samedi 14 août 2010

Il était une fois... l'homme de Tautavel

Les bénévoles viennent des Etats-Unis, de Turquie, de Corée ou d'Espagne pour explorer les artères d'un passé où vécut le plus ancien Européen.

En suivant Henri de Lumley sur ce chemin escarpé qui grimpe vers la Caune de l'Arago où, un 22 juillet 1971 à 15 h, avec une trentaine de passionnés, il découvrit l'H omme de Tautavel, on peut se demander ce que cet éminent scientifique peut encore chercher dans ce creux de falaise quand, depuis un demi-siècle, la terre y restitue par le menu toute la préhistoire des vivants. Peut-être que ce dernier a tout simplement rendez-vous avec cet autre pays où, voilà 550 000 ans, rennes, rhinocéros, chevaux, tahrs et autres bisons peuplaient la vallée alors qu'une paléo-tramontane glaciale s'abattait sur la steppe à plus de 130 kilomètres heures. Alors que le boeuf musqué, avant de s'éloigner pour toujours vers le cercle polaire, côtoyait le lemming à collier et son prédateur naturel la chouette blanche. Comme Henry de Lumley, ils sont des dizaines de chercheurs à creuser, à leur tour, méticuleusement les parois et le sol d'une grotte rendue au ciel avec une propreté jalouse. Quand ici, dans cet impressionnant chantier de fouilles où se succèdent, sept jours sur sept, pendant cinq mois - d'avril à août - des bénévoles venus du monde entier, il est avant tout question d'humilité et de patience.

Plus de 600 000 objets mis au jour

Sous l'oeil bienveillant d'une copie de l'Homo erectus heidelbergensis découvert à cet endroit précis, les jeunes chercheurs équipés de pinceaux, de burins, de marteaux et d'outils de dentistes quadrillent l'espace, grattent la roche et prélèvent parfois jusqu'à 100 objets par mètre carré et par jour. Tony Chevalier, responsable du chantier et paléoanthropologue nous explique le déroulement de ces opérations : "Environ 40 seaux de sédiments sont extraits quotidiennement de la grotte. Ils sont ensuite tamisés avec des mailles de 0,6 mm, ce qui permet même de prélever des incisives d'insectivores. Les objets que l'on y découvre sont soigneusement lavés avant d'être marqués avec des identifications numérotées portant, entre autres, sur le carré de fouille et la couche sédimentaire. Les opérations sont effectuées en fonction de la stratigraphie, en tenant compte des mouvements de sols qui sont de différentes duretés". Plus de 600 000 objets ont ainsi été prélevés en 50 ans dont 128 restes humains, crânes et mandibules qui ont permis de reconstituer la morphologie du premier habitant européen.

Le disque dur de la préhistoire

Pour Henri de Lumley, l'exploration de ces galeries avec des moyens en perpétuelle évolution comme le sondage sismique, électrique ou radar va concerner plusieurs générations : "En 2014 nous fêterons le cinquantenaire du chantier de fouille. C'est un livre d'histoire enfoui dans la grotte qui nous raconte l'existence des plus vieux Catalans. C'est un disque dur qu'il faut savoir interroger et qui nous renseigne sur les modes de vie, sur la culture de nos ancêtres comme sur les évolutions climatiques. Avec des périodes froides qui duraient 80 000 ans suivies de périodes chaudes qui s'étalaient sur 200 siècles supplémentaires. Tout cela ouvre sur une approche interdisciplinaire où nous étudions et consignons l'ensemble des données. Après nous, plusieurs générations pourront encore se succéder dans la Caune car de nombreuses galeries restent à explorer. Le seul problème, c'est qu'à chaque découverte nous déchirons peu à peu les pages du livre".

Source : L'Indépendant du 11/08/2010