dimanche 9 mai 2010

Il y a du Neandertal en nous

Il y a du Neandertal en nous. Du moins si nous sommes "non africains". Dans ce cas, 1 % à 4 % de notre matériel génétique a pour origine Homo neanderthalensis. Nous nous croyions simples cousins, issus d'un ancêtre commun. Nous nous découvrons aussi métissés avec cet humain disparu. C'est la conclusion la plus spectaculaire tirée de l'étude de l'ADN prélevé sur trois os de néandertaliens vieux d'environ 40 000 ans, issus d'une grotte croate.


Un homme de Neandertal exposé au Musée national de la préhistoire aux Eyzies-de-Tayac en Dordogne.

Pour la première fois, le génome nucléaire d'un homme fossile est séquencé, à hauteur de 60%. Son analyse est publiée, au terme de quatre années d'efforts, dans la revue Science, vendredi 7 mai, sous la direction de Svante Pääbo, de l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionniste de Leipzig. C'est à lui que l'on doit la première analyse génétique d'un néandertalien, en 1997.


Femme et enfant néandertaliens au musée de Néandertal de Krapina en Croatie.

Il s'agissait d'ADN mitochondrial (ADNmt), transmis par la mère, d'extraction bien plus aisée que l'ADN nucléaire. En 2004, M. Pääbo et ses collègues avaient conclu que cet ADNmt ne révélait aucun croisement entre Homo sapiens, l'homme moderne et celui de Neandertal.

Conclusion aujourd'hui invalidée par les mêmes chercheurs, qui ne cachent d'ailleurs pas leur surprise. "L'équipe était contre cette hypothèse, ce qui, d'une certaine manière, renforce nos résultats", rappelle David Reich (MIT et Harvard), cosignataire de l'étude. Et de rappeler les précautions méthodologiques prises pour se prémunir contre les contaminations par l'ADN des expérimentateurs, éliminer celui des microbes présents dans les échantillons, qui représentaient au départ plus de 95 % des éléments séquencés.

COUSIN SULFUREUX

Il a aussi fallu trouver les moyens de comparer l'ADN attribué à Neandertal à celui d'hommes actuels – un Français, un Han chinois, un Papou de Nouvelle-Guinée, un San d'Afrique de l'Ouest et un Yoruba d'Afrique de l'Ouest – et à celui d'un chimpanzé. Pourquoi ? "Parce que les variations génétiques non partagées avec Neandertal éclairent l'histoire évolutive de l'homme", répond Ed Green, premier signataire de l'article de Science.

Ces comparaisons ont donc mis en évidence la présence de 1 % à 4 % d'ADN d'origine néandertalienne dans le génome de nos contemporains d'Eurasie, alors qu'un tel héritage est absent chez les deux Africains. Impossible à ce stade de décrire le rôle fonctionnel de cet ADN transfuge. Mais sa mise en évidence met fin à une controverse scientifique vieille de plusieurs décennies sur d'éventuels croisements entre les deux espèces.

Mais sans doute faut-il rappeler qui est Neandertal, et pourquoi il constitue un cousin sulfureux. En 1856, sont découverts près de Düsseldorf une calotte crânienne et des os longs bientôt attribués (1864) à une nouvelle espèce, baptisée Homo neanderthalensis.

En 1859, la publication de L'Origine des espèces par Darwin banalise l'homme au sein du règne animal. Double choc pour les contemporains. Le mythe de la Genèse est ébranlé, la "création" compte soudain une nouvelle espèce humaine. Pire, on découvre, à La Chapelle-aux-Saints (Corrèze), en 1908, un squelette de Neandertal enterré par ses congénères: ces primitifs avaient-ils le souci de l'au-delà ?

Depuis lors, ces questions n'ont cessé de tarauder les paléoanthropologues, et d'autres se sont posées au fil des découvertes : Neandertal est le seul hominidé apparu en Europe, il y a environ 400 000 ans, descendant d'Homo plus archaïques venus d'Afrique ? A-t-il été rayé de la carte, il y a 30 000 ans, par Homo sapiens lui-même sorti d'Afrique il y a 50 000 ans ? Quid de la nature des relations entre les deux espèces, qui ont pu avoir des contacts pendant quelques millénaires ? Ces questionnements s'accompagnent de querelles sur le degré d' "intelligence" et d'humanité qu'il convient d'accorder à ce perdant de l'évolution.

Avec ses bourrelets sus-orbitaires et son chignon crânien, l'incroyable robustesse de son squelette et de sa musculature, mais son gros cerveau, n'était-il qu'un balourd simiesque ? C'est aussi une créature politique : certains chercheurs en font un bon sauvage, victime des mœurs colonialistes incoercibles de l'homme moderne, d'autres soulignent les proximités entre les deux espèces, qui se seraient fondues l'une dans l'autre.

"C'est un sujet explosif, car la notion de différence biologique est délicate à manier dès lors qu'on s'approche de l'humain", note le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, lui aussi de l'Institut Max-Planck de Leipzig, pour qui la recherche, féconde, de différences avec ces espèces disparues n'a rien de commun avec celle d'une hiérarchie entre d'hypothétiques "races" au sein de l'espèce humaine.

La génétique vient donc d'apporter son grain de sel dans ces polémiques souvent vives. Doit-on continuer à parler de deux espèces, si leur hybridation a donné lieu à une descendance aussi fertile ? "Je laisse à d'autres le choix de se quereller à ce sujet", répond Svante Pääbo, qui juge la discussion "assez vaine" et se contente de souligner qu'il y a bien eu croisements, même à une échelle modeste. Les populations en jeu ne dépassaient pas quelques milliers d'individus. Il a suffi de quelques dizaines d'accouplements pour que l'empreinte de Neandertal marque notre patrimoine génétique.

"PÊCHE" AUX GÈNES

Certains chercheurs n'ont pas attendu les généticiens pour se forger une conviction. C'est le cas du paléoanthropologue Erik Trinkaus (Washington University, Saint Louis, Missouri), pour qui "il existe déjà en abondance des preuves paléontologiques montrant des flux de gènes entre néandertaliens et hommes modernes, résultant de l'absorption des populations des premiers par l'expansion des seconds, il y a environ 40 000 ans".

Sauf, répond Jean-Jacques Hublin, que la génétique suggère des métissages plus anciens, puisque tous les Eurasiens, et pas seulement les Européens de l'Ouest, en portent la marque : "Probablement ont-ils eu lieu du côté de l'actuel Israël, où la frontière entre populations de néandertaliens et d'hommes modernes a été fluctuante entre 120 000 et 50 000 ans", soit avant qu' Homo sapiens n'entame sa marche triomphale à travers le globe.

Ce qui a fait ce succès évolutif, Jean-Jacques Hublin espère le trouver non seulement du côté des os – sa spécialité – ou de l'archéologie, mais aussi de celui des gènes. L'article de Science ouvre en effet d'autres perspectives fascinantes : disposer du génome de Neandertal offre un aperçu de ce qui fait la spécificité d'Homo sapiens.

L'équipe internationale a ainsi mis en évidence quelques gènes uniques à notre espèce, qui ont la particularité de jouer un rôle dans le développement cognitif et le métabolisme énergétique. Lorsqu'ils sont endommagés, certains sont impliqués aujourd'hui dans la trisomie 21, l'autisme ou encore la schizophrénie. Un autre l'est dans la forme du crâne, de la clavicule et de la cage thoracique.

Erik Trinkaus est critique vis-à-vis de cette "expédition de pêche" aux gènes, "qui ne nous disent rien sur la biologie ou le comportement" de Neandertal. Bruno Maureille (CNRS-UMR Pacea, Bordeaux) juge au contraire "très intéressante" cette nouvelle étape de la paléogénétique, qui va s'intéresser aux produits des gènes, les protéines. Il note cependant que les moyens techniques "évoluent beaucoup plus vite que les capacités de la communauté scientifique à en intégrer les résultats".

La paléogénéticienne Eva-Maria Geigl (Institut Jacques-Monod) souligne, elle aussi, qu'il faudra du temps "avant que tout le monde soit convaincu". D'autant que la génomique n'en est qu'à ses débuts : "On va certainement s'apercevoir que la diversité génétique est beaucoup plus importante qu'on le pense", dit-elle, tant entre les espèces humaines qu'à l'intérieur de celles-ci.

A Leipzig, on en est déjà à la prochaine étape pour caractériser les gènes qui font le propre de l'homme : le séquençage du génome d'Homo sapiens contemporains des derniers Neandertal est lancé.

Source : Le Monde du 07/05/2010