vendredi 30 septembre 2011

Espèce humaine : des retrouvailles de 75 000 ans

Quand, en 1522, le Portugais Cristòvão de Mendonça est le premier Européen à débarquer en Australie, il est loin de se douter que les "sauvages" qu'il rencontre sont ses lointains cousins. Et pourtant, une étude publiée aujourd'hui révèle que cette prise de contact n'est en fait que les retrouvailles entre deux branches de la famille humaine après une séparation de... 75 000 ans !

Oui, voilà 75 millénaires qu'un groupe d'Homo sapiens habitant l'est de l'Afrique ont fait leur baluchon pour se lancer dans la première grande migration humaine qui les mènera jusqu'au cul de la planète, l'Australie ! Qui l'affirme ? Une simple mèche de cheveux ! Celle appartenant à un aborigène mort voilà un siècle dans le sud-ouest de l'Australie et qu'une équipe de généticiens a choisi pour en extraire l'ADN. Avec ce curieux choix, les scientifiques avaient au moins l'assurance de décrypter l'ADN d'un aborigène de pure race, et non pas métissé. Ce génome aborigène a été comparé avec celui de 1 220 individus appartenant à 79 populations européennes et asiatiques. Un long travail fastidieux, mené par plusieurs dizaines de spécialistes, mais qui a permis de dissiper une part du mystère enrobant les premières pérégrinations humaines.

Jusqu'à présent, les spécialistes hésitaient sur la façon dont l'Homo sapiens avait mené sa conquête du monde. Y a-t-il eu une ou plusieurs vagues de migration à partir du berceau natal africain ? Ce qu'ils savaient déjà, d'après de récentes études génétiques, c'est qu'une sortie d'Afrique a eu lieu entre - 34 000 et - 17 000 en direction de l'Europe et de l'Asie. Or les aborigènes ne pouvaient pas avoir fait partie de cet exode, puisque leur présence depuis 50 000 ans en Australie est avérée par des fossiles. La présente étude publiée par la revue Science confirme cette hypothèse, mais fait remonter la date de séparation des premiers Australiens du reste du rameau humain à 75 000 ans.

À la recherche de terrains de chasse

Donc, résumons la situation pour ceux qui ont du mal à suivre : après avoir profité de la bonne vie de sédentaires durant plusieurs dizaines de milliers d'années en Afrique, vers - 75 000, certains Sapiens ont pris la route longeant le Pacifique jusqu'en Australie. Puis, quelque 35 millénaires plus tard, nouveau départ en direction de l'Eurasie. Très vite, ces émigrants se sont séparés en deux groupes, l'un remontant vers l'Europe, l'autre s'enfonçant dans le coeur de l'Asie, trottinant jusqu'en Chine. Puis ce groupe aurait obliqué vers le nord, pénétrant dans l'actuelle Sibérie. De là, une poignée d'hommes auraient franchi le détroit de Béring pour passer en Alaska, il y a 15 000 à 30 000 ans.

Quand on parle de migration, il ne faut surtout pas imaginer des Homo sapiens se réunissant un beau soir devant le feu pour se dire : "Hé ! les gars, si on faisait nos bagages pour s'installer en Australie !" Ces premières migrations ne ressemblent pas à l'avancée des hordes de Huns. Luca Cavalli-Sforza, probablement le plus grand spécialiste mondial de la génétique des populations, expose sa façon de voir les choses dans son dernier ouvrage sorti chez Odile Jacob (1). Pour lui, les premiers hommes constituaient à peine une population d'un millier d'individus, répartis entre l'Éthiopie et le Kenya, vivant de la cueillette et de la chasse. "Quand le territoire commençait à ne plus suffire à ses besoins alimentaires, un groupe se détachait, en quête de nouvelles ressources. Les chasseurs étaient toujours en mouvement pour aller d'un terrain de chasse à l'autre... Ces mouvements étaient d'habitude le fait de groupes de cinq à dix familles - on les appelle les bandes de chasse ; ce fut probablement ces bandes qui, après avoir trouvé un nouveau territoire de chasse très intéressant, même s'il était lointain, s'y établirent et créèrent une nouvelle colonie. Cela se produisit assez souvent, et ce fut, assez certainement, le mécanisme grâce auquel les chasseurs occupèrent le monde dans une période comprise entre il y a 60 000 ans et 10 000 ans." Au gré, bien entendu, des fluctuations climatiques.

Des retrouvailles tragiques

C'est donc ainsi que, un beau jour, des hommes abordent l'Australie et y prospèrent, isolés du reste de l'humanité durant des dizaines de millénaires. Voilà qui fait de la population aborigène, la seule à descendre en ligne droite des premiers hommes nés en Afrique. Car il est utile de le répéter : Blancs, Jaunes ou Noirs, nous sommes tous des Africains. Cet isolement australien aura donc duré jusqu'au débarquement d'un Portugais aventureux. Des retrouvailles qui tournèrent cependant vite au cauchemar quand les Européens se mirent à chasser leurs cousins comme de vulgaires animaux. Et ce, jusqu'au début du XXe siècle. Une des pages les plus noires de l'humanité.

Autre révélation, mais cette fois-ci par les généticiens américains de l'université Cornell dans la revue Nature Genetics : les San d'Afrique septentrionale, plus connus sous le nom de Bushmen, se sont séparés du groupe primitif des Homo sapiens bien avant les aborigènes ! En farfouillant dans le génome complet de ces petits hommes, les chercheurs estiment que leurs ancêtres ont pris le large voilà 130 000 ans. Et non 100 000 ans comme on le pensait précédemment. Soit seulement 70 000 ans après l'apparition de l'Homo sapiens. Moi, j'aimerais bien envoyer l'ADN de ma belle-mère à ces généticiens. Selon toute probabilité, elle s'est séparée de la branche humaine bien avant l'apparition des Sapiens...

(1) L'aventure de l'espèce humaine
 
Source : Le Point du 22/09/2011