vendredi 17 mai 2013

L’origine du genre humain en Asie ? Vraiment ?

Drôle de texte que celui-ci, dans lequel le New Scientist fait état d’un débat houleux sur la nature de l’homme de Florès et, surtout, d’une hypothèse qui place en Eurasie, et non en Afrique, le berceau de l’humanité. Drôle de texte, parce que cette théorie me semble — à en juger par ce qui est rapporté dans l’article, du moins — fondée à peu près uniquement sur des éléments assez marginaux. À vous de juger…

De manière générale, la très grande majorité des paléontologues s’entendent pour placer l’origine du genre humain en Afrique, où des australopithèques auraient évolué pour donner Homo erectus il y a un peu moins de 2 millions d’années. Les étapes évolutives qui ont précédé cet «homme debout» et qui l’on suivi sont l’objet de débats — par exemple, contrairement à ce qu’on enseignait quand j’étais au secondaire, il n’est pas si sûr qu’Homo habilis figure parmi nos ancêtres —, mais il est bien établi que notre évolution est passée par H. erectus. En outre, le plus clair des preuves archéologiques, de même que leur interprétation très majoritaire, indiquent que H. erectus fut le premier homininé à quitter l’Afrique.

Cependant, écrit le New Scientist, il existe des artéfacts qui pourraient être interprétés (ce mot étant important, ici) comme des indices appuyant une autre théorie, voulant que H. erectus ne serait pas apparu en Afrique, mais plutôt en Eurasie, et qu’il aurait ensuite migré sur le «Continent noir», y aurait évolué et en serait ressorti sous notre forme actuelle. Les éléments de preuve invoqués sont les suivants :

L’homme de Florès. Découvert en Indonésie il y a 10 ans, ce squelette nain ne serait, pour certains, rien d’autre qu’un H. erectus déformé par une maladie. Plusieurs experts le considèrent toutefois comme une espèce à part entière qui aurait évolué à partir des H. erectus sortis d’Afrique, une position solidifiée par le fait que l’on a trouvé d’autres squelettes (mais un seul crâne à ce jour, cependant) partageant les mêmes caractéristiques. Cependant, certains de ses traits semblent particulièrement archaïques, notamment son crâne proportionnellement petit (même pour un hobbit), ce qui fait dire à quelques uns qu’il pourrait s’agir d’un descendant direct d’un australopithèque quelconque.
L’homme de Dmanisi. En 1991, des archéologues ont découvert en Géorgie des restes de H. erectus datant de 1,77 millions d’années, soit presque autant que les plus anciens fossiles connus pour cette espèces (1,8MA). D’autres signes suggèrent en outre une occupation du site remontant à 1,85 MA, ce qui est presque aussi vieux que le moment estimé de l’apparition de H. erectus (1,87 MA). Il faudrait donc que notre ancêtre ait eu une sacrée bougeotte pour sortir d’Afrique presque tout de suite après être «venu au monde» — à moins qu’il soit apparu hors de l’Afrique pour y rentrer par la suite.
«Trou» dans les fossiles. Les origines de H. erectus sont mal connues parce qu’il y a une sorte de trou dans les archives fossiles déterrées en Afrique. De là, les partisans de la thèse de l’Eurasie avancent que les pièces manquantes doivent se trouver hors d’Afrique. On ne les aurait donc pas trouvé parce qu’on serait engoncé dans la théorie dominante, qui confine les recherches en Afrique.

Ce dernier point m’apparait, à mes yeux de dilettante en tout cas, particulièrement chambranlant. En principe, il faut obtenir des évidences avant d’adhérer à une thèse, mais on demande ici de faire l’inverse : il faut prêter un minimum de foi à la thèse afin de pouvoir en obtenir les preuves.

En outre, il y a toujours un danger à fonder une théorie ou une déduction sur ce qu’on ne connaît pas, plutôt que sur ce qui est su. Il y a 20 ou 30 ans, une autre théorie expliquait la bipédie par le fait que nos ancêtres auraient peut-être passé des millénaires à trouver refuge dans l’eau ; c’est afin de pouvoir s’éloigner davantage de la berge, disait-on, à une profondeur où les prédateurs terrestres ne pouvaient pas les atteindre, que nos ancêtres (avant les australopithèques) auraient adopté la position debout. Cette thèse avait aussi l’avantage, soulignaient ses partisans, d’expliquer pourquoi il y avait un trou dans les archives fossiles avant les australopithèques : il fallait chercher sous l’eau ! Des travaux subséquents, qui ont trouvé que le corps des premiers australopithèques étaient assez bien adapté pour une vie semi-arboricole, montrent les risques qu’il y a à s’appuyer sur ce qu’on ne sait pas.

Par ailleurs, à moins que j’en aie manqué un bout, le fait que l’homme de Florès soit une espèce distincte n’amène pas grand-chose au moulin du «camp» eurasien. En fait, même si l’on admet qu’il descend d’un australopithèque, on ne peut pas en conclure que H. erectus est apparu hors d’Afrique — cela ne fait logiquement que garder ouverte cette possibilité théorique.

Le point le plus intéressant, toujours à mes yeux d’anthropologue du dimanche, est celui de l’homme de Dmanisi. Il serait en effet étonnant que H. erectus soit apparu en Afrique et en soit presque instantanément sorti. Mais ce n’est, d’une part, pas complètement impossible et surtout, cela n’exclut pas, d’autre part, que la date actuellement admise pour son apparition soit trop avancée.

Alors, qu’en dites-vous ?

Souce : La Presse.ca du 16/05/2013