vendredi 7 mai 2010

Le nouvel australopithèque au crible du synchrotron

Une bonne moitié des os fossiles ont été analysés en profondeur.

C'est un événement exceptionnel à plusieurs titres. L'un des deux squelettes de la nouvelle espèce d'australopithèque découverte en Afrique du Sud, présentée le 9 avril dernier, a séjourné sur le sol français fin février. Plus précisément, les restes fossilisés du jeune mâle d'Australopithecus sediba, qui vivait il y a un peu moins de 2 millions d'années, sont restés une quinzaine de jours à Grenoble, dans les installations de l'European Synchrotron Radiation Facility (ESRF). Là, une bonne moitié des os fossiles ont été analysés en profondeur, sans dommages pour eux, par les faisceaux très particuliers de rayons X du gigantesque appareil. Et s'il faudra encore des mois de travail pour analyser les milliards de données recueillies par microtomographie (avec des détails allant de quelques millionièmes de mètre à quelques dizaines de millionièmes de mètre), les premiers résultats sont très encourageants, surtout ceux concernant l'intérieur du crâne examiné ainsi que ceux portant sur les dents.

«Normalement, explique Paul Tafforeau, le paléoanthropologue de l'ESRF, des pièces pareilles ne peuvent pas quitter le pays où ils ont été découverts. Sauf si des techniques permettant de les examiner plus finement ne peuvent être mises en œuvre dans ce pays dans les dix ans à venir. Ce qui est le cas ici. Sur la quarantaine de synchrotrons qui existent dans le monde, seuls trois sont capables, en théorie, d'examiner de tels fossiles. Et l'ESRF est le seul à disposer réellement des techniques nécessaires.»

Accompagnés de leur «père», le paléoanthropologue Lee Berger, de l'université sud-africaine de Witts, les ossements ont voyagé par valise diplomatique dans des malles spécialement aménagées. Puis ils ont gagné l'ESRF dans un convoi automobile avec escorte policière. Ils ont ensuite été stockés dans des placards blindés avant d'être soumis aux très puissants rayons X du synchrotron.
«Préservation exceptionnelle»

«Le crâne du jeune sediba a été scanné pendant 4 jours, 24 heures sur 24, et les autres pièces, os, vertèbres, dents, etc.9 jours de plus» , détaille Paul Tafforeau. En tout, un peu plus de 40% d'un squelette complet ont été passés au crible. A-t-il eu une émotion particulière devant ce squelette fossilisé ? «Pour moi, avoue- t-il, l'émotion devant ce type de pièces est avant tout esthétique, due à leur préservation exceptionnelle. Mais ils restent avant tout des objets de recherche.» C'est que ces fossiles de grande valeur ne sont pas les premiers à franchir les portes de ce laboratoire. Ainsi, l'un des plus vieux ancêtres des hominidés, découvert au Tchad, est passé par là. «Les techniques appliquées cette année à sediba dérivent de celles mises au point pour Toumaï, précise Paul Tafforeau. La version améliorée d'aujourd'hui a demandé trois ans de travail.»

Les dents, particulièrement trois molaires, apporteront des informations très précises sur l'âge du spécimen à sa mort. Une reconstitution 3D du crâne a déjà été obtenue. Et le survol de quelques «clichés» a permis de voir qu'il existait à l'intérieur du crâne fossile une zone dite à faible densité. «Ce pourrait être une sorte de moulage du cerveau après qu'il se soit rétracté», avance prudemment Paul Tafforeau. Ont également été repérées des traces d'œufs d'insectes fossiles, sans que l'on puisse encore les dater.

Source : Le Figaro du 04/05/2010