jeudi 28 juin 2012

Des artistes peintres en Espagne il y a 40.000 ans

Des peintures rupestres dans des grottes du nord de l'Espagne ont été datées à près de 40.000 ans, annonçait un article paru dans Science vendredi.

Les auteurs s'interrogent: Néandertaliens ou Hommes modernes (Cro-Magnon) ? Mais l'article pose en réalité d'autres problèmes, car outre son interprétation, c'est la datation elle-même qui est encore fragile.

L'équipe d'archéologues hispano-britannique qui a signé l'article ( ici en pdf) s'est intéressée aux peintures (mains, signes, animaux) des grottes des régions des Asturies et de Cantabrique, entre Oviedo et Santander. Sept grottes dont la cèlèbre caverne d'Altamira.

Surtout, ils ont utilisé une technique différente de celle habituellement utilisée pour dater les peintures. D'ordinaire pour la période entre 40.000 et la fin de la préhistoire, les scientifiques utilisent le carbone radioactif des traces de torches et surtout du charbon utilisé directement dans les peintures. Mais cette technique trouve ses limites vers 50.000 ans. Aussi, c'est une technique de datation qui a été utilisée, examinant les proportions des isotopes de l'uranium et du thorium dans les couches de calcite qui recouvrent certaines peintures. Une technique qui ne peut dire qu'une seule chose: la peinture ainsi recouverte est nécessairement plus vieille que la calcite.

Or, les études conduites ont révélé quelques dates - une demi-douzaine - vraiment anciennes, puisqu'elles remontent à il y a 35.000 à 41.000 ans, pour ces couches de calcites et donc les peintures situées en dessous. La plupart étant plutôt des signes, même si l'une recouvre en partie un bison jaune. Or, 40.000 ans, c'est pas loin de l'arrivée de l'Homme moderne (anatomiquement tout à fait semblable à nous, parfois encore appelé Cro-Magnon en raison de la popularité de ce nom). Et pas loin non plus de l'extinction des Néandertaliens, dont les dernières traces en Europe se situent justement... en Espagne centrale et du sud.

Cette position charnière alimente bien sûr toutes les discussions possibles sur l'identité des artistes, puisque les ossements fossiles qui permettraient de les trancher sont rarissimes... et que les industries lithiques posent finalement le même type de problème. Or, l'article publié dans Science n'hésite pas à tirer des conclusions audacieuses de quelques dates. Il évoque la possibilité que des Néandertaliens soient les auteurs de ces peintures. Il avance l'idée d'une "évolution" artistique, qui aurait débuté avec des signes simples avant de déboucher sur des figurations complexes.

Ces conclusions semblent manifestement trop rapides aux yeux de certains spécialistes. Non pour l'ancienneté des peintures elle-mêmes. Depuis que celles de la grotte Chauvet ont été datées avec précision et redondance aux environs de 37.000 ans pour les plus anciennes, il n'y a plus de doutes sur l'arrivée avant cette date de populations d'hommes modernes à l'ouest de l'Europe, hommes modernes dont des os fossiles en Roumanie attestent de la présence il y a 39.000 ans. Personne n'imagine, en effet, que des Néandertaliens aient pu réaliser ces fresques espagnoles. En outre, des dents datées en Italie et en Grande-Bretagne plaident en faveur d'une arrivée encore plus anciennes, vers 45.000 ans. Du coup, avoir des Hommes modernes à quelques centaines de kilomètres de là, dans une région accessible soit par l'est, soit par l'ouest des Pyrennées n'a rien de vraiment surprenant.

Le problème soulevé par les critiques démarre par les datations. Non qu'elles soient mal réalisées a priori, mais leur très faible nombre devrait inciter à la prudence me confie Nicolas Teysssandier (Cnrs Toulouse). Helene Valladas, une spécialiste des datations (Cnrs, Gif sur Yvette) au carbone-14, souligne dans l'article de commentaire publié par Science, qu'il y a le risque de surestimer l'âge lorsque la calcite est lavée par de l'eau. Il est d'ailleurs assez étrange de voir l'un des auteurs de l'article persister à mettre en cause les datations de la Grotte Chauvet, qu'il juge trop ancienne, alors qu'il s'agit de la grotte ornée la mieux datée.

Du coup, il semble vraiment prématuré de se lancer dans une théorie sur l'évolution de l'art, et encore plus d'évoquer la possibilité d'artistes Néandertaliens pour ces figures, comme indiqué en conclusion de l'article scientifique. Si l'idée d'une évolution technique et artistique des Hommes modernes après leur arrivée en Europe est plutôt supportée par Nicolas Teyssandier, qui récuse l'idée d'une "révolution Cro-magnon", le préhistorien souligne qu'il faut l'appuyer sur un large ensemble d'informations si l'on veut lui donner un statut solide... et non sur des éléments trop peu nombreux. Et qu''il est carrément douteux de s'engager sur des bases aussi fragile sur l'hypothèse "néandertal" comme auteur des fresques rupestres.

Source : Sciences2 du 18/06/2012