jeudi 16 février 2012

Néandertal versus Sapiens : les archéologues sur les dents

Des Hommes modernes sont arrivés il y a environ 43 000 ans en Europe de l’ouest et 45 000 ans en Europe du sud. Soit bien avant les estimations communément admises. Une révélation qui remet en question nos représentations de la culture des derniers néandertaliens.

A l’origine de ce petit séisme archéologique, une mâchoire et deux molaires humaines. Elles remettent en cause la durée de la cohabitation entre l’Homme de Néandertal (Homo neanderthalensis) et l’Homme moderne (Homo sapiens) en Europe. Ce dernier serait arrivé 5000 à 10000 ans plus tôt qu’on le pensait. Et surtout, son apport culturel spécifique a sans doute pesé d’un poids décisif durant la "période de transition" où il a cohabité avec l'Homme de Néandertal, celui qui occupait déjà les lieux. Période de transition qui recouvre le remplacement progressif de la culture néandertalienne par celle de l’Homme moderne sans que l’apport respectif des deux populations ait jamais pu être précisé, faute de datations.

La fameuse mâchoire, découverte en 1927 sur le site de Kent's Cavern, dans le Sud du Devon au Royaume Uni, a une  histoire controversée. D'abord attribuée à l'Homme de Néandertal, elle fut ensuite considérée comme appartenant à un Homme moderne. En 1989 une datation au carbone 14 semble confirmer cette dernière thèse : la mâchoire aurait entre 34700 et 36400 ans, un âge associé alors à la présence des Hommes modernes dans cette région d’Europe. Mais tout est vite remis en question. De sérieuses incertitudes pèsent sur les datations concernant cette époque. Les techniques de datations au carbone 14 sont encore imparfaites. Et les échantillons prélevés sur les sites sont souvent contaminés par des traces d'animaux fouilleurs (du type blaireau) d'époques ultérieures, qui faussent les datations.

T. Higham et ses collègues anglo-américains ont tout repris à zéro (*). Grâce aux avancées technologiques d’aujourd’hui, on peut  pratiquer des datations au carbone 14 très fiables. Des spectromètres de masse de dernière génération permettent de dater avec précision des restes minuscules (1 mg de carbone suffit) et exempts de  toute contamination. On peut aussi prendre en compte les variations du taux initial de carbone 14 dans les échantillons selon les époques et les régions. On peut même, en s’aidant de nouvelles méthodes statistiques sophistiquées, déterminer avec une grande précision l’âge d’un vestige archéologique dont l’état de conservation ne permet pas la datation au carbone14 (la mâchoire de la Kent’s Cavern en est un exemple) : une seule donnée suffit, la profondeur à laquelle on a trouvé ce vestige, mais à la condition que les couches géologiques qui l’entouraient soient datées.

Les chercheurs sélectionnent donc, parmi les éléments collectés au cours de la fouille de la Kent’s Cavern (1926-1941), ceux qui se trouvaient dans les couches géologiques situées au dessus et en dessous du maxillaire. Ils les soumettent à de nouvelles datations. Ils découvrent vite que l'âge du maxillaire avait été considérablement sous-évalué en 1989. Comment? Un os crânien et deux métacarpes de Rhinocéros laineux découverts dans une couche géologique située au dessus de la mâchoire, donc théoriquement « plus jeunes », sont tous les trois datés à -37 200 ans. Or la mâchoire, par sa position, est nécessairement plus ancienne. Elle est même beaucoup plus ancienne : elle a entre 44 000 et 42 000 ans selon les calculs statistiques des auteurs, un écart considérable avec les estimations antérieures. L’homme auquel elle a appartenu devient ainsi le plus ancien Homme moderne jamais découvert dans le nord ouest de l’Europe.

En Europe du sud, treize équipes européennes ont mis leurs compétences en commun pour aller plus loin (**). Elles ont réexaminé des restes humains découverts depuis longtemps, en 1964 : deux molaires (de lait) récoltées dans la Grotta del Cavallo (la Grotte du Cheval) en Italie du  sud. Cette grotte est un  site important pour les archéologues : elle a longtemps représenté le site modèle de la culture dite "uluzzienne". Traditionnellement, on estimait que cette culture, répartie en Italie, particulièrement dans le sud, avait persisté entre -37000 et -33000 et que les Néandertaliens en étaient les artisans. Et la plupart des écoles archéologiques avaient considéré, sur des critères morphologiques, que les molaires de la Grotte du Cheval appartenaient à des hommes de Néandertal.

Mais là encore, surprise ! En comparant par des méthodes morpho-métriques (mesure des formes) les molaires de La Grotte du cheval avec des spécimens équivalents d’Hommes de Néandertal et d’Hommes modernes, les chercheurs concluent sans appel : les deux molaires de la Grotte du Cheval sont celles d'un Homme moderne. D’autres analyses vont confirmer sans ambiguïté ces résultats : le rapport entre l’épaisseur de l’émail et le volume de la dentine de ces molaires est caractéristique d'un Homme moderne.

Il ne manquait  qu'un élément essentiel : la  datation.  La mauvaise conservation des molaires empêchait leur datation au carbone 14. Par chance, des coquillages perforés, reliquats d’une parure, avaient été découverts à proximité des molaires. La datation des coquillages permettait, par extrapolation, de déterminer l’âge des molaires.  Résultat : les restes de parure avaient entre 45 000 et 43 000 ans. C’était donc l’âge des molaires et celui de l’enfant dont elles garnissaient les mâchoires : le plus ancien Homo sapiens jamais découvert en Europe. Lui et les siens avaient habité cette Grotte du Cheval. Une découverte lourde de conséquences : les Néandertaliens, disparus  il y a 30000 ans environ, avaient donc  côtoyé les Hommes modernes du sud de l’Europe pendant une période beaucoup plus longue que l’on pensait. Alors que les archéologues attribuaient communément aux Néandertaliens "une certaine évolution vers la modernité », (attestée par des pratiques évoluées tels que la fabrication de bijoux à partir de coquillages ou d’os tels que ceux de La Grotte du Cheval, par l’utilisation de colorants), cette évolution pourrait bien être le fait de l'Homme Moderne ainsi consacré comme l'artisan principal de la culture uluzzienne.

C’est la première fois qu’une production de la « période de transition » est attribuée à un Homo sapiens. Un résultat qui devrait inciter la communauté des Archéologues à revisiter les sites uluzziens du sud de l’Italie. Car, pour la première fois aussi, une voie nouvelle de pénétration et de dispersion des Hommes modernes en Europe est identifiée. Une route par l’Italie qu’ils auraient empruntée bien avant la traditionnelle route danubienne.

Source : Les Echos du 14/02/2012