mardi 20 novembre 2012

Les ancêtres de l'homme chassaient avec des lances

L'ancêtre commun de Néandertal et d'Homo sapiens emmanchait déjà des silex au bout de bâtons en bois pour tuer des animaux il y a 500.000 ans.

Il y a 500.000 ans, l'ancêtre de Néandertal et d'Homo sapiens utilisait déjà des lances pour tuer des animaux. C'est ce qu'affirme une étude publiée dans la revue Science vendredi. Non seulement, cette technique de chasse serait apparue 200.000 ans plus tôt qu'on le pensait. Mais elle aurait aussi été mise au point par l'ancêtre direct de l'homme (Homo heidelbergensis), considéré jusqu'alors comme trop peu évolué pour maîtriser cette technique. «Cela modifie totalement notre conception des prédécesseurs de l'homme moderne», déclare Jayne Wilkins, de l'université de Toronto (Canada), qui a conduit les recherches. «Certains des traits que l'on associe à l'homme moderne remontent plus loin dans le temps», ajoute Benjamin Schoville, de l'université d'Arizona (États-Unis), l'un des coauteurs.

L'étude a été conduite en Afrique du Sud, sur le site de Kathu Pan, dans la région du Cap du Nord. Des fouilles réalisées entre 1979 et 1982 avaient permis de collecter de nombreuses pierres taillées. Récemment, la couche de sédiments où ces pièces ont été mises au jour a été datée à -500.000 ans selon des nouvelles méthodes plus performantes que celles utilisées il y a trente ans. Une datation aussi ancienne a évidemment suscité beaucoup d'intérêt et entraîné un réexamen de la collection.

Une étude contestée par des paléontologues français

Les chercheurs ont étudié de près tout particulièrement les éclats triangulaires. Sur certains d'entre eux, ils ont noté que l‘extrémité de la pointe porte des traces de cassures et que la base semble avoir été intentionnellement travaillée comme pour pouvoir l'attacher à quelque chose. Pour Jayne Wilkins et son équipe, ces petites pierres ont été fixés au bout d'une lance. Pour le vérifier, ils ont fabriqué plusieurs répliques de ces cailloux, les ont fixées sur un bout de bois avec des tendons de bovins et de la gomme d'acacia. A défaut de pouvoir chasser des animaux bien vivants avec des armes du Pléistocène, ils ont propulsé les petites lances de leur fabrication avec une sorte d'arbalète contre une carcasse de gazelle. Résultat, l'impact a provoqué des cassures sur les pointes identiques à celles visibles sur les fossiles.

L'étude est loin de convaincre. D'abord, la datation est contestée. Le fait que le site a été daté quelques années après sa découverte dérange. Rien ne garantit en effet que les pierres sont de la même époque que la couche sédimentaire dans laquelle elles ont été trouvées «Je ne mettrai pas ma main au feu», note Francesco d'Errico, de l'université de Bordeaux 1.

Les traces sur les éclats posent aussi problème. «C'est intéressant mais pas renversant, affirme Jean-Jacques Hublin, de l'institut Max Planck de Leipzig (Allemagne). Il faudrait d'autres éléments pour être sûr que l'impact d'une lance de ce type contre un animal provoque des cassures comme celles qu'ils ont repérées. Rien n'indique aussi que ces objets ont été utilisés comme armes de jet. Il ne s'agit pas de toutes petites pointes, elles sont trop lourdes pour être lancées à de longues distance comme des sagaies. Elles peuvent être efficaces mais à quelques mètres seulement».

«Les préhistoriens américains sont de grands adolescents»

Le scénario de la lance ou du javelot hérisse Éric Boëda, de l'université Paris X Nanterre. «L'éclat triangulaire peut avoir été attaché à un manche très court pour couper, percer ou racler. On a tous cassé des extrémités de couteaux. Les préhistoriens ont beaucoup de fantasmes et les chercheurs américains sont des grands adolescents. Il est très difficile de se débarrasser de nos schémas de pensée et d'essayer de retrouver toute la gestuelle qui permettait de tuer des animaux sauvages».

Pour Jean-Jacques Hublin et Eric Boëda, la lance avec un éclat de pierre au bout comme la décrivent les chercheurs américains ne constitue pas une avancée technique majeure. La découverte de splendides lances en bois datant de -400.000 ans à Schöningen dans une mine de lignite en Allemagne montre que ce type d'armes existait depuis longtemps. «C'est un gisement exceptionnel mais on peut penser que ces objets étaient déjà utilisés il y a un million d'années».

Enfin, l'idée selon laquelle il y aurait une diffusion continue des technologies et un progrès continuel comme le sous-entend l'étude publiée dans la revue Science est aujourd'hui battue en brèche. «Sur le site d'Umm el Tlel, une oasis en Syrie, nous avons fouillé 500.000 ans d'histoires. Des cultures techniques très différentes s'y succèdent mais il y a toujours la même quantité de chameaux», souligne Éric Boëda.

Source : Le Figaro du 16/11/2012