jeudi 5 août 2010

Du poisson au menu des hominidés

La plus ancienne preuve de consommation de poisson par des hominidés vient d'être découverte au Kenya. Son introduction dans l'alimentation humaine aurait permis le grossissement du cerveau.

Vers 2 millions d'année, l'histoire de l'homme connait une étape majeure : le cerveau des premiers membres du genre Homo, commence peu à peu à grossir, ce qui le conduira à presque tripler de volume par rapport aux australopithèques, leurs prédécesseurs dans l'évolution. De nombreux paléoanthropologues estiment que cela a été rendu possible par un changement de régime alimentaire : la consommation de viande, qui permettait de combler les besoins énergétiques accrus de ce gros cerveau. Mais en 1998, une équipe internationale avait proposé qu'une petite part de poissons et d'animaux aquatiques avait dû également être introduite. Ceux-ci contiennent en effet des acides gras nécessaires à la croissance du cerveau. Mais il n'y avait pas jusqu'ici de véritables preuves de leur consommation à des époques anciennes. La découverte d'un site de 1,95 millions d'années au nord du Kenya par une équipe internationale vient combler ce manque.

Plus de la moitié des tissus de notre cerveau est constitué de certains types de lipides que notre corps ne peut synthétiser. Nous devons les recevoir par notre alimentation, généralement sous forme de deux acides gras, les acides docosahexaénoique et arachidonique. Une carence dans ces acides lors de la croissance du foetus humain se traduit par d'importants retards cognitifs. Où les premiers Homo trouvaient-ils ces acides gras? Probablement en mangeant du poisson et d'autres animaux aquatiques, car ceux-ci en contiennent en quantité, et ils étaient disponibles en abondance dans les grands lacs d'Afrique de l'est, région où ont été trouvés les fossiles des premiers Homo.
Mais les sites qui donnent un aperçu de l'alimentation des hominidés de cette période sont extrêmement rares : huit seulement, répartis entre Éthiopie, Tanzanie et Kenya. Pour être sûr qu'il s'agit bien de restes de repas humains, les paléoanthropologues imposent des critères stricts : il faut retrouver à la fois des outils en pierre, et à proximité immédiate des os d'animaux portant des traces d'une interventions humaine.

Le site kenyan FwJj20, à l'est du lac Turkana, remplit ces critères. Les os y ont été retrouvés entassés. Cet amoncellement est vraisemblablement l'oeuvre des hominidés, car il n'y a quasiment pas de traces de dents de carnivores. Les ossements identifiables appartiennent surtout à des espèces d'antilopes et d'hippopotames. Mais il y a également des rhinocéros, des girafes, des porcs, un éléphant, des chevaux ainsi que, donc, les plus anciennes preuves de consommation d'animaux aquatiques : un crocodile, une tortue, un poisson-chat et au moins un poisson non identifié.

Découpe. Sur les 500 fragments d'os suffisamment préservés pour être étudiés, une trentaine portait des traces d'intervention humaine. Quelques traces de percussion montrent que les hominidés brisaient les os pour se nourrir de la moelle. Mais il s'agit pour l'essentiel de traces de découpe, souvent pour désarticuler des os du reste du squelette.
De telles traces sont aussi présentes sur les trois animaux aquatiques identifiés : les hominidés d'il y a 1,95 millions d'années consommaient donc parfois du poisson. « Les résultats sont solides, estime Sandrine Costamagno, du laboratoire TRACES du CNRS et de l'université Toulouse 2. Il reste à découvrir d'autres sites pour évaluer la part de ces ressources aquatiques dans leur alimentation. »

Source : La Recherche du 23/07/2010