mardi 8 novembre 2011

La préhistoire des Européens revisitée

L'homme moderne est arrivé à l'ouest du continent plus tôt qu'on ne le pensait.

Cela faisait des dizaines d'années qu'«il» patientait dans les réserves du musée de Torquay, ville de la riviera anglaise où naquit Agatha Christie. Quoi de plus normal qu'après une enquête scientifique serrée menée par une équipe internationale, il s'avère que ce «il» est le plus ancien fossile d'homme moderne jamais caractérisé en Europe de l'Ouest (Nature du 3 novembre 2011)? Ce bout de maxillaire, qui présente encore trois dents, a plus de 40.000 ans (entre 44,2 et 41,5 milliers d'années) et risque de bouleverser l'histoire des hommes modernes en Europe. Il avait été découvert en 1927 dans la Kent's Cavern, immense grotte devenue le plus important site paléolithique de Grande-Bretagne.

On estime que l'homme a peuplé la terre à partir d'un «berceau» des hominidés situé en Afrique. Il en est sorti, par vagues successives et très espacées, pour coloniser ou recoloniser, entre autres, le Proche-Orient, le Caucase, les Balkans et toute l'Europe occidentale. Le plus vieux fossile d'hominidé trouvé en Europe de l'Ouest, une mandibule, date d'un peu plus de 1 million d'années. Plusieurs autres spécimens découverts en Géorgie datent de 1,7 million d'années. Sans doute la première vague.

Les premières traces de Neandertal, un Homo, apparaissent, elles, il y a environ 450.000 ans. C'est peut-être la deuxième vague. Ces traces fossiles disparaîtront quelque 420.000 ans plus tard. C'est l'époque des grandes périodes glaciaires entrecoupées de «pauses» tempérées, comme il y a environ 40.000 ans, conduisant à un fort recul des glaciers, ouvrant ainsi des passages vers ces territoires longtemps «verrouillés» par les glaces. Et ouvrant la voie à l'homme moderne Homo sapiens sapiens, aussi appelé homme de Cro-Magnon. Neandertal et Cro-Magnon se sont-ils croisés, fréquentés ? D'après ces dernières données, ils ont cohabité pendant sans doute plus de 10.000 ans. Et Neandertal a disparu, sans que l'on sache exactement pourquoi.

Tous ces travaux s'appuient sur de petits et fragiles fossiles. Leur datation ou l'interprétation des données morphologiques nécessitent des techniques de plus en plus sophistiquées. La fameuse datation au carbone 14 n'est plus qu'un premier indicateur de datation. On emploie par exemple aujourd'hui des analyses sur les différents isotopes d'oxygène. Les chercheurs ont également tenté des études génétiques sur l'ADN du fossile. Mais ce qu'ils ont récupéré ne pouvait être clairement distingué d'une éventuelle «contamination» par ceux qui l'avaient manipulé.

Autre découverte dans la grotte du Cavallo

«C'est un résultat très intéressant, estime Marylène Patou-Mathis, préhistorienne au CNRS et au Muséum national d'histoire naturelle, également conseiller scientifique du film AO, le dernier Neandertal. Car dater et travailler directement sur des restes humains est important. Et cela confirme bien que Neandertal et l'homme moderne ont dû vivre côte à côte.»

Dans le même numéro de la revue Science, une autre équipe internationale revendique la caractérisation du plus ancien fossile d'homme moderne de l'Europe du Sud-Est. Deux molaires découvertes en 1964 dans la grotte du Cavallo (sud de l'Italie) ont été réexaminées de manière très fine. Elles datent de 45.000 à 43.000 années. Ce qui confirme que homme moderne et Neandertal ont vécu en ces lieux au même moment. Mais aussi que les hommes modernes ont colonisé l'Europe de l'Ouest de manière bien plus rapide qu'on ne le croyait.

Source : Le Figaro du 02/11/2011