mercredi 5 mai 2010

Mélange racial à l'âge des cavernes

La prochaine fois que quelqu'un vous traitera d'«homme (ou de femme) des cavernes», remerciez-le en prenant un air flatté. Car il y a de fortes chances pour que vous soyez, tout comme votre accusateur, un hybride de néandertaliens et d'Homo sapiens modernes. Par l'extrême fin bout du poil de la fesse gauche, soit, mais un hybride quand même.

C'est du moins la conclusion à laquelle sont arrivés deux spécialistes de l'anthropologie génétique, le professeur Jeffrey Long et la doctorante Sarah Joyce, de l'Université du Nouveau-Mexique, en examinant 614 marqueurs génétiques prélevés sur 1983 personnes venant des quatre coins du monde. Le site de la revue Nature a fait écho à leurs travaux, pas encore publiés, qui apparaissent comme les indices (pas les preuves, notons-le) de métissage les plus solides jamais mis au jour.

Contrairement à ce qu'on a longtemps cru, Homo neanderthalensis n'est pas notre ancêtre, mais une sorte de cousin qui aurait évolué en parallèle avec nous à partir d'un ancêtre commun. Si on ignore pourquoi il a disparu, il y a environ 30 000 ans, il demeure certain qu'il fut un contemporain de nos ancêtres H. sapiens - d'où la question de savoir si les deux espèces se sont... comment dire... connues au sens biblique. Jusqu'à maintenant cependant, les indices d'hybridation que l'on possédait étaient, dans les meilleurs cas, extrêmement contestés. Les résultats préliminaires du séquençage du génome néandertalien, l'an dernier, ne montraient d'ailleurs aucun signe de mélange.
Déviations étonnantes

Mais en construisant une sorte d'arbre généalogique de l'humanité à partir de leur vaste échantillon, Long et Joyce y ont décelé quelques déviations étonnantes, dont la meilleure explication, à leurs yeux, est un croisement entre nos ancêtres et un autre représentant archaïque du genre Homo, comme H. neanderthalensis ou H. heidelbergensis (ancêtre commun possible de notre espèce et des Néandertaliens).

Leurs marqueurs génétiques et les données archéologiques pointeraient vers deux épisodes de mélanges : un premier, remontant à 60 000 ans, à l'est de la Méditerranée, dont les descendants auraient essaimé en Europe, en Asie et en Amérique; et un second, vieux de 45 000 ans, survenu en Extrême-Orient et qui aurait laissé des traces génétiques dans la population de l'Océanie.

Les populations africaines ne montrent aucun signe de croisement - ce qui tombe sous le sens, puisque Néandertal n'a jamais vécu en Afrique.

Selon l'anthropologue de l'Université de Montréal Michelle Drapeau, spécialiste de l'évolution de l'espèce humaine, l'est du bassin méditerranéen est un endroit plausible de métissage, si c'est bien ce qui est arrivé, puisque «en Israël, on connaît des sites archéologiques où il y a des couches montrant une occupation par des hommes modernes, en dessous de couches plus récentes où c'est Néanderthal qui est présent, suivies d'autres couches encore plus récentes qui montrent que l'homme moderne est revenu».

Pour Cyrille Barrette, biologiste retraité de l'Université Laval, l'idée du métissage est surprenante parce que H. neanderthalensis avait une anatomie très différente de la nôtre - notamment une carrure nettement plus robuste, des arcades sourcilières proéminentes, un menton quasi absent et une sorte de «chignon osseux» derrière le crâne où s'accrochaient des muscles du cou beaucoup plus développés que les nôtres.


Mais les résultats de Jeffrey Long et de Sarah Joyce lui semblent malgré tout convaincants, parce que les marqueurs génétiques qu'ils utilisent sont très fiables. Nommés microsatellites, il s'agit de séquences qui se répètent un très grand nombre de fois, ce qui rend extrêmement improbable qu'un même microsatellite apparaisse par hasard chez deux espèces non apparentées.

«Alors, si on trouve des microsatellites communs chez deux espèces différentes, cela veut dire qu'il y a un ancêtre commun. C'est un peu étonnant [...] mais on ne sait pas ce qui se passait dans les buissons préhistoriques», blague M. Barrette.

Source : Cyberpresse du 22/04/2010