mercredi 27 octobre 2010

Cent grottes peintes cachées en Paca

Les historiens s'imposent le silence pour ne pas exposer les sites aux vandales. Du coup, le grand public ignore l'existence de ce patrimoine.

Une porte blindée condamne l'accès à la grotte Chauvet en Ardèche. Et pour faire bonne mesure, une caméra vidéo fonctionne 24 h/24. L'un des chefs-d'oeuvre de l'art pariétal en France est sous bonne garde. À Marseille, l'accès sous-marin à la grotte Cosquer a, lui, été muré.

Quel contraste avec l'abri Alain, dans les gorges varoises du Carami... Que l'envie prenne à un promeneur de tagger « Riri aime Zézette » par dessus « L'Homme couché » et c'est un témoignage vieux de presque 5 000 ans qui disparaîtrait. Parano ? Au Val, une main anonyme a gribouillé quatre lettres capitales S-B-V-C sur une peinture multimillénaire.

Sur le même site, « une dizaine de figures ont été détruites au burin dans les années 1990 », déplore Philippe Hameau, spécialiste reconnu des grottes ornées du Néolithique pour tout le sud-est de la France. Le vandalisme, c'est sa hantise numéro 1.
Aucun système de protection

Ramenés au nombre total de grottes ornées dans notre région - une centaine environ -, ces mauvais coups faits à notre patrimoine sont finalement peu nombreux. Pourtant, à l'exception de Chauvet et Cosquer, aucun système de protection n'existe. Pas un centime n'est budgété pour des gardiens et des grilles. Un seul mur est prévu : celui du silence. L'emplacement précis n'est jamais révélé, sauf aux historiens. Xavier Delaitre, conservateur régional, confirme que « l'on ne constate pas actuellement de dégradations humaines » sur « ces sites fragiles » souvent situés à l'écart des sentiers de randonnée : raison de plus pour ne pas « donner des idées » aux pilleurs du temps en les aiguillant sur les bonnes pistes. Du coup, personne ne sait que Provence et Côte d'Azur renferment autant de grottes ornées. Bien sûr, la majorité ne remonte qu'au Néolithique : les peintures sont moins impressionnantes que celles des artistes du Paléolithique. Mais « elles sont aussi importantes », martèle Philippe Hameau, « un peu énervé que l'archéologie se polarise uniquement sur des questions matérielles alors que les peintures schématiques du Néolithique sont si précieuses pour comprendre notre passé spirituel ».

Pour se convaincre de sa thèse, il faut accepter de le suivre dans les broussailles épaisses jusqu'aux sept grottes ornées des gorges du Caramy : un parcours initiatique, depuis la représentation d'une idole jusqu'à la chasse au renard cachée dans un recoin de la grotte Chubby. Les chercheurs du reste de l'Europe défilent d'ailleurs sous ces abris, y compris les Espagnols, venus d'un pays « où l'État met en valeur la moindre grotte ornée de cette période ».

Deux « monuments historiques »

Cette hantise du vandale reste curieusement réservée à la Préhistoire. Dans les années 1990, une carte archéologique de la Gaule a été publiée dans chaque département, dévoilant les coordonnées des sites antiques. « Nous n'avons pas constaté de hausse des dégradations », glisse un préhistorien... sous le sceau de l'anonymat.

L'État a pourtant une arme juridique pour sauvegarder les grottes ornées : le classement au titre de « monument historique » qui ouvre droit à des subventions. Dans notre région, seule Cosquer et le mont Bego en ont profité ainsi que Chauvet en Rhône-Alpes qui bénéficie de la présence d'une équipe de six personnes financée par le ministère de la Culture... sans compter les retombées du classement au patrimoine mondial de l'Unesco, espéré en 2013.

Dans les Alpes-Maritimes, Bego est adossé depuis quinze ans à un musée des Merveilles financé par le conseil général qui a permis à plus de 30 000 visiteurs chaque année de découvrir ce patrimoine sans altérer les originaux. Idem à Quinson où le public défile dans le fac-similé de la grotte des soleils.

Les dizaines de grottes provençales abandonnées à tous vents n'ont pas droit à tous ces égards : souvent inscrites (et non classées) à l'inventaire des monuments historiques, elles jouissent d'une protection juridique... toute théorique. En cas de malveillance, un rapport est dressé. Puis classé dans une armoire.

Elles risquent toutefois d'autres outrages, bien plus menaçants, ceux de la pollution qui ont déjà effacé au XXe siècle plusieurs peintures. Il suffit d'être « mal placées », résume Philippe Hameau un brin fataliste, à la merci d'un filet d'air vicié, pour qu'elles disparaissent inexorablement. Raison de plus pour trouver le moyen de les mettre en valeur. La course contre le temps est engagée.

Source : Var Matin du 24/10/2010