lundi 4 novembre 2013

Les longues marches d’Homo sapiens

L’homme, le genre Homo, apparaît en Afrique vers 2 millions d’années. Longtemps, on a pensé - moi compris - que seuls des grands hommes nantis de cerveaux développés et artisans d’outils complexes avaient été capables de s’affranchir du monde des forêts et d’investir de nouveaux territoires loin des arbres. Une étude publiée cette semaine sur les restes fossiles du site de Dmanisi, en Géorgie - aux portes de l’Europe et de l’Asie -, montre que les premiers conquérants à l’aube de l’humanité n’étaient pas très corpulents, et leurs cerveaux pas si gros que cela. Ce qui ne les a pas empêchés de s’installer dans d’autres écosystèmes, tâche difficile pour toute espèce. Et début de la longue marche du genre Homo sur la Terre.

Mais, chemin faisant, Homo piétine ses frères africains les plus proches de lui, comme les descendants de Lucy. Alors il se déploie et, au fil des millénaires, le rameau africain s’étend sur trois continents, avec les hommes de Neandertal au nord de la Méditerranée, Homo sapiens au sud (nous), les hommes (femmes) de Denisova en Asie centrale, d’autres en Asie orientale au statut encore incertain, d’autres encore à Java et aussi les controversés petits hommes de Florès. Que d’hommes sur l’Ancien Monde il y a à peine 100 000 ans !

Puis se met en place la longue marche de notre espèce Sapiens depuis l’Afrique, entre 100 000 et 50 000 ans. Les ancêtres immédiats de toutes les femmes et les hommes d’aujourd’hui se lancent comme une traînée d’ocre sur les vieux continents, d’abord sur les franges méridionales de l’Asie, puis vers l’Europe. Chemin faisant, ils contribuent à la disparition des autres espèces d’hommes tandis qu’ils atteignent les nouveaux mondes par voie d’eau : Australie, Amériques et Océanie. Dans une interprétation aussi sinistre qu’erronée de Darwin, quel succès ! D’un point de vue réellement darwinien, ces pertes de la diversité humaine révèlent que notre espèce est la seule survivante d’une lignée jadis florissante. Aujourd’hui, l’expansion démographique est une affaire d’hommes à hommes au sein de notre espèce.

L’homme est le plus formidable bipède jamais créé par l’évolution. Ses plus grandes avancées politiques et intellectuelles se sont faites avec ses pieds. Sa liberté vient du talon et des orteils de son pied. C’est un péripatéticien dans l’âme et, navré de le constater, les penseurs bien en chaire, trop installés sur leur séant et leurs certitudes, n’ont jamais changé le monde. Au contraire, ils s’opposent aux mouvements du monde. Rien de pire que les corps et les pensées immobiles.

Je pense au héros de Romain Gary dans « Les Racines du ciel » qui, via une longue marche dans le bush, fait prendre conscience au monde de la disparition des éléphants au mitan du XXe siècle. Je pense à Schaller qui, à la même époque, traverse les savanes durant des semaines pour montrer que ce n’est pas un enfer ravagé par les griffes et les crocs des prédateurs et des charognards.

Quand les femmes et les hommes s’insurgent contre des malédictions, le malheur, l’incompréhension et l’ignorance, ils processionnent. Quand ils recherchent le salut ou la sagesse, ils vont en pèlerinage. Quand ils espèrent un retour en politique, ils traversent des déserts, réels ou médiatiques. Quand ils protestent contre les décisions des puissants ou les diktats de l’économie, ils manifestent.

Les chemins de la liberté se font pas à pas, comme la marche de Martin Luther King pour les droits civiques des Noirs en 1963 avec, à l’arrivée, Barack Obama. Celle des Beurs en 1983 qui, partis à une trentaine de Marseille à pied - et sans ballon - arrivèrent une centaine de milliers à Paris… mais si peu occupent des positions politiques majeures. Même si les pays du Maghreb ont donné de beaux coureurs de fond à la France, la course n’est pas finie.

Revenons à la fin de la préhistoire des Homo sapiens. À pied, en bateau, ils vont conquérir presque tous les écosystèmes de la Terre, ce que n’a jamais fait aucune espèce. Aujourd’hui, des Sapiens fuient la misère, la tyrannie et le changement climatique vers des pays figés par la crise et le vieillissement de leurs populations. Mais ils meurent d’épuisement en chemin ou se noient.

L’écrivain voyageur Bruce Chatwin a écrit qu’un gros cerveau sert à marcher en chantant dans le désert. Hélas, les chants des pistes disparaissent avec les derniers Aborigènes, et ainsi s’achève le temps du rêve par-delà l’horizon : « I have a dream. »

Pascal picq
paléoanthropologue
au collège de France

Source : Sud-Ouest du 19/10/2013