mercredi 25 août 2010

Découverte en Éthiopie - Yves Coppens : "Lucy n'a pas la tête à découper de la viande"

Le 12 août, la revue Nature annonçait la découverte, en Éthiopie, de fossiles qui reculent de près d'un million d'années la première utilisation de pierres pour découper de la viande. Une "scène de boucherie" attribuée à l'australopithecus afarensis, espèce de la célèbre Lucy. Le paléontologue et anthropologue Yves Coppens, qui avait contribué à définir cette espèce d'australopithèque, éclaire pour Le Point.fr les enjeux de cette nouvelle découverte.


Le Point.fr : Comment se présentent les fossiles trouvés à Dikika par le paléontologue Zeresenay Alemseged ? Qu'ont-ils de particulier ?

Yves Coppens : Ce sont des os d'animaux, un fragment de côte et un petit morceau de fémur, sur lesquels Alemseged a remarqué de longues traces. Les grossissements extrêmement précis qu'il en a obtenus permettent de les étudier dans le détail - leur profondeur, si la coupe est ronde ou plutôt aiguë - et d'en déduire le type d'objet qui a causé ces sillons. Il s'agit de coups de caillou, donnés sans doute pour découper les tendons et, sur le morceau de fémur, pour casser l'os et atteindre la moelle. On suppose que c'est l'australopithèque afarensis qui a infligé ces coups, car il est le seul connu dans cette zone.


Vous avez contribué en 1978 à définir cette espèce, celle de la célèbre Lucy. Que savions-nous jusqu'à maintenant de l'afarensis ?

Après sa découverte, en 1974, Lucy est devenue, en effet, un personnage emblématique. Mais nous avons, en réalité, beaucoup d'ossements de l'afarensis, dont les plus anciens remontent à 4 millions d'années. Ces australopithèques manifestent un grand dimorphisme sexuel : Lucy est toute petite, mais son mâle peut être très gros, ce qui est caractéristique de sociétés agressives, vivant sur des terrains découverts où les prédateurs sont nombreux et dangereux. L'afarensis a également un cerveau très petit, moins de 400 cm3. Il y a quelques années, Alemseged a fait à Dikika une découverte formidable : le fossile parfaitement bien conservé de Selam, une australopithèque de 6 ou 7 ans. Elle nous a confirmé que l'afarensis marchait, tout en continuant à grimper aux arbres. Selam a des membres inférieurs de bipède, et des membres supérieurs de grimpeur.

À quoi l'importance de cette nouvelle découverte tient-elle ? À la preuve d'une consommation de viande par ces hominidés ou à celle de l'utilisation d'outils ?

Les deux ! L'hypothèse, jusque-là, était que les australopithèques mangeaient essentiellement des fruits et des tubercules : ils ont des dents de végétarien, mais qui présentent un ruban d'émail épais, signe, en général, d'une consommation d'aliments ramassés par terre. Ces fossiles nous apprennent que ces pré-humains ont eu besoin de davantage de protéines que leurs prédécesseurs. Il y avait donc moins de végétaux, ce qui est probablement le fait du changement climatique important qui a eu lieu entre 3,3 et 2,4 millions d'années avant notre ère, et qui a provoqué un assèchement de cette zone d'Afrique tropicale. Les terrains sont découverts, on est moins protégé qu'en forêt, plus exposé. Il vaut mieux, alors, avoir des armes pour se défendre contre les prédateurs. Mais l'utilisation de pierres signifie également, sur un plan plus philosophique, que l'outil n'est pas l'apanage de l'être humain.

Mais l'outil ne contribue-t-il pas, justement, à rapprocher l'afarensis de l'homme ?

Non, car cela peut être une sorte de "mode", partagée par plusieurs espèces de pré-humains, en fonction de leurs besoins. La définition des genres "homme" et "australopithèque" doit rester purement anatomique. Entre l'australopithèque et l'homo habilis, le premier homme connu, il y a une différence de genre, alors qu'entre l'homo habilis et nous, ce n'est qu'une différence d'espèce. Et entre utiliser et transformer un outil, il y a une grande différence. On ne sait pas encore si Lucy et les siens avaient l'idée de transformer un caillou pour s'en servir mieux.

Les paléontologues vont-ils désormais rechercher des pierres taillées datant de cette époque ?

Après l'étude de ces fossiles, on va sans aucun doute chercher ce qui a servi à décarner ces os. Les plus anciennes pierres taillées que l'on ait et qui soient datées avec sûreté datent de 2,6 millions d'années : les premiers hommes sont déjà là. Dans le Sud éthiopien, j'ai trouvé des pierres taillées sur un terrain de plus de trois millions d'années. Je n'ai pas fait les recherches nécessaires pour les dater précisément, mais j'ai toujours fait état et gardé en tête la possibilité de pierrres taillées aussi anciennes. En établir avec certitude l'existence serait extrêmement important.

Notre vision de l'évolution de l'espèce humaine changerait-elle si l'on découvrait des pierres taillées à Dikika ?

On cherche toujours l'ancêtre de l'homme. Les paléontologues ont longtemps pensé à l'afarensis, mais j'avoue que cette hypothèse ne me convainc pas. Je retiendrais plutôt deux autres candidats : le kenyanthropus, "l'homme du Kenya", qui a, lui aussi, plus de trois millions d'années et est plus proche de l'homme, avec une face plate et de petites dents ; et l'australopithèque anamensis, contemporain de l'espèce de Lucy, mais qui, lui, n'est que bipède : il a dû s'adapter à une niche écologique avec moins d'arbres. Je pense, mais il est vrai que ce n'est pas partagé par tout le monde, qu'il a dû y avoir les deux espèces dans cette zone d'Éthiopie. Je ne trouve pas à Lucy la tête à découper sa viande...

Source : Le Point du 23/08/2010