lundi 7 novembre 2011

Une dent européenne de 45 000 ans

Grâce à elle, on sait maintenant que la colonisation de l'Europe par l'homme moderne date de plusieurs milliers de décennies.

La nouvelle datation de 43 000 à 45 000 ans de ces deux dents trouvées en Italie du Sud en 1964 fait d'elles les plus anciens restes de l'homme moderne jamais retrouvés en Europe  

La prochaine fois que mon dentiste voudra m'arracher une vieille dent pour la remplacer par un implant afin de payer les traites de sa Ferrari, je le mettrai en garde : attention à la destruction d'indice ! Je lui parlerai alors de ces deux vieilles molaires italiennes dont on avait cru qu'elles appartenaient à une mâchoire néandertalienne, et qui se révèlent finalement être celles d'hommes modernes (de Cro-Magnon).

Cette découverte publiée dans la revue Nature par une équipe multinationale est de première importance, car la nouvelle datation de 43 000 à 45 000 ans de ces deux dents trouvées dans la grotte de Cavallo, en Italie du Sud, en 1964 fait d'elles les plus anciens restes de l'homme moderne jamais retrouvés en Europe. On savait que le bougre avait débarqué du Moyen-Orient dans ces eaux-là. En voici donc la confirmation, et la découverte de sa rapide dispersion en Europe puisqu'on l'a retrouvé au fond de la botte italienne.

D'autant qu'une autre équipe, britannique elle, vient d'effectuer un constat similaire. L'âge d'un fragment de mâchoire d'homme moderne contenant encore trois dents, retrouvé dans la grotte de Kent (Devon), vient d'être considérablement vieilli. Il n'a pas 35 000 ans, comme on le croyait jusqu'ici, mais entre 41 500 et 44 200 ans. Cette découverte d'une présence anticipée de l'homme moderne dans toute l'Europe amène une autre constatation : celle d'une plus longue cohabitation avec Néandertal, ce qui renforce l'opinion de ceux qui ont tendance à innocenter Cro-Magnon de l'extinction de ces lointains cousins.

Les révolutions de palais sont fréquentes

La réattribution des deux dents italiennes à l'homme moderne a une autre conséquence non négligeable : celle de réattribuer la fabrication d'outils en pierre sophistiqués retrouvés dans le sud de l'Italie aux hommes modernes et non plus aux Néandertal. Une sacrée déconvenue pour ceux qui prenaient à témoin cette culture de l'Uluzzien pour faire des Néandertal les quasi égaux des hommes modernes.

Il faut dire qu'en paléontologie les révolutions de palais sont fréquentes. La découverte du moindre crâne ou bout de fémur remet souvent en cause toutes les théories précédentes en cause. C'est vrai que celles-ci reposent souvent sur la grande imagination des paléoanthropologues. À partir d'une banale molaire, certains sont capables de vous expliquer 200 000 ans de l'épopée humaine. Un peu comme si la découverte d'une pièce de puzzle montrant le sommet de l'obélisque était utilisée pour reconstituer la place de la Concorde.

En attendant, la canine que vient de m'extraire mon dentiste, je la mets au coffre. Non seulement parce qu'il m'en a coûté une fortune pour la remplacer, mais aussi parce que, dans 10 000 ans, elle sera peut-être utile à un paléontologue pour écrire une thèse sur l'évolution du polymorphisme crânien du journaliste du XXIe siècle.
Source : Le Point du 05/11/2011