jeudi 21 juillet 2011

En 1971, l'homme de Tautavel émergeait de la nuit des temps

En 1971, on ne sait pas encore que le crâne a 450 000 ans !


Dans quelles circonstances a eu lieu la découverte?

La découverte a eu lieu le 22 juillet 1971, à 15 h 30 exactement. J'étais à l'entrée de la grotte, où il y avait déjà une soixantaine d'étudiants chercheurs. Robert Brandi et John Pohl m'ont fait signe : ils venaient de voir un petit bout de la surface d'une dent qui leur paraissait humaine. Je suis allé vérifier, j'ai demandé de dégager autour, puis une seconde dent, une molaire, est apparue. Elles étaient en contact, donc on pouvait penser qu'il y avait un maxillaire. J'ai redemandé de chercher autour. Le 3e jour, deux nouvelles dents sont apparues, dont l'écartement induisait la présence d'un palais. Mon épouse, Marie-Antoinette, a pris le relais, et il nous a fallu 15 jours de plus pour dégager le crâne sur un sol d'occupation d'1 m2, jonché d'ossements d'animaux.


Quelle a été votre réaction face à cette découverte ?

Ma première réaction a été de réfléchir à une stratégie qui permettrait d'enlever ces restes et de les étudier. Nous avons donc fait faire un moulage par un spécialiste pour avoir un aperçu grandeur naturelle du sol d'occupation, puis un plan avec tous les détails autour. Le 12 août, enfin, tout était fini et nous avons enlevé le crâne, descellé de la brèche qui le retenait. Le professeur Jean Piveteau, qui allait devenir président de l'Académie des sciences, était présent.


Qu'avez-vous ressenti ?

De l'enthousiasme. En me maîtrisant, car pour réfléchir il ne faut pas s'exciter. Mais tout de suite des chercheurs du monde entier sont venus à Tautavel, d'Amérique, d'Indonésie, d'Espagne...


En quoi cette découverte était-elle majeure ?

On savait que les crânes de cette époque étaient rares et là nous avions le plus ancien crâne fossile connu en Europe. Depuis, d'autres découvertes ont été effectuées, mais la face de l'homme de Tautavel reste la plus ancienne. En outre, en 1979, on a trouvé un pariétal à 4 mètres de distance, dans la même couche et sur un sol d'occupation. J'ai pu constater que le pariétal correspondait parfaitement à la face, donc qu'il s'agissait de deux parties du crâne d'un même individu.


Le crâne est parti de Tautavel, puis revenu...


Il a d'abord été transporté au laboratoire départemental de préhistoire de Nice, où on a fini de retirer la terre qui se trouvait dans les cavités, où on l'a mesuré, où l'on a fait des études anatomiques. Il est revenu à Tautavel dans les années 1993-1994, quand nous avons eu une salle forte où il est conservé dans une atmosphère où le taux d'humidité est de 45 %, et la température de 18°.


Bien sûr, ce n'est pas un hasard si vous avez fouillé la Caune de l'Arago ?


En 1828, Marcel de Serres avait déjà parlé du site et à moi c'est Jean Abelanet qui me l'a signalé. En 1964, j'ai ouvert un chantier de travail de synthèse sur les sites anciens du sud de la France et donc sur la Caune de l'Arago. C'est un site exceptionnel qui s'est rempli de sédiments pendant 600 000 ans, entre 100 000 et 700 000. C'est un lieu de patrimoine pour l'humanité, où l'on a trouvé plus de 600 000 objets, 200 000 outils taillés, comme ce couteau en cornéenne que j'ai appelé Durandal, et 400 000 ossements. Cette grotte est un disque dur où l'on peut lire l'évolution morphologique de l'homme, son comportement, son mode de vie, l'évolution des paléoclimats, la diversité.


Comment vivait l'homme de Tautavel ?

L'homme de Tautavel a vécu pendant une période froide et sèche, au cours de laquelle l'environnement était constitué de 25 % d'arbres et de 75 % de graminées. Il chassait le cheval, qui était l'espèce dominante, mais il y avait aussi des cerfs, des boeufs musqués, des espèces qui vivent actuellement dans le Grand Nord, comme le renne, le renard polaire, la chouette blanche, le lemming à collier. Il mangeait beaucoup de viande, comme le montrent les stries verticales de ses dents, mais il cueillait des baies et des racines pour leur sucre, et trouvait des lipides dans la moelle des os, le tissu conjonctif des mandibules ou la cervelle des animaux. Il avait une nourriture bien équilibrée, parfaitement adaptée à son environnement.

Source : L'Indépendant du 19/07/2011