mercredi 14 juillet 2010

"J'ai fait décrypter mon génome"

Le 26 juin 2000, le président américain Bill Clinton annonçait que la carte complète du génome humain avait été séquencée. Dix ans plus tard, des sociétés de génétique proposent d'analyser votre ADN pour retracer les déplacements de vos ancêtres, depuis la sortie d'Afrique par Homo sapiens, il y a 60 000 ans jusqu'à aujourd'hui. J'ai tenté l'expérience. Grosses surprises.

1 – UN LIVRE D'HISTOIRE SE CACHE DANS NOTRE ADN


J'ai gratté l'intérieur de mes joues avec une brosse à dents souple faisant partie d'un kit de prélèvement ad hoc. Comme pendant une garde à vue. Puis une seconde fois, avec une autre brosse. J'ai soigneusement déposé ces ustensiles dans deux petites bouteilles stérilisées, puis j'ai adressé le tout, sous papier bulle, au Genographic Project.

C'est la société d'analyse génétique associée à la National Geographic Society, l'éditrice du fameux magazine, et de la Waitt Family Foundation, une association philanthropique américaine. Soutenu par plusieurs biologistes renommés, dont Luigi Luca Cavalli-Sforza, associé à vingt laboratoires de génétique des populations autour du monde, dont l'Institut Pasteur, le Genographic Project a entrepris depuis cinq ans de reconstituer le vertigineux parcours des Homo sapiens depuis la sortie d'Afrique, notre berceau commun, il y a 60 000 ans.
Par où sont-ils passés pour aller conquérir le monde jusqu'aux confins glacés du Groenland ? Comment ont-ils gagné les plaines venteuses de Terre de Feu ? Pour retracer la carte de ces énigmatiques migrations, les chercheurs du Genographic Project procèdent à une vaste collecte d'échantillons d'ADN de la population mondiale. Ils entendent identifier les minuscules mutations apparues au cours de route sur les éléments stables de notre patrimoine génétique, des "marqueurs" ensuite transmis de génération en génération et qui permettent de localiser et de suivre les déplacements de nos ancêtres.

Cette vaste entreprise, au carrefour de la biologie et de la recherche historique, poursuit les travaux commencés en 1993 par le Human Genome Diversity Project – américain – puis le Centre d'étude du polymorphisme humain – français, fondé par le Prix Nobel Jean Dausset – lors de la grande quête pour séquencer le génome humain.

Le généticien américain Spencer Wells, un de ses artisans du Genographic Project, parle non seulement de reconstituer "l'arbre généalogique de l'humanité" mais encore de faire œuvre éducative et humaniste : grâce à ces recherches, écrit-il, "chacun pourra comprendre ses liens avec les hommes du monde entier, savoir que nous sommes tous liés les uns aux autres par un fil génétique et que nos fils se sont entrelacés à travers les migrations de nos ancêtres".

Nous sommes en effet, nous les humains, tous cousins, dotés à 99,9 % du même répertoire génétique. Nos différences de carrosserie, couleur de peau, pilosité, forme des paupières, relèvent de gènes communs chez chacun de nous, qui ont été activés, par exemple par les conditions climatiques, lorsque Homo sapiens a conquis le monde.

La société Genographic recueille l'ADN des populations de deux manières. D'une part, elle envoie des équipes auprès des peuples des régions isolées et difficiles d'accès, chez lesquels il existe encore des marqueurs génétiques anciens : chez les Sans d'Afrique australe, les Hadzabes de Tanzanie, les Ogieks d'Afrique de l'Est, les Peuls du Mali, les Shuars d'Equateur, les Korankos de Sierra Leone, les Yagnobis du Tadjikistan, etc.

Ce travail de prélèvement, s'il donne des indications importantes sur les déplacements des premiers hommes, soulève quantité de problèmes tant éthiques que politiques : le généticien français Pierre Darlu craint par exemple, avec plusieurs associations de défense des peuples menacés dénonçant un "biocolonialisme", que la découverte des migrations anciennes serve de prétexte à la dépossession territoriale des populations actuelles.

L'autre manière de collecter l'ADN consiste en un appel public engageant tout un chacun à faire analyser un ou deux échantillons de son ADN. A ce jour, 350 000 personnes ont participé. Moyennant 99,95 dollars (80 euros). Une partie de l'argent récolté aide à financer le fonds Legacy, qui a pour mission de défendre la survie et la culture des peuples isolés que le projet Genographic met à contribution.

Cela ne désarme pas les associations pour autant, ni le généticien Pierre Darlu. Il écrivait déjà, en juin 2008, dans Le Monde diplomatique : " Les objectifs [du projet], si louables soient-ils, demanderaient la mise en place de structures indépendantes de contrôle qui ne soient pas simplement un comité consultatif investi par les propres promoteurs du projet. Rien ne semble clairement proposé sur ce point. " C'est toujours vrai aujourd'hui.

2 – UN MOYEN-ORIENTAL CHEZ LES AUVERGNATS

Un mois après avoir expédié les échantillons, j'ai reçu une abondante documentation sur l'état actuel des recherches en génétique des populations, dix pages imprimées et deux cartes m'expliquant les mouvements probables de mes ancêtres depuis 60 000 ans. Mon ADN dit mitochondrial (transmis par ma mère) et mon chromosome Y (transmis par mon père), les éléments les moins variables de mon génome au fil des générations, ont parlé.

J'avoue que j'ai été surpris, et laissé rêveur, d'appartenir à une lignée paternelle me reliant à un groupe d'hommes extrêmement rare en Europe, l'"haplogroupe G", identifié par la "mutation 201" : 1 à 3 % d'habitants en sont. Moi qui croyais être simplement auvergnat par mon père et, comme tel, plutôt descendre des peuples qui dressaient des menhirs de granit au néolithique, après l'arrivée de l'homme de Cro-Magnon ; ou plus récemment des fiers Arvernes, dont Vercingétorix fut le chef. Eh bien, c'est plus compliqué !


D'après la génétique des populations, les "M201" apparaissent il y a 30 000 ans dans le Caucase. Ces lointains et surprenants ancêtres ont laissé très peu de descendants. Ils se sont déplacés durant les millénaires qui ont suivi, emportant avec eux leurs chèvres et leurs moutons, s'installant sur les contreforts des montagnes des actuels Iran, Afghanistan, Pakistan et Cachemire. Par la suite, vers –10 000, quelques-uns de ces "M201" ont gagné le Croissant fertile, la grande région comprise entre la Méditerranée et le golfe Persique, autour du Tigre et l'Euphrate, où ils se sont sédentarisés.


Les amateurs d'histoire ancienne connaissent la suite : une première civilisation naît là, entre –9 500 et –7 000, développant l'agriculture, l'artisanat et se regroupant en cités importantes. Peu à peu, la population augmentant, une partie des "M201" a quitté le Moyen-Orient pour s'installer vers –7 000, –5 000. dans les îles méditerranéennes, la Turquie, les Balkans, ou remonter vers la Géorgie. Une petite troupe gagne ensuite l'Europe du Sud puis du Nord, tandis que la majorité bifurque vers la Russie et la Turquie.

Au final, aujourd'hui, ces Caucasiens devenus Moyen-Orientaux, représentent donc 1 à 3 % des Européens – dont quelques Auvergnats, ce qui devrait intéresser Brice Hortefeux, notre ministre de l'intérieur. Par contre, les "M201" forment jusqu'à 30 % de la population des régions montagneuses de Géorgie – Staline était de l'haplogroupe G –, du Caucase et du nord de la Turquie. On en trouve encore 14 % en Sardaigne, 10 % dans le nord de l'Italie, 7 % en Turquie, 2 à 3 % en Grèce, au Liban, en Syrie, au Moyen-Orient, et jusqu'en Ethiopie. Un petit nombre a gagné l'Ouzbékistan, la Mongolie et la Chine, chez les Ouïgours. Quelle saga.

3 – JEANNE D'ARC A-T-ELLE DÉFAIT MON AÏEUL ?

Qu'en est-il de ma lignée maternelle ? Et que croire des légendes qui circulent dans ma famille : l'une d'elles prétend que la lignée de ma grand-mère normande, Marthe, une Talbot, serait affiliée à une famille anglaise remontant à John Talbot, comte de Shrewsbury, un des chefs anglais défaits par Jeanne d'Arc en 1429 pendant le siège d'Orléans ?

Selon Genographic, mon ADN maternel présente un marqueur le classant dans l'"haplogroupe H", très courant en Europe : on le retrouve chez 40 à 60 % de ses habitants, selon les régions. Il apparaît il y a 37 000 ans, quand les populations Homo sapiens venues probablement de l'actuelle Russie et de la Turquie, gagnent l'Europe du Nord, profitant d'un bref adoucissement climatique.

C'est la période du Paléolithique supérieur, qui voit l'homme de Cro-Magnon – un Homo sapiens de l'haplogroupe "HV" puis "H" comme moi – s'installer dans toute l'Europe du Nord, diffusant de nouvelles techniques dans la taille de la pierre. Ce robuste Homo fait reculer l'homme de Néandertal jusqu'en Espagne, où il s'est éteint il y a environ 30 000 ans sans que nous sachions pourquoi.

Bientôt, le climat se refroidit, le nord de la France se voit occupé par la toundra, le sud par la taïga, et les aurochs, les rhinocéros laineux, les mammouths et les lions des cavernes prospèrent plus que les humains, dont les populations comme la diversité se réduisent. Mais "H" résiste. Perfectionnant leurs techniques d'outillage et leurs armes (l'arc date de –17 000), ces hommes descendent vers le sud, l'Espagne, l'Italie et les Balkans. Vers –15 000, le climat se réchauffant, ils remontent vers le nord en suivant les côtes atlantiques, jusqu'à la Grande-Bretagne.

Voilà qui expliquerait peut-être pourquoi, à la moitié du XXe siècle, un certain Pierre Joignot, Auvergnat héritier d'une lignée rare en France, employé au déminage des bunkers de la Manche, retrouve à Paris une femme normande aux aïeux anglais qu'il aime et qui m'enfante.

4 – ASTROLOGIE DU PASSÉ…

Toute cette histoire de mes ancêtres, livrée par mon ADN, est-elle crédible ? J'ai montré mes résultats au laboratoire de l'Institut Pasteur associé au Genographic Project pour son volet science dure.

Lluis Quintana-Murci, directeur de l'Unité de génétique évolutive, qui s'occupe des échantillons d'ADN recueillis en Europe de l'Est et centrale, m'a aussitôt prévenu : "Vous comprenez bien qu'en remontant la piste de votre père à travers le chromosome Y, vous oblitérez la lignée de sa mère et sa grand-mère maternelle. Quant à celle de votre mère, à travers l'ADN mitochondrial, elle ne dit rien de son grand-père paternel. Et ainsi de suite, en remontant le passé… Vous n'avez donc accès qu'à une petite partie de vos ascendants."

Autrement dit, quand les textes de Genographic parlent de "mes ancêtres", ils exagèrent. Il s'agit seulement des deux lignées directes de mes parents, non du véritable arbre généalogique de mes ascendants.

Quant aux routes migratoires suivies depuis 30 000 ans, elles désignent les grandes pérégrinations prises par des groupes de population, non par les individus eux-mêmes. "Pourquoi voulez-vous que vos ancêtres aient pris le chemin le plus court, et suivi les cartes que vous a fait parvenir Genographic ?, me répond, moqueur, André Langaney, l'ancien directeur du laboratoire d'anthropologie du Musée de l'homme. L'histoire de leurs déplacements a dû ressembler à cela, en beaucoup plus compliquée, mais elle a peu de chance d'être cela !"

Enfin, les migrations décrites par ces cartes restent celles supposées en l'état actuel des recherches, certaines étant encore peu connues, ou approximatives. Par exemple, grâce au laboratoire de Lluis Quintana-Murci à Pasteur, nous savons depuis dix ans seulement, par quelle route Homo sapiens a quitté l'Afrique, puis suivi les zones côtières du Moyen-Orient vers l'Inde. Beaucoup d'autres routes restent encore mal définies, comme celle de la conquête des Amériques ou de l'Asie du Sud-Est.


A chaque fois, si la génétique aide, elle ne suffit pas pour identifier le parcours compliqué d'un groupe humain, très dépendant des aléas historiques, géologiques, climatiques. Il faut toujours croiser les recherches dans une approche pluridisciplinaire. "Pour établir un itinéraire, explique Luis Quintana-Murci, nous devons croiser les résultats de la génétique avec les études linguistiques, les recherches sur l'évolution de l'agriculture, l'histoire de la domestication et l'artisanat, la climatologie, etc."


Les données grand public fournies par Genographic relèvent-elles alors d'une sorte d'" astrologie du passé ", comme ironise André Langaney ?

Tout dépend de ce que vous en attendez. Elles offrent le mérite de donner au profane les grandes lignes de l'extraordinaire voyage qu'une partie de ses ancêtres a effectué, millénaire après millénaire, pour arriver jusqu'à vous, que vous viviez dans l'île Inaccessible ou à Bécon-les-Bruyères. Elles lui fournissent un aperçu de la continuité humaine, et lui apprennent que nous constituons une seule et même espèce aux variations génétiques infimes.

Comme le rappelle le Dr Spencer Wells, de Genographic : "Nous sommes tous cousins. Deux mille générations seulement nous séparent des hommes sortis d'Afrique." Voilà pourquoi, si un Auvergnat a besoin d'un don d'organe, il trouvera aussi bien un donneur compatible en bas de chez lui qu'en Arabie.

Il n'empêche. Il arrive que les interprétations des migrations de ses lointains parents mènent à de véritables traumas identitaires chez certaines personnes racistes. Je l'ai vérifié plusieurs fois, autour de moi, dès que j'ai parlé de cette enquête et présenté les résultats. Toute allusion à des différences génétiques, si minimes soient-elles, ou à des origines géographiques lointaines et millénaires, suscite bien souvent un malaise.

Il me semble que le projet Genographic devrait être accompagné d'un volet didactique sur ces questions, remettre clairement en question les notions de "race", bien préciser ce qu'ils appellent des "marqueurs ethniques", et énoncer une position éthique, car une philosophie égalitaire et respectueuse des êtres vivants doit être fondée par la morale, non par la science.

A ce propos, André Langaney, qui a aussi dirigé un des ouvrages de référence sur ces questions, Tous parents, tous différents (Université de Genève, 1997), me dira : "J'ai beaucoup bataillé contre Gérard Lucotte, le conseiller scientifique du leader du Front national, Jean-Marie Le Pen, qui affirmait qu'il existe un “chromosome juif”. En fait, il n'y a pas de marqueur génétique de la race. On n'a jamais pu en isoler un qui soit présent, par exemple, chez tous les “Noirs” et absent chez tous les “Blancs”. Dès qu'on commence à définir une race, en cherchant des critères de classification, on n'en finit plus. Certains sont allés jusqu'à 450 ! S'il fallait pousser la classification à son terme, il faudrait définir une race par individu, car nous sommes tous différents. Pourtant, aujourd'hui, certains sites de généalogie génétique vous proposent déjà des tests de paternité, ou d'identification de vos origines juives en parlant d'un “haplogroupe Cohen”. C'est dangereux. Les gènes n'ont pas de race."

Source : Le Monde du 10/07/2010