mercredi 29 septembre 2010

L'homme de Néandertal, brute ou génie ?

Il y a plus de 30 millénaires, l'Italie du Sud était déjà entre les mains de la mafia... néandertalienne. Mais il n'y a pas à en rougir, car cet Italo-Néandertalien avait développé une culture sophistiquée qui valait bien celle de Cro-Magnon, la culture uluzzienne. L'anthropologue Julien Riel-Salvatore (université du Colorado) s'apprête à publier le résultat de sept ans de travaux sur le sujet. Des recherches qui viendront s'ajouter à toutes celles qui réhabilitent Néandertal depuis une dizaine d'années. Non, ce n'était pas le cousin arriéré de Cro-Magnon tout juste bon à chasser du gros gibier. Ce premier Européen pouvait parler, enterrait ses morts, portait des bijoux, taillait des outils sophistiqués. Les mâles savaient même baratiner les Cro-Magnonnes pour les séduire. En tout cas, contrairement à ce que les anthropologues ont longtemps cru, Néandertal ne s'est pas contenté de singer Cro-Magnon. Lui aussi a su inventer une culture, en toute indépendance. La meilleure des preuves, c'est que la culture uluzzienne s'est développée dans cette Italie du Sud bien avant l'apparition de la culture aurignacienne de Cro-Magnon, dont on disait que Néandertal s'était inspiré.

Pour se faire une idée du bonhomme, on peut aller voir AO, le dernier Neandertal, film de Jacques Malaterre qui sort le 29 septembre sur nos écrans. La reconstitution est plutôt exacte, même si on peut reprocher au cinéaste d'avoir poussé le bouchon un peu loin en faisant de son héros un bon sauvage écolo et pacifique. Les fouilles ne montrent rien de tel, et peut-être même le contraire. Le cinéaste s'est également mélangé les pinceaux quand il décrit une histoire d'amour entre les deux espèces. Il y a bien eu des pacs entre les deux homo, avec des enfants à la clef, mais c'était bien plus tôt et au Proche-Orient !

1 % à 4 % d'ADN néandertalien dans notre génome

À cet endroit, il est bon de rappeler quelques notions de l'arbre généalogique des humains : il y a de cela 700.000 ans, l'Afrique était peuplée d'homo ergaster. Quelques tribus qui avaient la bougeotte ont commencé à s'éloigner du gros de la troupe, pour s'en séparer définitivement voilà 400.000 à 500.000 ans. Ces émigrants ont pris la route de l'Europe, où ils se sont installés définitivement. Là, ils ont évolué doucement pour se transformer en hommes de Néandertal vers - 250.000. Pendant ce temps, les ergaster restés au pays ont, eux aussi, évolué pour donner naissance, vers - 200.000, aux hommes modernes (homo sapiens). Ces derniers, d'abord casaniers, sont restés 130.000 ans en Afrique avant de sentir à leur tour des fourmis dans les jambes. Vers - 70.000, ils ont profité d'une embellie climatique pour débarquer au Proche-Orient où ils sont tombés sur des Néandertal qui avaient fui l'Europe recouverte de glace. C'est lors de cette rencontre que des couples mixtes et prolifiques se seraient créés. Le résultat de ces unions, ce sont les 1 % à 4 % d'ADN néandertalien retrouvés par le biologiste Svante Pääbo (institut Max Planck) dans notre génome. En revanche, s'il y a eu d'autres couples mixtes, plus tard, en Europe, quand Sapiens y a débarqué (vers - 42.000), aucune trace n'a pu encore en être relevée dans nos chromosomes. L'arrivée des sapiens sonne le glas des Néandertal, qui disparaissent définitivement 10 à 15.000 ans plus tard, sans que les paléoanthropologues puissent établir formellement un lien entre les deux évènements. Sur cette mystérieusement disparition, il existe autant d'hypothèses que de paléontologues !

Question très bête (j'en suis le spécialiste) : si Néandertal n'avait pas disparu voilà 30.000 ans et partageait aujourd'hui notre monde, quelle place occuperait-il ? Nous servirait-il d'animal de compagnie, ou, à l'inverse, serions-nous ses esclaves ? Comme nous l'a confié avec humour le chercheur Richard Klein de Stanford : "Faudrait-il l'enfermer dans un zoo ou l'autoriser à fréquenter la Sorbonne ?" Toutes les dernières découvertes, dont celle de la culture uluzzienne, permettent de dresser de lui un portrait très (trop ?) humain. Il vivait au sein de petites bandes familiales, utilisait le feu et fabriquait de nombreuses armes (massues, épieux, couteaux, armes de jet) sophistiquées et très efficaces. Ne l'oublions pas, son régime carnivore (identique à celui du loup) en fit le plus grand chasseur de tous les temps. L'archéologue Pascal Depaepe est persuadé, comme beaucoup d'autres, qu'il utilisait nécessairement un langage afin de pouvoir transmettre les consignes de chasse. En 2007, Svante Pääbo découvrait dans son génome une version du gène FOXP2, qui joue un rôle capital dans l'aptitude au langage chez l'homme moderne. Si Néandertal n'a pas éprouvé le besoin de peindre la paroi de ses grottes, il se fabriquait des bijoux avec des coquillages et des ossements. On a même retrouvé des pigments dont il devait probablement se recouvrir, ce qui fait dire à João Zilhão, de l'université de Bristol : "Les Néandertal possédaient la même capacité symbolique, imaginative et créative que l'homme moderne." À ce jour, on a retrouvé une vingtaine de sépultures néandertaliennes renfermant des outils et avec certains traitements des squelettes faisant clairement penser à une cérémonie.

Gare à ne pas crier trop vite au génie

Tout ceci fait conclure à Riel-Salvatore : "Le fait que Néandertal pouvait s'adapter à de nouvelles conditions et innover montre qu'il était similaire à nous culturellement. Biologiquement, il est également notre semblable. Je pense qu'il était une sous-espèce humaine, et non une espèce différente." Néanmoins, certains chercheurs restent encore dubitatifs sur les capacités intellectuelles et artistiques de Néandertal. Ils préviennent : après l'avoir traité de brute, gare à ce qu'on ne le traite pas un peu trop vite de génie. Ils font remarquer que certains gènes qui jouent un rôle dans le cerveau humain étaient différents chez eux. Difficile donc d'imaginer quelle serait leur place s'ils étaient parmi nous. Mais, à considérer la manière dont nous avons traité les minorités par le passé (Indiens d'Amérique, juifs et aujourd'hui Roms), on ne peut guère se faire d'illusions...

Source : Le Point du 26/09/2010