jeudi 19 décembre 2013

“La prochaine grande espèce qui disparaîtra ? Probablement nous !”

Pascal Picq est paléoanthropologue au Collège de France. Il est spécialiste de l’évolution de l’Homme et des grands singes. Des théories qu’il applique... à l’entreprise et à l’économie. Il s’inquiète aussi fortement de la perte de la biodiversité sur Terre. C’est ce qu’il explique dans son ouvrage "De Darwin à Lévi-Strauss : l’Homme et la diversité en danger" (Odile Jacob 2013). Dans ce cadre, il sera l’orateur des Grandes conférences liégeoises, ce soir.

Vous insistez sur le fait que Darwin est plus que jamais d’actualité. Notamment en raison de la disparition actuelle de la biodiversité ?

En effet. La théorie de l’évolution, qui est une théorie du changement dans la nature, montre que les espèces n’évoluent pas seules. Il y a coévolution. La biodiversité est la fille naturelle de l’évolution et, sans diversité, pas d’évolution. Moins il y a de diversité, moins les espèces peuvent s’adapter : c’est la règle d’or. La biodiversité se construit dans le tissu des relations entre les espèces d’une même communauté écologique, avec toutes les formes de parasitismes et toutes les sortes de compétition, de prédation, d’entraide …etc. L’Homme fait partie de ces diversités. Mais depuis plusieurs milliers d’années et, avec une brutalité inouïe depuis un siècle, notre espèce fait disparaître des espèces sauvages et domestiques a un rythme effarant et, aussi, des langues et des cultures humaines. En agissant ainsi, nous mettons en danger le devenir de notre espèce.

Alors, la prochaine grande espèce qui disparaîtra, c’est nous ?

Si on ne prend pas rapidement conscience des désastres en cours, c’est probable. Depuis que je suis né (1954) la population mondiale a été multipliée par trois ! A cela, vous ajoutez une consommation d’énergie multipliée en moyenne par cinquante par individu. La Terre ne peut plus le supporter. Cependant, la vraie question n’est pas la survie de l’homme en tant qu’espèce, mais celle de tous nos enfants. Nous assistons à une concentration phénoménale de l’urbanisation. Bientôt, 70% de la population mondiale vivra dans des mégapoles. Imaginez – et cela arrivera – qu’un agent pathogène débarque dans le Bénélux, une des régions les plus densément peuplée de la Terre ? Même si la médecine moderne a accompli des progrès fantastiques, nous ne sommes jamais sortis des mécanismes de la coévolution et de la sélection naturelle. Par exemple, il faut réapprendre à vivre avec des maladies que nous savons soigner mais qui nous protègent d’autres sources pathogènes avec lesquelles nous n’avons pas coévolué. Donc voilà le paradoxe de l’humanité actuelle : nous sommes plus de 7 milliards – quel succès !- mais si nous ne comprenons pas les enjeux des diversités, il y a de fortes chances que dans un avenir plus ou moins lointain, les populations qui assureront le devenir de notre espèce soient celles que nous méprisons et que certains appellent “primitives”. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elles participent de notre diversité et qu’elles continuent à vivre avec leurs communauté écologiques ; une véritable assurance vie de notre espèce.

Pour vous, Darwin est partout … Même dans l’entreprise selon vous ! Parce que l’entreprise est une jungle ?

Vous savez, une mauvaise compréhension de l’évolution conduit à une mauvaise économie. La loi du plus fort, la survie du plus apte, la compétition à outrance … ce sont des clichés que l’on retrouve en biologie et en économie, comme le “gène égoïste” à l’époque du libéralisme débridé des années Thatcher et Reagan. La sélection naturelle explique comment certains individus laissent une plus grande descendance que d’autres, et cela passe par une grande diversité de mécanisme comme la prédation, la compétition, mais aussi l’entraide et la coévolution (coopétition par exemple). Les entreprises sont comme des espèces, avec des individus différents apportant différentes contribution au succès à l’adaptation.

Un exemple concret ?

La vie innove et s’adapte depuis plus de 3 milliards d’années et il est utile de connaître ces mécanismes dans une économie mondialisée de l’innovation. Mon intérêt et mon travail actuel sur ces question vient d’un constat : pourquoi l’Europe continentale n’est pas capable de faire émerger des GAFAT (Google, Apple, Facebook, Amazon, Tweeter) ? Parce que nos pays restent imprégnés par la pensée du grand Jean-Baptiste de Lamarck. L’innovation se comprend comme une réaction active à un changement d’environnement. C’est la parabole de la girafe qui allonge son cou pour attraper des feuilles. Traduction dans nos entreprises : le marché impose d’innover pour survivre et pour cela on mobilise notre créativité. Donc, nous somme bon pour nous adapter à un marcher préexistant. Par contre, nous sommes incapables de voir ce qui va changer le marcher (“change the world” selon Steve Jobs). En d’autres termes, si nous savons développer des filières existantes, nous sommes mauvais pour en faire émerger de nouvelles. Et c’est bien une question de culture, donc d’anthropologie et de vision du monde.

Quelle serait “l’entreprise darwinienne”, alors ?

L’innovation lamarckienne vise à améliorer les produits, les services …. L’innovation darwinienne s’articule en trois temps : variation, sélection, développement. Dans la nature, nos gènes font de la variation, puis l’environnement sélectionne. Toutes les entreprises les plus innovantes (Google, 3M, Facebook …) suscitent de la variation de la part de leurs agents. Comme chez Darwin, elles ont compris que toute personne dans l’entreprise peut être capable d’innover car toute différence est une potentialité pour l’adaptation de l’espèce. Mais entendez-moi bien : il ne s’agit de copier telle ou telle espèce ou entreprise. Il faut mettre en place des mécanismes universels de l’innovation et de l’adaptation qui, évidemment, donneront des résultats qui dépendent des histoires de chacune et de leurs contextes.

Source : La Libre du 12/12/2013