jeudi 19 janvier 2012

Et Daynès créa les hominidés

Depuis vingt ans, la paléoplasticienne donne corps à des fossiles, de Lucy à Cro-Magnon. Son travail fait l’objet d’une exposition à Nemours.

Elisabeth Daynès est une «boulimique de têtes», elle l’avoue. Elle aimerait parcourir le monde un an durant pour photographier des visages, par milliers. Elle prendrait des jeunes, des vieux, des fronts bombés, fuyants, larges, des lèvres plissées ou charnues, des nez et surtout des peaux, poreuses, couperosées, dorées, tannées, transparentes, des yeux et, enfin, des regards, car «c’est cela qui crée le lien, donne la vie». Avec tout ce butin, elle reviendrait travailler à Paris, rue du Faubourg-du-Temple, au fond de la cour de la Grâce-de-Dieu, où elle fait, n’hésitons pas à le dire, des miracles.

Il est là, son atelier, au bout des mauvais pavés, difficile de le manquer. A travers la vitrine, on voit une femme nue, seins pendants, bras droit tendu, sans tête, des pots de couleurs, des étagères gorgées de bustes en plâtre et, sur un piédestal, un crâne, comme scalpé, blanc sur le fond d’un rideau noir, piqué de bâtonnets de bois, les yeux vifs, exorbités fixant un Jack Nicholson en couverture d’un livre de portraits, non loin d’un écorché et des images d’un cerveau scanné… Elisabeth, qui accueille en jean, grand sourire, saisit le regard interloqué. «Ça, c’est la tête de la Magdalénienne trouvée aux Eyzies, en Dordogne. Elle est morte à 18 ou 20 ans, il y a quinze mille ans environ, dit-elle avec l’accent du Languedoc. Elle partira à Chicago pour la présentation de "Lascaux III", une grande exposition itinérante qui sera inaugurée l’an prochain. Pour l’occasion, on m’a commandé quatre Cro-Magnon.» En résine, grandeur nature s’entend.

«Un échange vivant»

C’est sa spécialité : donner corps à des êtres disparus il y a des milliers, voire des millions d’années, nos ancêtres directs, nos cousins éloignés. Lucy, Toumaï, Néanderthal, la petite dame de Florès, Cro-Magnon et autres Sapiens : en vingt ans, une centaine d’hominidés célèbres sont sortis de son atelier pour gagner les muséums de Pretoria, Washington, Madrid, Tbilissi, Vienne, Stockholm, Paris, Mexico et des Eyzies. Daynès est «paléo-artiste», la seule dont les œuvres ont fait la une du National Geographic et de Science et Nature, saluées par les scientifiques pour leur rigueur, outre leur beauté.

Rigueur, car ces créatures ne sont pas des fantaisies inspirées, mais des reconstructions anatomiques déduites de l’étude des fossiles - en premier lieu de leur crâne - et des indications d’experts. Jean-Noël Vignal, anthropologue médico-légal à l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale qui a developpé une méthode de reconstitution faciale assistée par ordinateur, aide l’artiste à retrouver des visages de Sapiens anciens, voire de Néanderthal. L’anatomiste anthropologue Yoel Rak, de l’université de Tel-Aviv, la guide dans son travail sur les Australopithèques. «Voyez, ces bâtonnets sur le crâne de la Magdalénienne, une homo sapiens : il y en a dix-huit, plantés à des points précis, dans une orientation particulière. Ils m’ont été fournis par Jean-Noël Vignal. Ils m’indiquent l’épaisseur et la direction des muscles qui façonnent le visage. Ensuite, pour les lèvres, je sais que la commissure part au niveau de la première prémolaire. Pour le nez, j’analyse le départ de l’épine nasale, je tâtonne.» Et le corps ? «La posture, les membres, le bassin, la pigmentation, j’en discute avec les experts du fossile. Et quand tout est raccord avec les scientifiques, je travaille le regard. Tant que je ne sens pas une rencontre, un échange vivant, je continue.» Ensuite vient le moulage, l’épreuve finale en silicone, la peau, les implants de poils…

Effets spéciaux

Quatre mois de travail pour un Sapiens ou un Néanderthal, six pour un Australopithèque, avec l’aide d’une plasticienne, d’une mouleuse, d’une perruquière et d’un laboratoire dentaire. A la clé, de 35 000 à 55 000 euros. Mais d’abord, «à chaque fois, le bonheur d’une nouvelle rencontre avec nos origines», sourit l’artiste, «bluffée de retrouver la physionomie d’une espèce d’homme disparue», elle qui est «fascinée par l’infinité de visages».

Elle l’était déjà quand, en 1988, un musée près de Lascaux lui commande un mammouth avec un groupe de Magdaléniens. A cette époque, elle fait des masques pour des effets spéciaux au théâtre et au cinéma, crée des nez vieillis, des peaux ridées, des têtes de sorcière… Dans le long couloir où elle stocke ses moules, on lit les étiquettes : «main de Noiret», «main de Jugnot», «bras d’Ötzi» (l’homme du néolithique momifié dans les glaces alpines), «main de Nostradamus»…

A présent, à 50 ans tout rond, c’est elle qui passe sur le devant de la scène : le musée de Préhistoire d’Ile-de-France, à Nemours, consacre son exposition annuelle à son travail de reconstruction d’un fossile datant du néolithique, l’homme de Cerny, vieux de plus de six mille ans (1). Mais elle rêve déjà d’un tout autre spectacle : réunir sa grande famille d’hominidés dans une installation, en liberté parmi les hommes.

(1) «L’identité retrouvée, les reconstructions anatomiques d’Elizabeth Daynès», jusqu’au 23 septembre 2012, musée de Préhistoire d’Ile-de-France. Et aussi un livre aux éditions IAC. Rens. : www.musee-prehistoire-idf.fr

Source : Libération du 28/12/2011