vendredi 25 novembre 2011

Sapiens montre ses dents

L’étude de deux molaires fossiles découvertes il y a quarante ans dans le sud de l’Italie bouleverse l’histoire des premiers hommes modernes en Europe. Et remet en question la culture des derniers Néanderthaliens.

On a envie d’y être. De la mer au ciel, il fait beau, le grand bleu écume dans les échancrures de la côte, sauvage. A l’horizon, personne, des herbes sèches et de la caillasse, la Méditerranée solaire et familière, ordinaire même, si ce n’était, au centre de l’image, cette flèche dessinée au feutre rouge fluo. Elle pointe, quand on y regarde bien, une grille, nichée dans un repli rocheux, en surplomb des flots. On croirait l’entrée secrète d’une villa de James Bond. C’est celle d’une caverne : «la grotta del Cavallo, dit Silvana Condemi, la grotte du Cheval, dans les Pouilles, au sud de l’Italie, dans la baie d’Uluzzo».

Directrice de l’équipe de bioarchéologie et paléoanthropologie du CNRS à Marseille (1), Silvana Condemi commente la photo sur l’ordinateur portable où sont stockées les données d’une étude qu’elle a menée avec des chercheurs de 13 équipes européennes. C’est là, explique-t-elle, dans cette cavité, qu’a été faite il y a quarante ans une découverte qui relance aujourd’hui, grâce aux nouvelles technologies d’imagerie, une des thématiques les plus polémiques de la recherche sur la préhistoire de l’homme : les relations culturelles entre Néanderthal et Sapiens. Quel a été l’impact de l’arrivée de Sapiens en Europe sur les techniques de Néanderthal qui régnait jusqu’alors seul sur le continent depuis plus de 200 000 ans ? Quels ont été leurs échanges durant cette obscure coexistence dite «période de transition» qui commence avec l’arrivée de l’homme moderne et s’achève avec la disparition de son cousin, quelques millénaires plus tard ?

Les puzzles de la préhistoire

La recherche publiée ce mois-ci dans la revue Nature dessine un nouveau paysage culturel pour les deux types humains évoluant dans cette époque de mutation, cheville entre paléolitiques moyen et supérieur. Elle montre que des hommes modernes ont pénétré en Europe il y a 45 000 ans, soit des millénaires plus tôt qu’on ne pensait. Qu’ils sont venus par le Sud-Est, les Balkans, l’Italie, bien avant d’autres Sapiens arrivés suivant une voie danubienne, plus au Nord, et considérés jusqu’ici comme pionniers. Que la coexistence avec Néanderthal a donc duré deux fois plus longtemps qu’on ne pensait : 8 000 ans, 10 000 peut-être. Et surtout, elle révèle que ces Sapiens anciens, «méridionaux», sont les artisans d’une de ces industries de la période de transition attribuées depuis quelques décennies aux derniers Néanderthaliens. Ce faisant, elle invite à réétudier la paternité d’autres productions de cette même époque considérées comme l’œuvre des cousins disparus et comme le signe de leurs capacités à développer une pensée symbolique…

Ces conclusions en chaîne, dérangeantes sinon explosives, reposent sur l’étude d’une poignée d’objets trouvés dans la grotte du Cheval : deux dents de lait, des outils et quelques coquillages percés. On s’étonne que des témoins si ténus soient si bavards. Pas Silvana Condemi. Paléoanthropologue, directrice de recherche au CNRS, elle est -comme les autres leaders de cette recherche - rompue aux puzzles qui, de fouilles en fossiles et en réexamens, font, défont et construisent le récit de la préhistoire.

La cinquantaine vive, le regard bleu, Silvana Condemi est trop jeune pour avoir participé aux premiers pas de ce puzzle-là. Dans les années 60, le préhistorien Arturo Palma di Cesnola fouille l’Italie méridionale, les Pouilles et notamment la baie d’Uluzzo. La région est un paradis pour les chercheurs des origines de l’homme : elle abrite une de ces zones karstiques offrant gouffres, grottes, abris sous roches et autres cavités riches en vestiges du paléolithique. «Ici, les sédiments sont apportés par le vent marin, de façon très chronologique, relève SilvanaCondemi. On y lit la marche du temps comme dans un livre, à condition de fouiller avec précaution.»

Palma di Cesnola n’est pas un amateur, il est professeur de préhistoire à l’université de Sienne, un grand centre de recherches dans cette discipline. En 1964, il trouve, dans la grotta del Cavallo, les vestiges d’une culture qu’il nommera «uluzienne» selon la tradition qui veut que l’on donne à une industrie préhistorique le nom du premier lieu où elle a été repérée : il y a là des pointes en os, des outils en pierre, des coquillages percés, reliquat d’une parure, et deux dents de lait fossiles. Problème : les artefacts du Cavallo n’appartiennent ni au registre de l’industrie typique des Néanderthaliens (le cousin a fabriqué durant 200 000 ans abondance de grattoirs, racloirs et pointes en pierre taillées sur éclats, sans ornements, ni figurines, ni production artistique) ni à celle des Sapiens dont on trouve les premières traces il y a 38 000 ans (des pierres débitées en lames et lamelles de façon à optimiser l’usage de la matière première ; une diversité d’armes spécialisées aux formes standardisées, dont nombre sont en os, plus légères ; et surtout des parures, des statuettes, des figurines, de l’art rupestre et autres manifestations d’une pensée symbolique).

1979, Néanderthal est anobli

Clairement, les objets de la grotte du Cheval appartiennent à ces industries de la mystérieuse période de transition entre Néanderthal et Sapiens, industries très variées, dont la première a été trouvée au XIXe siècle à Châtelperron, dans l’Allier. «Les outillages du type châtelperronien rappellent le paléolithique moyen mais ont des traits du supérieur, précise le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin, directeur du département d’évolution humaine à l’institut Max-Planck de Leipzig. Il y a là des lames, des armes légères, des objets en os façonnés et, dans quelques rares gisements, des parures, des coquillages perforés, des productions symboliques».

Mais qui est l’auteur de ces industries de transition ? Sapiens ou Néanderthal ? Dans les années 60, ce dernier, homme à l’arcade proéminente et au corps massif, est considéré grosso modo comme un être fruste, tout occupé à se nourrir, et incapable de produire des parures et autres artefacts symboliques. On le pense alors comme un ancêtre de Sapiens, ou bien comme un autre type humain disparu bien avant lui. Dans tous les cas, on n’imagine pas qu’il ait été contemporain de Sapiens en Europe, et encore moins qu’il ait eu des échanges culturels… ou génétiques avec lui. Les industries de transition sont donc attribuées à Sapiens. «Y compris l’uluzzien», relève Silvana Condemi.

En 1979, révolution : Néanderthal est anobli. Le paléontologue François Lévêque découvre à Saint-Césaire, en Charente-Maritime, des outils du type châtelperronien à côté, pour la première fois, d’un fossile. Or voilà que celui-ci n’est pas un Sapiens, mais un Néanderthalien… Plus extraordinaire encore, le site est une sépulture. Coup de tonnerre. La conception des derniers Néanderthaliens bascule : ils auraient donc été, peu avant leur disparition, capables de penser à autre chose qu’à leur estomac. Ils auraient fait de l’art, développé des rites mortuaires, une pensée symbolique. Cette vision soulève une immense polémique, plaçant la paternité des industries de transition parmi les questions les plus débattues de la recherche en préhistoire.

«Retour de balancier»

Second coup de tonnerre : on découvre que Néanderthal vivait encore quand Sapiens est arrivé en Europe, ils ont coexisté. Les esprits bouillonnent : si les derniers Néanderthaliens produisent une culture apparentée à celle des hommes modernes, est-ce parce qu’ils ont acquis de nouvelles capacités cognitives ? Ou qu’ils ont adopté la culture des nouveaux arrivants ? Comment, par quels contacts ? Et cette «acculturation» est-elle un signe précurseur de leur disparition ? En 1996, alors que la découverte de Saint-Césaire est encore contestée, l’équipe de Jean-Jacques Hublin découvre, avec Silvana Condemi, qu’un os provenant des strates châtelperroniennes d’Arcy-sur-Cure (Yonne) est celui d’un Néanderthalien. Le consensus s’impose : Néanderthal est l’auteur de toutes les industries de transition, depuis le châtelperronien d’Arcy-sur-Cure à l’uluzzien des Pouilles.

Fin de l’histoire? C’était sans compter les nouvelles technologies d’imagerie et de datation. L’examen des deux dents de lait et des coquillages du Cavallo vient d’imposer «un vrai retour de balancier», relève la préhistorienne Annamaria Ronchitelli, professeur de l’université de Sienne, qui a codirigé les travaux publiés dans Nature. Héritière des recherches menées par Palma di Cesnola, elle dirige une équipe pluridisciplinaire spécialisée dans l’étude des fossiles humains et leur datation. Parmi les chercheurs, il y a Stefano Benazzi. Parti faire un doctorat à Vienne, en Autriche, sur les différences entre les dents néanderthaliennes et sapiens, il veut étudier celles de la grotte du Cheval. Il contacte Priscilla Bayle du laboratoire du CNRS à Bordeaux (2) qui dispose d’une formidable banque de dents fossiles et modernes. Des chercheurs tchèque et slovène lui en fournissent quelques autres. Un travail en réseau s’organise, avec Silvana Condemi, dont le laboratoire étudie les périodes de transition entre deux peuplements, notamment comment Sapiens et Néanderthal ont succédé à leur ancêtre commun africain.

Les deux dents des Pouilles sont comparées aux autres fossiles et étudiées grâce à des appareils de microtomographie semblables à celui dont le Muséum national d’histoire naturelle s’est équipé cette année pour la bagatelle de 800 000 euros. «Il faut environ huit heures pour scanner une dent», observe Silvana Condemi. Puis «nettoyer» les images et différencier les composantes de la dent (l’émail et la dentine) et produire une image en 3D. «Ça s’appelle de l’anthropologie virtuelle», relève la chercheuse.

«Mosaïque de cultures»

Bilan de cette étude high-tech : contre toute attente, les deux molaires appartiennent à un Sapiens ! Reste à savoir l’âge de l’individu. Les dents sont trop fragiles pour être étudiées au carbon 14. Annamaria Ronchitelli a alors l’idée de faire dater les coquillages perforés trouvés dans la même couche géologique. Elle les expédie à l’université d’Oxford où Katerina Douka utilise une nouvelle méthode de datation. Conclusion : les parures ont entre 43 000 et 45 000 ans. Et donc les dents aussi, ce qui fait d’elles les plus vieux restes de Sapiens en Europe. Certes, on connaît des vestiges de Sapiens plus antiques: 200 000 ans en Ethiopie, 92 000 au Moyen-Orient. Mais les plus anciens connus jusque-là en Europe, trouvés en Roumanie, n’ont «que» 38 000 ans. «Notre découverte suggère qu’il y a eu deux voies d’entrée des Sapiens en Europe. Une première par le Sud, l’Italie, une seconde par le Danube.»

Ces deux vagues expliqueraient-elles l’existence de deux cultures sapiens en Europe: aux premiers venus, les industries «hybrides» de transition ; aux seconds, celle considérée jusqu’ici comme typique de l’homme moderne, caractérisée par l’art pariétal, les armes en os, et les objets standardisés ? «Il faut imaginer qu’il y a eu, durant cette période de progression de l’homme moderne en Europe, une mosaïque de cultures, estime Jean-Jacques Hublin. Chez les Sapiens comme chez les Néanderthaliens.»

«Le fait est que c’est la première fois qu’on prouve qu’une industrie de la période de transition est une production de Sapiens. Cette découverte invite à revoir toutes les productions de cette époque», dit Anna Maria Ronchitelli qui espère bien revisiter les sites uluzziens d’Italie. A condition d’en avoir les moyens. L’université de Sienne, réputée, est financièrement étranglée, comme bien des services publics italiens. Et la préhistoire est considérée, dans un contexte de crise, comme un luxe, un ornement de l’esprit, remarque Silvana Condemi. «Cette science nous apprend pourtant que c’est le propre de Sapiens d’avoir besoin, pour vivre, de faire aussi autre chose que chasser pour se nourrir.» Confectionner des parures, orner des sépultures, peindre. Chercher ses origines.

(1) UMR 6578, laboratoire d’anthropologie bioculturelle (CNRS-Université Méditerranée Aix-Marseille-EFS).

(2) UMR 5199, PACEA (De la préhistoire à l’actuel : culture, environnement et anthropologie).


Source : Libération du 24/11/2011