vendredi 13 mai 2011

La grotte Chauvet datée par l'ours

La datation des plus anciennes peintures de l'humanité restait controversée. L'étude génétique et la datation de restes d'ours confirment les résultats fournis par l'analyse des pigments : les peintures de la grotte Chauvet ont plus de 29 000 ans.

La grotte Chauvet fut découverte fortuitement par trois spéléologues, Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire, en 1994. Lorsqu'il la visita à leurs côtés, le spécialiste de l'art pariétal Jean Clottes déduisit de la finesse esthétique des peintures murales que celles-ci remontaient à la culture qui a produit Lascaux, nommée Solutréen et apparue il ya quelque 22 000 ans. Toutefois, le carbone 14 contenu dans les pigments charbonneux des peintures placent l'art pictural de la grotte Chauvet à quelque 31 000 ans. Jean-Marc Elalouf, de l'Institut de biologie et technologies du CEA, et des collègues français et hollandais viennent de confirmer cette datation directe par une datation indirecte : la « datation par l'ours ».

Cavité de quelque 500 mètres de long et jusqu'à 50 mètres de large, la grotte Chauvet contient plus de 500 peintures et gravures. De nombreuses œuvres représentent des animaux dangereux, tels le mammouth, le rhinocéros, le lion, la panthère, le bison, l'aurochs et l'ours. D'autres espèces moins dangereuses tels le cheval, le renne, le bouquetin sont aussi représentées, ainsi qu'un hibou, le seul connu de tout l'art pariétal. Comme dans d'autres grottes, les peintures sont complétées par des signes et symboles, notamment sexuels (triangles pubiens féminins). Tandis que les peintures du fond de la grotte sont réalisées à l'aide de pigments charbonneux, qui peuvent être datés directement par le radiocarbone, les peintures de l'entrée de la cavité sont dessinées avec des pigments rouges minéraux, qui ne peuvent être datés de la même façon.

Les premières datations directes par le carbone 14 des œuvres du fond de la grotte ont indiqué que l'essentiel de l'art de Chauvet relève de la culture aurignacienne – il y a entre 37 000 et 29 000 ans–, qui aurait été celle des premiers hommes anatomiquement modernes arrivés en Europe. Mais nombre de préhistoriens sont restés sceptiques : cela impliquait qu'il existait déjà, au début du Paléolithique supérieur, des artistes maîtrisant des techniques aussi complexes que l'estompe, la perspective, le rendu des volumes ou la représentation du mouvement. Certains préhistoriens contestèrent les datations en arguant que la détermination de l'âge des charbons de bois n'indique pas forcément la date de leur utilisation.

La polémique conduisit à multiplier les datations, de sorte que Chauvet est aujourd'hui la grotte la plus datée au monde. La détermination par plusieurs laboratoires de l'âge de plus de 50 charbons de bois provenant des pigments ou du sol a mis en évidence deux périodes d'occupation humaine de la grotte, l'une à l'Aurignacien, il y a entre 32 000 et 29 000 ans, et l'autre au Gravettien, il y a entre 27 000 et 24 500 ans. Aujourd'hui, l'idée que l'essentiel des œuvres de Chauvet remonte à l'Aurignacien ne fait plus aucun doute pour la plupart des préhistoriens, qui ont du reste relevé des parallèles stylistiques entre les peintures de Chauvet et celles de l'Aurignacien du Jura souabe (en Allemagne).

Pour conforter ce consensus, J.-M. Elalouf et son équipe ont daté la dernière visite de l'ours des cavernes (Ursus spelaeus) dans la grotte. Cette espèce de grande taille (3,5 mètres de haut) était végétarienne et inféodée aux forêts ; sa disparition, il y a quelque 28 000 ans, a peut-être été précipitée par l'homme, qui lui disputait les grottes où elle hibernait. Deux cents crânes de cet ursidé ont été retrouvés dans la grotte, contre un seul d'ours brun (Ursus arctos). J.-M. Elalouf a étudié l'ADN d'un échantillon de restes d'ursidés de la grotte et de pièces comparables des grottes voisines, puis les a datés. Il s'avère qu'il s'agit bien d'ours des cavernes appartenant à une population de faible diversité génétique, donc en voie de disparition. De fait, aucun ours de l'échantillon étudié n'a vécu après il y a 29 000 ans, ce qui suggère que les dessins d'ours rouges de Chauvet sont antérieurs, et remontent donc aussi à l'Aurignacien. En outre, certaines œuvres du fond de la grotte ont été abimées par des ours se faisant les griffes, qui hibernaient donc dans la grotte après la réalisation des peintures…

Paul Petitt, de l'Université de Sheffield, en Angleterre, continue néanmoins à nier l'ancienneté de l'art de Chauvet. Selon lui, il n'est pas certain que les ours représentés dans la grotte sont bien des ours des cavernes, car l'ours brun vivait aussi dans la région. Pour Valérie Feruglio et Dominique Baffier, qui ont analysé les dessins d'ours de la grotte, il est évident au contraire que les ursidés représentés présentent le crâne massif et le « stop frontal marqué » caractéristique des ours des cavernes et non pas le profil frontal plus fuyant de l'ours brun.

Source : Pour la Science du 11/05/2011