mercredi 6 juillet 2011

Henry de Lumley : itinéraire d'un préhistorien

Directeur de l'Institut de paléontologie humaine, Henry de Lumley a ouvert les fouilles de sites préhistoriques majeurs, comme Terra Amata à Nice, ou Tautavel. Entretien avec un chercheur dont la passion est intacte.

Le Figaro Magazine : Quelles ont été les étapes de votre carrière de préhistorien ?

Henry de Lumley Je suis un Provençal né à Marseille en 1934, ville où j'ai d'ailleurs fait mes études. Je me suis passionné pour la préhistoire dès l'âge de 10 ans après avoir lu La Guerre du feu de Rosny Aîné. Je me souviens, d'ailleurs, que j'ai découvert cet ouvrage le 27 mai 1944 alors que les écoles et les collèges avaient été fermés suite au bombardement de la ville. Lorsque j'avais un moment, j'allais également visiter des musées ; l'été, je me rendais sur des sites.

Comme il m'a paru intéressant de relier l'homme à son milieu naturel et à son environnement, j'ai voulu devenir préhistorien mais dans une optique de naturaliste. J'ai donc étudié les sciences naturelles à la faculté des sciences de Marseille et c'est la soutenance d'un mémoire universitaire qui m'a permis d'entrer au CNRS à l'âge de 20 ans. Je me suis particulièrement intéressé aux industries anciennes et aux premiers peuplements préhistoriques du Midi méditerranéen, dans le cadre d'une thèse de doctorat que j'ai soutenue à la Sorbonne en 1965. Mes premières fouilles se situaient quant à elles dans le Luberon où j'ai étudié un site moustérien - dont l'âge est donc compris entre 60 000 et 35 000 ans - extrêmement riche.

J'ai ensuite publié de nombreux articles, j'ai effectué des fouilles sur des sites préhistoriques dans le monde entier et, sur un plan plus institutionnel, j'ai exercé diverses fonctions au CNRS, au Muséum national d'histoire naturelle. Je dirige, depuis 1981, l'Institut de paléontologie humaine.

Dans L'Atelier du préhistorien, vous évoquez trois stades de l'hominisation : esthétique, mythique, symbolique.

Il y a 2,5 millions d'années apparut en Afrique de l'Est l'Homo habilis, lequel marche debout parfaitement, commence à acquérir un langage articulé et se met à fabriquer les premiers outils. C'est alors que commence vraiment la fabuleuse aventure culturelle de l'homme et qu'émerge la pensée conceptuelle. Les outils sont d'abord très archaïques puis, vers 1,5 million d'années en Afrique et 600 000 ans en Europe, l'homme devient chasseur et fabrique de grands couteaux, les bifaces, à partir de grands éclats de pierres. Parfaitement symétriques et réguliers, ils sont parfois très beaux - certains sont même élaborés à partir de roches de couleur. Or, ce n'est pas parce qu'un outil est beau qu'il est plus fonctionnel : les hommes cherchent donc l'harmonie et la beauté pour elles-mêmes.

La domestication du feu, entre 400 000 et 380 000 ans, à la limite nord des zones tempérées chaudes de la planète - nous le constatons, par exemple, sur le site de Terra Amata dans les Alpes-Maritimes -, constitua un formidable moteur de l'hominisation. L'homme a pu ainsi pénétrer dans le fond des grottes mais également découvrir de nouveaux territoires dans les zones tempérées froides, améliorer la fabrication de ses outils. La cuisson de la viande a aussi permis de détruire des parasitoses et, donc, d'accroître l'espérance de vie. Mais, surtout, le feu a été un facteur de convivialité : autour du foyer, on raconte et on embellit des histoires de chasseurs - lesquels se transforment peu à peu en héros. La pensée mythique fait son apparition et, avec elle, les identités culturelles régionales.

Quant à la pensée symbolique, vous affirmez qu'elle se développe en trois temps. Quels sont-ils ?

Tout d'abord, vers 300 000 ans, l'homme acquiert la conscience de la mort comme en atteste un aven spécifiquement sépulcral, le plus ancien de l'histoire de l'humanité, qui a été découvert près de Burgos. Un biface très bien taillé, en quartz rouge, qui ne comporte aucune trace d'usure et qui n'a donc jamais été utilisé - mes collègues espagnols l'ont appelé Excalibur ! - y avait été déposé en offrande funéraire. Ensuite, vers 100 000 ans, les hommes enterrent véritablement leurs morts en creusant des fosses pour y déposer le défunt ainsi que des offrandes afin que ce dernier puisse poursuivre sa route au-delà de la mort. L'angoisse métaphysique vient de surgir : l'homme ne veut pas mourir. Vers 30 000 ans, enfin, les hommes inventent l'art pariétal et mobilier ainsi que la parure. Ils perforent de petites coquilles ou des dents d'animaux pour fabriquer des pendentifs ou des colliers. C'est également à ce moment-là qu'apparaissent des figurines féminines aux formes avantageuses symbolisant la fécondité.

Croyant, vous faites référence à la notion de «noosphère» chère à Teilhard de Chardin, éminent jésuite et paléontologue. Sommes-nous à la veille d'une nouvelle étape de l'hominisation ?

En effet : le développement planétaire du multimédia et la fulgurance avec laquelle les hommes peuvent être mis en relation les uns avec les autres constituent cette « noosphère ». Teilhard a bien montré que l'histoire de l'univers, de la vie, de l'homme, évolue vers une complexité de plus en plus grande.

Sur un plan physique, dites-vous, «on peut imaginer l'homme du futur avec une grosse tête ronde, des membres très courts et des pouces très longs».

A chacun des stades dont nous avons parlé, la capacité crânienne de l'homme a augmenté, la forme du crâne évoluant en quelque sorte du ballon de rugby au ballon de football. Il n'y a pas de raison que cela s'arrête même s'il faut plus de 100 000 ans pour qu'une différence significative soit constatable. Par ailleurs, comme l'on ne se sert pas de nos membres antérieurs pour nous déplacer, ils deviennent de plus en plus courts et grêles. Enfin, l'allongement notable du pouce a contribué à améliorer notre prise : un australopithèque ne serait sans doute pas parvenu à manipuler un transistor !

Source : Le Figaro Magazine du 04/07/2011