vendredi 13 décembre 2013

Le plus vieil ADN humain connu livre ses secrets

Une séquence génétique tirée d'un Européen datant de 400.000 ans montre des liens inattendus avec un hominidé sibérien.

C'est un témoin clé de l'histoire de l'humanité, rendu un peu plus bavard par des techniques d'interrogatoire poussées, qui vient de livrer une partie de son histoire. Il ­attendait ce moment depuis quelque 400.000 ans. Une équipe internationale (Allemands, Chinois, Espagnols) a réussi le tour de force de réussir à lire de l'ADN d'un hominidé qui vivait au pléistocène moyen. Le plus vieil ADN de la lignée humaine jamais reconstitué (travaux publiés dans la revue Nature).

Il vivait à la préhistoire dans ce qui est aujourd'hui le nord de l'Espagne, plus précisément dans la Sierra de Atapuerca. Là se trouve un site archéologique exceptionnel, baptisé Sima de los Huesos («le gouffre des os»), possédant des conditions de conservation exceptionnelles. D'innombrables os, venant de 28 individus, certains presque complets, y ont été exhumés. Ils datent de plus de 300.000 ans. Matthias Meyer, de l'institut Max Planck d'anthropologie de l'évolution à Leipzig (Allemagne), a développé une technique novatrice, bien plus performante que les précédentes, pour extraire (à partir de prélèvements de 1,95 g dans un fémur), décrypter les bouts d'ADN ainsi isolés (longs d'au moins 45 «lettres») et reconstituer une séquence complète d'ADN mitochondrial longue de 30.000 «lettres». «C'est tout à fait extraordinaire, estime Jean-Jacques Hublin, professeur de paléoanthropologie et col­lègue de Matthias Meyer à l'institut Max Planck de Leipzig. Obtenir une séquence complète sur un ADN aussi vieux est une vraie performance technique. Vu les caractéristiques très particulières du site de Sima de los Huesos, on peut d'ailleurs se demander si une telle découverte a des chances de se renouveler ailleurs.»

Vives discussions

Que nous apprend cette séquence d'ADN ? C'est là que cela se corse. L'un des scénarios classiques de l'histoire des hominidés est que, après leur sortie d'Afrique, ils ont progressivement colonisé l'Europe et l'Eurasie, se scindant en deux groupes il y a entre 300.000 et 350.000 ans. Pour le groupe d'Asie, l'un des témoins principaux est représenté par une phalange d'auriculaire d'un enfant de 7 ans, plus quelques dents datant d'il y a 50.000 à 80.000 ans (homme de Denisova, trouvé en Sibérie). La même équipe avait séquencé l'ADN de cette phalange en 2010.

À la grande surprise des chercheurs, l'«Espagnol» d'il y a 400.000 ans et le Denisovien sont proches, beaucoup plus proches que l'on pouvait s'y attendre. «Les discussions vont être vives sur les hypothèses proposées par les auteurs pour expliquer ce résultat, reconnaît Jean-Jacques Hublin. Aucune ne peut être entièrement validée à l'aune de nos connaissances. J'ai quelques préférences, comme celle de considérer qu'ils ont tous deux conservé des bribes d'un génome plus ancien. Mais il y a en­core du pain sur la planche pour le prouver.» Si on ne peut plus parler de «chaînon manquant», ce nouveau témoin clé de l'évolution de la branche Homo nous apprend que toutes les pièces du puzzle ne sont peut-être pas dans le bon ordre.

Source : Le Figaro du 04/12/2013