lundi 21 juin 2010

Révélations sur nos origines

Il est loin le temps où l'homme pensait descendre du singe. La génétique vient de révéler que nous sommes issus à la fois de Neandertal et d'Homosapiens. Mieux : un nouveau cousin est apparu en Sibérie... Notre grande famille n'en finit pas de se recomposer.

Six mai 2010. L'information tourne en boucle sur les radios et les télévisions du monde entier. Publiés dans la célèbre revue américaine Science, les travaux de l'Institut Max-Planck de Leipzig (Allemagne) et du Pr Richard E. Green de l'université de Santa Cruz (Etats-Unis) font l'effet d'une bombe. «Nous pouvons désormais dire que, selon toute vraisemblance, il y a eu transfert de gènes entre les néandertaliens et les humains», annonce calmement Richard E. Green. Ce n'est pas l'arrivée des Martiens surTerre, mais tout de même! Celui qu'on a longtemps regardé comme un vague cousin un peu brutal s'impose comme l'un de nos «papas». Quelque 2 % de ses gènes se retrouvent dans le patrimoine génétique des Eurasiens, des populations originaires d'Europe ou d'Asie.

Si cette nouvelle nous surprend et nous fascine à la fois, ce n'est pas par hasard. Jamais la grande enquête surnos origines n'a été aussi active et autant suivie. L'Institut de paléontologie humaine (Paris), qui a fêté son centenaire début juin, fait salle comble à chacune de ses conférences. Celles animées par des stars de la paléontologie comme Henry de Lumley, académicien et directeur de l'Institut de paléontologie, Yves Coppens ou Michel Brunet, découvreur au Tchad de l'hominidé Toumaï, l'un des plus anciens connus à ce jour, laissent des spectateurs à la porte.Ces savants vendent des livres à la pelle et captent les auditeurs avec leurs chroniques radiophoniques ou leurs conférences diffusées sur internet.

L'intérêt pour la grande histoire de l'homme et de notre planète, de la préhistoire à la vie des dinosaures en passant par celle desmammouths, ne se limite pas à la France. Elle est devenue une passion planétaire. Y compris chez les scientifiques. Les chercheurs présents à Paris pour l'anniversaire de l'Institut de paléontologie humaine venaient de vingt-huit pays différents. Partout ils creusent, fouillent, analysent, décryptent, avec des techniques de plus en plus précises et efficaces et dans des régions qui, jusqu'à présent, étaient peu ou pas accessibles.

Le Chinois Xu Xing est ainsi devenu le plus célèbre chasseur de fossiles du monde. Il a à son actif une quarantaine de découvertes majeures, dont trente espèces de dinosaures jusqu'ici inconnues. Son histoire est surprenante : bien qu'il soit passionné de physique, l'administration de l'université de Pékin l'avait inscrit d'office au département de paléontologie. Pour ne pas quitter la capitale, il n'avait rien dit avant de s'enthousiasmer pour sa nouvelle discipline. L'histoire de la traque de nos origines fourmille de ce genre d'anecdotes qui la rendent sympathique aux yeux du grand public. La plus symbolique est une découverte majeure faite en 2008. Les fragments d'un squelette d'australopithèque vieux de2 millions d'années ont été mis au jour dans une grotte d'Afrique du Sud par Matthew Berger, fils du paléoanthropologue Lee Berger.Matthew n'avait que 9 ans quand il a déniché, presque par hasard, cet hominidé,«ouvrant un nouveau chapitre de l'évolution de l'homme », selon son père, pas peu fier de son rejeton.

«La quête de nos origines est bien évidemment fascinante, analyse Marylène Patou-Mathis, spécialiste française de Neandertal. Pour expliquer l'intérêt qu'on lui porte, je cite souvent ce proverbe qui dit : “Quand tu ne sais plus où tu vas, regarde d'où tu viens.” Revenir sur nos pas quand l'avenir paraît inquiétant est un comportement assez naturel. Ensuite, la multiplication des découvertes, liée à des techniques nouvelles et fiables, ajoute à cet intérêt.»

Il ne se passe plus une semaine sans qu'une étude ajoute une nouvelle pièce au puzzle de l'histoire de nos origines. Dernières en date ? La découverte d'une nouvelle espèce de dinosaure à cornes géantes au Mexique. Encore plus excitante:la mise au jour d'une simple phalange d'un auriculaire d'hominidé dans une caverne à Denisova, dans l'Altaï sibérien. Par miracle, il a été possible de recueillir un fragment d'ADN de cette phalange. Son analyse, révélée fin mars dans la revue Nature, passionne la communauté scientifique. «Le petit homme de Sibérie», comme l'appelle Yves Coppens, est vieux de 40 000 ans. Pourtant, il n'a pas les mêmes caractéristiques génétiques que ses contemporains Homo sapiens et Neandertal.

Une autre approche du monde préhistorique

Cela prouverait que l'homme de Denisova ne serait issu ni de la grande migration venant d'Afrique des ancêtres de Neandertal, il y a 500.000 à 300.000 ans, ni de celle de l'homme moderne, Homo sapiens, il y a 50.000 ans. Une découverte qui montre l'émergence d'un nouveau type d'hominidé.

Une fois de plus, c'est l'Institut Max-Planck qui est à l'origine de cette révélation. Ce laboratoire de Leipzig est devenu, en quelques années, la Mecque de l'anthropologie évolutive et Svante Pääbo, le directeur de son département de génétique, le nouveau gourou du décryptage de l'ADN ancien. Même les paléontologues, toujours très attachés à leurs fouilles et à leurs morceaux d'os pour deviner le passé, reconnaissent l'apport considérable de la génétique enmatière d'anthropologie évolutive. L'exercice n'est pourtant pas facile. A la mort de l'organisme, l'ADN se découpe et il faut le reconstituer. Le travail présente aussi le risque de mélanger de l'ADN d'homme moderne (celui des chercheurs) à l'ADN ancien. Enfin, le matériel génétique, s'il se conserve dans les zones sèches et froides, ne résiste guère à la chaleur et à l'humidité des tropiques.

La biogéochimie, assez bien maîtrisée depuis les années 80, a également permis de dévoiler desdétails incroyables sur lavie de nos ancêtres directs ou indirects. Cette discipline consiste à retrouver dans les os les traces chimiques des éléments apportés par la nourriture. «Les vestiges archéologiques ne reflètent que partiellement l'alimentation, notamment par les ossements fossiles des animaux consommés, rarement par des restes végétaux, beaucoup plus fragiles, explique Marylène Patou-Mathis. L'analyse géochimique des ossements humains éclaire cet aspect de la vie de nos ancêtres.» C'est ainsi que l'auteur de Mangeurs de viande. De la préhistoire à nos jours (Perrin), a pu compléter l'histoire de Neandertal en Europe, prouver que sapiens était aussi un grand carnivore. Et cela n'a rien d'anecdotique.Toutes ces découvertes offrent «une autre approche dumonde préhistorique, que l'on voyait progresser de manière un peu linéaire avec une tendance à vouloir tout hiérarchiser, ajoute la scientifique. Cette vision est en train de changer. On imagine une évolution plus buissonnante, avec l'idée que des comportements pouvaient coexister. L'homme préhistorique pouvait être à la fois un charognard et un chasseur.» Le chasseur était-il pour autant plus intelligent, comme on l'a longtemps pensé ? Pas forcément, répond-elle.« Etre charognard au temps de la préhistoire supposait de maîtriser des techniques complexes. Il fallait pister les lions, repérer les vautours dans le ciel, affronter les hyènes...»

Cette progression des techniques permet d'étudier avec une précision remarquable le comportement des hommes préhistoriques. Henry de Lumley a ainsi réalisé un travail considérable sur le site de la Caune de l'Arago, à Tautavel (Pyrénées- Orientales), où l'on a encore découvert des fossiles l'été dernier. L'analyse des sols, celle des graminées et des pollens lui ont permis de reconstituer l'environnement des hommes des cavernes, les périodes et leurs zones de chasse. Le scientifique réussit même à calculer la force des vents de l'époque grâce à la taille des grains de sable transportés dans les cavités !

Malgré tout, des pans entiers de la préhistoire et une grande partie du mystère de nos origines restent à découvrir, reconnaissent les chercheurs. Le champdes possibles est vaste. Il pourrait rapidement obliger à repenser l'arbre généalogique de l'humanité. Avec des révélations tout aussi surprenantes que celle du métissage entre l'homme moderne et Neandertal.

Source : Le Figaro Magazine du 18/06/2010