vendredi 29 juin 2012

Neandertal, à l'origine des plus anciennes peintures rupestres ?

40 800 ans ! C'est l'âge record d'un ornement de la grotte d'El Castillo, en Espagne, selon une étude publiée dans "Science". L'homme de Néandertal pourrait-il en être l'auteur ? Sciences et Avenir a interrogé Jacques Jaubert, l'un des meilleurs spécialistes du sujet.

Les peintures rupestres de 11 grottes situées en Espagne ont été datées avec une nouvelle méthode par une équipe de chercheurs britanniques et espagnols. D'après leurs résultats, il s'agit des plus anciennes peintures pariétales en Europe. L'analyse du préhistorien Jacques JAUBERT, du laboratoire PACEA , responsable de l’étude de la grotte de Cussac, en Dordogne (lire Sciences et Avenir, avril 2012, n°792).

Les mains de la grotte d'El Castillo, en Espagne. L'une serait datée d'au moins 37.300 ans



Selon une étude publiée le 15 juin dans la revue « Science », des peintures préhistoriques ont été datées de 40.800 ans sur le site d’El Castillo, en Espagne. Ce sont donc les plus anciennes à ce jour: qu’est-ce que cela implique ?

Jacques JAUBERT : Effectivement à El Castillo une tache rouge a été datée à 40.800 ans, une main négative à 37.300 ans, et une figure claviforme à 35.600 ans, dans la grotte d'Altamira. Ces résultats sont importants et inédits, mais ils ne modifient pas nos connaissances dans la succession chronologique de l’art pariétal européen. Jusque-là, nous n’avions pas de dates pour les phases antérieures aux œuvres de la Grotte Chauvet, lesquelles remontent à l’Aurignacien récent (37.000 ans). Avec la datation la plus ancienne d’El Castillo, nous sommes dans la fourchette basse, appelée Aurignacien ancien, de cette période. Cette culture est attribuée à l’Homme moderne, Homo sapiens sapiens. Si ces âges espagnols sont aussi spectaculaires, c’est en fait parce qu’ils correspondent à ce que l’on appelle des "datations calibrées" auxquelles nous ne sommes pas encore habitués. A titre d’exemple, avec ces nouvelles calibrations, les peintures de la Grotte Chauvet sont passées de 31.000 ans il y a 10 ans, à 37.000 ans aujourd’hui.

Pourtant une hypothèse révolutionnaire a été avancée par Alistair Pike, un des signataires de l’article. Selon lui, ces réalisations pourraient être l’œuvre de Néandertaliens. Ce qui serait une première …

Il faut être très prudent avec ce genre d’attribution ! Là, nous touchons à des questions complexes qu’il est difficile de résumer. Il faut juste rappeler que la situation de la péninsule ibérique est particulière, puisque des populations néandertaliennes s’y trouvaient encore il y a environ 30.000 ans du côté de Gibraltar, tout à fait au sud. Mais, au nord de la péninsule, à El Castillo, la situation est radicalement différente : nous n’avons trouvé jusqu’à présent aucun fossile néandertalien pour cette période là. Pour moi, ces réalisations sont donc plutôt l’œuvre d’Homo sapiens sapiens.

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Laboratoire Pacea, UMR 5199, Université Bordeaux 1 – Talence : De la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie .

Datations calibrées : dans les années 50 quand a été mise au point la méthode du carbone 14, on ignorait que la courbe de diminution du C14 n’est pas régulière. Phénomène dont on s’est aperçu dans les années 90. On a alors étalonné cette méthode avec d’autres, et notamment celle de l’Uranium-Thorium. On s'est alors rendu compte que plus les âges étaient anciens, plus la marge d’erreur est importante. Depuis une quinzaine d’années, des laboratoires de datations s'efforcent de mettre au point des courbes de calibration pour obtenir les âges « vrais ».

Source : Sciences et Avenir du 15/06/2012