vendredi 20 janvier 2012

«98 % du génome commun avec le chimpanzé, et alors ?»

La préhistorienne Brigitte Senut, parmi 100 personnalités scientifiques, répond pour Sciences et Avenir à la question «Qu’est-ce que l’homme?».

A quel carrefour de l’évolution l’Homme s’est-il singularisé ? La réponse se trouve peut-être aux origines de la bipédie.

Par Brigitte Senut, préhistorienne.

La seule question «Qu’est-ce que l’Homme ?» est ambiguë car, dans le monde vivant, le terme «Homme» peut faire référence à ce que nous sommes aujourd’hui: Homo sapiens, ou au genre auquel nous appartenons dans le règne animal: Homo. Le paléontologue parle plutôt de la dichotomie entre l’Homme et les singes, ou de la divergence entre l’Homme et le chimpanzé, ou bien des différences entre l’Homme et les australopithèques, ou encore de l’évolution de l’Homme. A chaque niveau, la réponse est différente et dépend du cadre dans lequel on considère l’Homme, car on se trouve à des carrefours évolutifs distincts. Le paléontologue, encore lui, mettra davantage l’accent sur les caractères anatomiques dérivés, alors que le préhistorien aura tendance à utiliser le concept de manipulation et d’outils et que le biologiste fera référence aux caractères du vivant comme les molécules, le génome...

Si l’idée que l’Homme partage 98% de son matériel génétique codant avec le chimpanzé est très médiatisée, il n’en reste pas moins que cette valeur ne veut absolument rien dire. Nous partageons 35% de notre génome avec certaines fleurs, et alors?

Un grand singe modifié

La référence du paléontologue est le temps géologique?: parler d’Homme concerne donc ses origines et celle de sa famille. Mais les frontières de cette famille deviennent de plus en plus floues. Une mode récente regroupe sous le terme hominidés les singes de grande taille africains (chimpanzés, gorilles) et asiatiques (orangs-outans), impliquant l’idée que l’Homme est un grand singe modifié. Cette notion, issue des travaux de biologie moléculaire, a tendance à s’imposer chez les paléontologues, alors que les données du passé sont loin d’être claires. Le problème posé par l’étude des grands singes vivants est que ce sont des êtres reliques d’une biodiversité beaucoup plus importante dans le passé (plus de 250 espèces dans le miocène, entre 23 et 5,5 millions d’années) et qu’ils ont tendance à être de plus en plus isolés. Ce «pseudo-endémisme», loin de refléter la variation et la variabilité dans l’histoire du groupe, traduit probablement un appauvrissement des génomes.
C’est pourquoi je préfère restreindre le terme hominidés à l’Homme et à ses proches parents fossiles, celui de pongidés aux orangs-outans asiatiques, et garder deux familles, gorillidés et panidés, pour les grands singes africains, qui pourraient aussi être regroupés sous le vocable gorillidés. Si l’idée que l’Homme partage 98% de son matériel génétique codant avec le chimpanzé est très médiatisée, il n’en reste pas moins que cette valeur ne veut absolument rien dire. Nous partageons 35% de notre génome avec certaines fleurs, et alors?


Grands singes et hommes sont réunis dans la grande super-famille des hominoïdes, dont l’explosion s’est produite au cours du miocène. De tous les caractères anatomiques qui permettent de distinguer la famille des hominidés au sein des primates, la locomotion apparaît pertinente. En effet, l’Homme est le seul capable de marcher longtemps pendant de longues distances sur ses deux pattes arrière, ce que l’on nomme la bipédie. Certes, tous les primates sont bipèdes, mais la bipédie permanente de l’Homme, exprimée dans ses caractères musculo-squelettiques, est unique (colonne vertébrale en forme de «S», fémur au corps oblique et allongé, bassin court et large, pied à voûte plantaire marquée et au gros orteil parallèle et collé aux autres orteils). On recherche donc des traces au moins partielles de ces caractères chez les fossiles.

Les prémices de la bipédie

C’est à la fin du miocène moyen ou au début du miocène supérieur que semble s’être isolée la famille des hominidés. Des données de plus en plus nombreuses en Afrique montrent que des grands singes de type moderne sont présents à cette époque?: dent aux caractères de chimpanzé à 12,5 millions d’années au Kenya, fragment de mandibule de proto-chimpanzé au Niger (entre 11,5 et 6 millions d’années), formes proches des gorilles aux environs de 10 millions d’années (Nakalipithecus au Kenya, Chororapithecus en Ethiopie) et de 9 millions d’années, Samburupithecus (Kenya) et restes vieux de 6 millions d’années dans les collines Tugen au Kenya. Quant aux prémices de la bipédie, on les trouve dans des niveaux vieux de 6 millions d’années, avec Orrorin tugenensis, dont le fémur présente de nombreux caractères anatomiques proches de ceux des hominidés ultérieurs. Sa bipédie n’est pas encore moderne car elle est associée à une forme de grimper arboricole; toutefois, elle apparaît plus évoluée que celle des australopithèques.
C’est avec le genre Homo que l’on voit apparaître une forme quasi moderne de bipédie. Il faut également évoquer Oreopithecus, qui aurait pu pratiquer un déplacement bipède au sol, mais ses caractères anatomiques développés en milieu insulaire sont très différents de ceux des hominidés.

Pour le paléontologue, l’Homme est donc un être inféodé à la nature, résultat d’une évolution de plusieurs millions d’années, plutôt naturelle jusque vers 2 millions d’années. Le changement culturel a, depuis, pris le dessus. Aujourd’hui, c’est l’espèce la plus invasive et prédatrice de la planète.

article publié dans le Hors Série de Sciences et Avenir de janvier-février 2012 (n°169)

Brigitte Senut est préhistorienne, professeur au département Histoire de la Terre du Muséum national d’histoire naturelle. Chercheur au laboratoire de paléobiodiversité et paléo-environnement,
ses travaux portent sur les origines de l’Homme et des grands singes.
• Et le singe se mit debout... Aventures africaines d’une paléontologue, Albin Michel, 2011
• Grands singes / homme : quelles origines? 20 millions d’années d’évolution des hominoïdes, Vuibert, 2009
Pour en savoir +
Espèces d’espèces, un film de Denis van Waerebeke, 2008. En DVD, http://www.lcj-editions.com/
Une «Rencontre» publiée dans Sciences et Avenir n° 760, juin 2010

Source : Sciences et Avenir du 16/01/2012