jeudi 15 septembre 2011

Australopithèque semeur de trouble

Interview - Le paléoanthropologue Pascal Picq explique comment la découverte d’une équipe sud-africaine rend les débuts du genre humain de plus en plus flous.

Ce matin, la revue Science publie des articles décrivant une nouvelle espèce d’australopithèques découverte en août 2008 dans la région de Malapa, près de Johannesburg, par Lee Berger et Job Kibii de l’université de Witwatersrand, en Afrique du Sud. Les fossiles de deux individus - un jeune mâle d’environ 9 ans et une femelle - gisaient dans une couche géologique datée entre 1,977 et 1,98 million d’années. Les scientifiques ont baptisé cette espèce Australopithecus sediba. Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France (1) commente cette découverte.

- Qu’ont trouvé vos collègues ?
Deux fossiles, un mâle adolescent et une femelle. La qualité des fossiles est remarquable avec des crânes partiellement conservés, des dents, mais aussi mains, jambes, bassins. Le crâne du jeune mâle a été observé à l’aide du synchrotron de Grenoble pour faire des images de sa paroi interne avec des détails de moins de 100 microns afin d’étudier l’anatomie du cerveau.

- A quoi ressemblaient-ils ?
Comparés aux australopithèques plus anciens - d’environ un million d’années comme Lucy ou Australopithecus afarensis - ils sont un peu plus grands, environ 1,30 m. Leur crâne abritait un cerveau plus volumineux que Lucy d’environ 440 cm3 à l’âge adulte. Leur squelette, en particulier les mains et le bassin, montre des caractères prouvant une bipédie plus affirmée et une meilleure dextérité.

- Les auteurs ont hésité entre les genres Homo et Australopithecus pour cette nouvelle espèce. Pourquoi ?
Leur hésitation est compréhensible car ces êtres présentent une mosaïque de caractères dont les uns penchent en faveur du genre Homo et les autres pour Australopithecus. Ainsi, le crâne est certes petit mais les reliefs du cerveau montrent un développement des parties frontales, pariétales et temporales, liées à l’empathie et à la cognition, plus proche du genre Homo. Cela montre qu’il peut y avoir une évolution cognitive sans changement de taille du cerveau. Les parties étudiées de la main montrent d’ailleurs que Sediba a gardé une capacité de locomotion dans les branches d’un arbre mais possédait aussi la précision requise pour fabriquer et manipuler les outils de pierre. Le bassin fait penser qu’ils marchaient beaucoup, voire couraient, dans la savane, avec une démarche moins chaloupée que Lucy.

- Ce mélange de caractères signifie t-il qu’il pourrait s’agir de l’espèce qui a donné naissance aux premiers Homo ?
Les auteurs de la découverte auraient pu la classer dans le genre Homo…

- Cette histoire semble de plus en plus confuse…
Le processus de spéciation est nécessairement «confus» au sens où la séparation claire - et l’infertilité - entre espèce mère et espèce fille n’émerge qu’à la fin du processus. Il y a deux millions d’années, des populations d’australopithèques au sens large, vivant en Afrique, soumises à la sélection naturelle, ont développé des adaptations : une bipédie plus affirmée, un cerveau plus complexe, des mains plus habiles… et ces caractères, à l’inverse de ce qu’on a longtemps cru, ne sont pas spécifiques de la lignée humaine. Et n’apparaissent pas en harmonie à la fois entre «espèces» et chez les individus d’une même lignée : c’est l’évolution en mosaïque. Il est possible qu’on ne puisse jamais trancher entre les différents candidats australopithèques possibles à l’origine du genre Homo. Ce type de controverse se retrouve pour les hominidés plus anciens (Toumaï et Orrorin) il y a 6 ou 7 millions d’années. Le classement des espèces - la systématique - fonctionne bien pour les espèces clairement séparées, mais elle est en difficulté pour saisir les processus de spéciation, lorsque les frontières entre espèces sont nécessairement plus floues. Il faut souligner que le débat autour d’Australopithecus Sediba n’a rien à voir avec notre séparation d’avec les ancêtres des gorilles et des chimpanzés, consommée il y a 6 millions d’années.

- Ces êtres si proches n’ont-ils pas donné naissance à des lignées aux destins radicalement différents ?
Si. Entre 2 millions et 1 million d’années avant nous, on observe d’un côté des espèces qui ont renforcé leur côté australopithèque, ce qui a fini avec les paranthropes, plus robustes, grands, dotés de mâchoires impressionnantes, utilisant des outils… mais avec de gros cerveaux eux aussi. Et de l’autre, la lignée humaine dont la caractéristique principale semble avoir été une grande plasticité comportementale et la bougeotte qui l’a conduit loin de son berceau africain, et, dès il y a 1,85 million d’années au moins, jusqu’en Géorgie (les Homo de Dmanissi). En moins de 100 000 ans, nos ancêtres directs ont creusé l’écart avec leurs cousins australopithèque par leur capacité à s’adapter à une vaste gamme de niches écologiques et à se libérer entièrement de la forêt. En termes évolutionnistes, les Homo ont réussi puisqu’ils existent toujours. Tandis que les australopithèques, qui ont tout de même persisté jusqu’à il y a un million d’années, ont probablement disparu sous la pression de changements dans l’environnement et de la double concurrence des Homo d’un côté et des babouins de l’autre.

(1) Pascal Picq, «Il était une fois la paléoanthropologie», Odile Jacob 2010

Source : Libération du 09/09/2011