mardi 15 mai 2012

La grotte Cosquer menacée par les eaux

Une élévation brutale du niveau de la mer enregistrée en novembre dernier a déjà grignoté les oeuvres, dont le célèbre panneau dit "des chevaux", sur plus de 5 cm. Et rien ne dit que le phénomène ne va pas s'aggraver.

Véritable musée sous-marin de l'art préhistorique, la grotte découverte en 1985 par le plongeur cassidain Henri Cosquer est en sursis. Selon nos informations, un phénomène inédit s'est produit en novembre dernier dans cette cavité souterraine considérée par les spécialistes de l'art pariétal comme un des plus beaux exemples de grotte ornée au monde.

En quelques jours, pour des raisons qui restent à expliquer, le niveau de la mer au débouché du boyau d'accès est brutalement monté de 5 à 6 cm, noyant une partie significative du célèbre panneau dit "des chevaux", qui surplombe la petite plage rocheuse où les plongeurs prennent pied lorsqu'ils sortent de l'eau.

De source proche de la sous-direction de l'archéologie au ministère de la Culture, on confirme l'information mais on renvoie vers la direction régionale de la Culture, gestionnaire du site depuis sa déclaration, en 1991, pour toute précision supplémentaire. Selon Pierre Rochette, professeur de géophysique au Centre européen de recherche et d'enseignement en géosciences de l'environnement (Cerege), à Aix, visiblement très ennuyé qu'on lui pose la question, cette brutale élévation du niveau de la mer est "un fait incontestable", mais l'explication du phénomène met en jeu "des paramètres d'une grande complexité" et reste pour l'heure "tout à fait confidentielle". Même son de cloche du côté de Luc Vanrell, co-auteur avec Jean Clottes et Jean Courtin du beau livre Cosquer Redécouvert, paru en 2005. Lui non plus ne dément pas, mais invoque le "devoir de réserve" pour couper court.

Pourquoi tant de mystères ?

Sans doute parce que les solutions pour empêcher les destructions liées à la remontée des eaux restent à trouver. Et que les scientifiques redoutent un équilibrage progressif entre le niveau de la mer à l'air libre et dans la cavité.

Au début des années 1990, quelques mois après qu'Henri Cosquer avait rendu publique sa découverte, des instruments de mesure très sophistiqués avaient été placés à l'intérieur et à l'extérieur de la grotte, pour relever les variations de température, d'hygrométrie et de pression atmosphérique. En dépouillant les données accumulées au fil des mois, les experts s'étaient rendu compte qu'une surpression importante et quasi constante régnait à l'intérieur de la grotte, avec entre autres conséquences un niveau des eaux inférieur d'environ 70 cm en moyenne, soit peu ou prou la hauteur du panneau "des chevaux". Selon les conditions météo, la force et la direction du vent, la hauteur et le sens de la houle, la température ambiante et le taux d'humidité dans l'air, cette surpression a toujours fluctué mais finissait par se rétablir autour des mêmes valeurs.

Est-ce toujours le cas aujourd'hui ? Voilà un second mystère. Quelle que soit la réponse, l'élévation du niveau de la mer, qu'elle soit ponctuelle ou irréversible, une autre menace pèse sur les oeuvres des artistes de la préhistoire : la sismicité qui caractérise le littoral méditerranéen. Faible mais constante, cette sismicité bouscule chaque année un peu plus les énormes blocs de calcaire qui coiffent la grotte Cosquer. Et s'il est impossible de prévoir quand et comment, les géologues sont formels : tôt ou tard, cette voûte s'écroulera, détruisant ces peintures et ces gravures exécutées il y a 18 000 ans.

Numérisation des oeuvres

Conscient de ces menaces, le service régional de l'archéologie s'est lancé depuis 2010 dans un vaste programme de recherches et d'études de l'évolution du niveau de la mer sur le très long terme et de la géologie du massif des calanques, doublé d'une campagne d'enregistrement numérique des oeuvres, avec des technologies permettant la restitution du relief et des ornements jusqu'au dixième de millimètre.

L'objectif de ces travaux est de conserver une trace la plus fiable possible de ces oeuvres susceptibles d'être dégradées ou de disparaître du jour au lendemain, afin de permettre aux scientifiques qui ne plongent pas de continuer à travailler sur les centaines de peintures et de gravures que renferme la cavité. Et aux promoteurs d'un futur musée de la grotte Cosquer d'envisager la construction d'une reproduction plus vraie que nature, à l'image de Lascaux II.

Problème : ces deux programmes sont au point mort, faute de financements et de volonté politique claire de la part du ministère de la Culture. Il y a pourtant urgence.
Source : La Provence du 14/05/2012