendent-ils des hommes, souvent bien plus graciles, découverts en Géorgie ? Quelles adaptations ont-ils développées au sein des milieux si particuliers rencontrés sur une île aux reliefs bien moins accusés à l’époque qu’aujourd’hui, recouverts en majeure partie par une forêt tropicale humide surplombant d’immenses mangroves côtières ?

Le registre archéologique qui leur est associé est encore bien mince, puisque seuls quelques artefacts isolés ont été découverts dans les couches du Pléistocène inférieur de Java.

Certains chercheurs se penchent sur la signification, paléoenvironnementale et aussi comportementale (car liée au régime alimentaire) des traces microscopiques observées sur les dents.

5 - Les grandes migrations de la fin du Pléistocène inférieur

Le rythme des changements climatiques globaux a changé il y a environ 800 000 ans. On note à cette époque une forte glaciation aux hautes latitudes et un important abaissement corrélatif du niveau marin. Ce dernier a favorisé les migrations à la surface du plateau de la Sonde et rétréci les bras de mer qui le séparent des îles d’Indonésie orientale, au-delà de la ligne de Wallace.

De tels événements climatiques ont profondément bouleversé les paysages : lors d’une ‘glaciation’, on assiste à un recul net de la forêt tropicale humide, qui se trouve cantonnée aux zones de haute altitude (toujours humides) et en galeries le long des cours d’eau. Les reliefs de basse et moyenne altitude (ceux qui sont susceptibles d’être peuplés par l’Homme) étaient recouverts par une forêt ouverte ou des étendues herbeuses. On retrouve la trace de ces paysages dans les reconstitutions paléobotaniques (faisant notamment appel à la palynologie) et dans la nature des dépôts sédimentaires : la forêt tropicale humide retient les sols durant les ‘interglaciaires’ alors que l’érosion de ces derniers est beaucoup plus importante durant les périodes ‘glaciaires’. Cette ouverture du paysage a souvent été aidée par les éruptions volcaniques qui ont déstabilisé la forêt de façon répétitive.

Un turn over faunistique est observé à Java aux alentours de cette période-clé (800 000 ans), avec notamment l’arrivée d’un nouveau proboscidien, Elephas, qui va longtemps coexister avec le Stegodon. Il est probable que ces migrations ont affecté aussi les groupes humains. En effet, outre que le registre fossile s’étoffe considérablement (la grande majorité des fossiles de Pithécanthropes datent de cette époque), on commence à trouver dans les formations sédimentaires du dôme de Sangiran (Java central) des sols archéologiques peu perturbés par l’érosion. Ces derniers associent les restes humains à ceux des proies chassés par les Homo erectus et aux restes de leur activité de charognage. Ces couches contiennent surtout la preuve, longtemps contestée, que ces ancêtres insulaires maîtrisaient, comme tous leurs contemporains, la technologie lithique. Ils étaient certes soumis aux contraintes qu’imposait le paysage géologique (rareté des roches dures aisées à tailler ou aménageables en outils tranchants), et étaient parfois obligés de les importer depuis des gîtes distants de plusieurs dizaines de kilomètres (ce qui conduit à apprécier l’étendue de leur territoire).

Certaines des pièces retrouvées dans les sites du Pléistocène moyen des îles de la Sonde, parmi lesquelles des hachereaux et des bifaces, permettent d’émettre l’hypothèse d’une diffusion de la tradition Acheuléenne vers les archipels d’Asie du sud-est à cette époque. Il est même probable qu’Homo erectus a pu traverser des bras de mer en direction de la Wallacea, puisque des artefacts lithiques datés de près de 850 000 ans ont été retrouvés sur l’île de Flores, sur le site de Mata Menge. Une question analogue se pose avec la découverte récente d’outils bifaciaux sur l’île de Luzon aux Philippines.

Beaucoup reste encore cependant à découvrir sur l’évolution a priori complexe des Homo erectus insulaires : dans quelle mesure ont-il été affectés par une évolution endémique insulaire, comment se manifeste dans le registre fossile le flux génétique probable en provenance du continent il y a 800 000 ans, et quelles adaptations environnementales ont-ils développé à l’image des Hommes qui les avaient précédé il y a près de 1,6 million d’années ?

6 - Plusieurs humanités ?

Une très longue lacune chronologique sépare les fossiles des Hommes qui ont peuplé Java il y a près de 800 000 ans de ceux que l’on retrouve ensuite. Ces derniers, couramment appelés Hommes de la Solo, apparaissent comme une forme dérivée, tardive du taxon Homo erectus. Ils sont datés du Pléistocène supérieur (entre 140 000 et 50 000 ans environ selon les chercheurs et selon les méthodes de datation mises en œuvre sur les sites et sur les fossiles). Les méthodes non invasives telles que l’application des séries de l’uranium par mesure directe de spectrométrie γ favoriseraient l’hypothèse la plus récente.

Cette évolution en milieu isolé, conduisant à une disparition, a conduit autrefois à une comparaison avec les Néandertaliens d’Europe occidentale.

Ces homininés, derniers représentants de l’espèce Homo erectus, posent d’ailleurs la question de leur extinction : compétition avec de nouveaux immigrants ? Événement catastrophique tel que les éruptions volcaniques majeures qui ont affecté la région au Pléistocène supérieur ? Les recherches se poursuivent, notamment sur les sols d’habitat retrouvés dans les grottes du karst du sud de Java et datés entre 120 000 et 80 000 ans (ce sont les plus anciens reconnus en grotte en Asie du sud-est).

Les Hommes de la Solo sont donc des représentants très récents des Homo erectus, et posent de ce fait la question d’une éventuelle coexistence avec les Hommes anatomiquement modernes, qui ont traversé les archipels il y a environ 60 000 ans pour atteindre l’Australie.

Une question analogue se pose à propos de la découverte récente de l’Homme de Flores, dont les restes alimentent depuis plusieurs années un débat entre les scientifiques : représente-t-il une forme de variabilité très locale d’Homme moderne comme l’affirment certains chercheurs, ou trouve-t-il, ce qui est plus probable, son origine chez des immigrants plus anciens : les Homo erectus qui auraient, au tout début du Pléistocène moyen, fabriqué les artefacts retrouvés sur le site de Mata Menge sur la même île ? Ou encore, comme le suggèrent plusieurs publications récentes (certains caractères décrits par les paléoanthropologues sur le crâne et au niveau des articulations), pourrait-il descendre d’un taxon encore plus ancien de la lignée humaine ?

Source : Futura-Sciences du 01/04/2010