mardi 28 septembre 2010

Né moche, Neandertal est en plus mort de stress

Le film «AO» (à voir dès mercredi dans les cinémas romands) transforme cette grande brute de Neandertal en gendre idéal. Exagéré?

Parce qu’il était moche, il est devenu le mal-aimé de la préhistoire. Dès la découverte de ses os inhabituels, en 1856, des chercheurs ont imaginé que Neandertal était une brute épaisse, incapable de parler et dénuée de tout sens artistique. «Il a d’abord été considéré comme un être aberrant ou pathologique, rappelle la préhistorienne française Marylène Patou-Mathis. On le représentait velu et voûté, penché en avant, comme une créature plus proche du singe que de l’homme.»

On riait encore de son physique ramassé (1,64 mètre pour 80 kilos), sans comprendre que sa morphologie lui permettait de résister aux températures polaires d’une Europe recouverte de glaciers. On se moquait de son nez épaté, sans voir que la profondeur de ses sinus réchauffait l’air avant qu’il n’atteigne ses poumons. On pensait que ses gros orteils l’apparentaient à un singe, alors qu’ils favorisaient la course de ce formidable chasseur.

On n’imaginait pas non plus que sa posture voûtée était due à une arthrose des vertèbres cervicales, dit la paléontologue Claudine Cohen.

Non content d’être moche, Neandertal avait encore pour défaut d’être «boche», dit, en substance, Pierre Baron dans le numéro que la revue Historia a consacré, en avril dernier, à la créature préhistorique.

Des origines teutonnes

Selon l’éditorialiste, cet hominidé aurait, pour son plus grand malheur, été découvert en Allemagne, dans la vallée du Neander, quand les premiers ossements d’Homo sapiens ont été retrouvés dès 1868 en Dordogne (France). Son «origine» teutonne aurait incité les scientifiques français à préjuger de la supériorité des Sapiens, jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Si cette thèse est contestée, les scientifiques s’accordent aujourd’hui pour admettre que Neandertal a été victime d’un délit de «sale gueule». Car il valait bien mieux que sa caricature. D’abord, il n’était pas bête. Son cerveau était plus gros que celui de ses contemporains Sapiens, nos ancêtres. Comme eux, il pratiquait des rites funéraires. Comme eux, il se livrait à des expériences artistiques. Comme eux, il était doté de la parole. Des généticiens ont en effet isolé le gène FOXP2 dans son ADN, un gène qui joue chez l’homme moderne un rôle actif dans les régions du cerveau liées à l’apprentissage des langues.

Mieux qu’Homo sapiens, Neandertal savait encore chasser. Ce gros mangeur de viande, qui avalait jusqu’à 6000 kilocalories par jour, traquait les bisons, les chevaux, les rennes ou les cerfs. Gourmet, il appréciait la chair des jeunes mammouths. Opportuniste, il n’hésitait pas à pêcher des phoques et des dauphins sur le bord de mer. Autant de prises qu’il cuisinait comme un chef: braisées, cendrées, enrobées dans l’argile ou bouillies avec des pierres chauffées.

Neandertal était tellement adapté à son époque qu’on peine à comprendre sa disparition. A-t-il succombé sous les coups de silex de ce superprédateur appelé à devenir l’homme moderne? «Il n’y a pas eu d’extinction massive, mais une disparition progressive, répond Marylène Patou-Mathis. Le déclin des néanderthaliens semble coïncider avec l’arrivée en Europe de groupes d’hommes modernes, il y a 45 000 ans, arrivée qui a été suivie par une cohabitation d’environ 12 000 ans.»

Un de nos ancêtres

Parmi les hypothèses qui permettent d’expliquer sa disparition, «on opte aujourd’hui pour celle d’un «stress» engendré par l’arrivée d’hommes différents (mais qui leur ressemblent), qui ont provoqué chez ces hominidés un comportement d’évitement, et une chute démographique qui leur fut fatale», poursuit la préhistorienne.

Désormais éteinte, cette variation de l’humanité survit cependant un peu en nous. Nous savons en effet que des Néanderthaliens et des Sapiens ont eu des enfants ensemble, comme le montre le film «AO».

Ces unions lointaines expliquent que les Européens et les Asiatiques du XXIe siècle (mais pas les Africains, puisque la rencontre s’est produite au Proche-Orient) possèdent en moyenne 4% de gènes néanderthaliens. Un héritage inattendu qui fait du présumé crétin des Alpes préhistoriques l’un de nos lointains ancêtres, promotion que Neandertal doit à une équipe internationale de généticiens dirigée par un Suédois nommé Svante Pääbo.

Et un Pääbo qui réhabilite un très moche, c’est une très jolie fin à cette histoire de malentendu.

Source : Le Matin du 25/09/2010