mardi 28 janvier 2014

Un homme préhistorique à la peau foncée et aux yeux bleus

Des chercheurs ont réussi l'exploit de décrypter les gènes d'un chasseur-cueilleur qui vivait il y a 7000 ans.

Il avait 30 à 35 ans au moment de sa mort, il y a quelque 7000 ans. Il vivait dans ce qui est aujourd'hui le nord-ouest de l'Espagne. Grâce à une analyse fine de son ADN et à une reconstitution faciale à partir de son crâne, les chercheurs ont pu établir un véritable portrait-robot de cet homme préhistorique. Et en couleur puisque ses gènes ont parlé: il devait avoir la peau foncée, les cheveux bruns et… les yeux bleus.

C'est ce qu'une équipe internationale de 24 chercheurs (espagnols, américains, danois, australiens, hollandais), sous la houlette de l'Espagnol Carles Lalueza-Fox (Institut de biologie évolutive, Barcelone) vient de rendre publique dans la revue Nature .

Les chercheurs ont réussi à obtenir la séquence ADN quasi complète de Brana-1 (son appellation) à partir d'une dent très bien conservée. Il avait été trouvé en 2006 dans la grotte de La Brana-Arintero, dans la province de Leon, en compagnie d'un deuxième squelette masculin. À cette époque (nommée mésolithique, entre le paléolithique et le néolithique, la plus proche de nous), les hommes vivaient de leur chasse et de la cueillette de végétaux. Premier résultat des analyses, ces chasseurs-cueilleurs ibériques étaient génétiquement éloignés des populations européennes actuelles. Mais ils étaient cependant plus proches des Européens du Nord (Suédois ou Finlandais par exemple).

La séquence ADN quasi-complète de Brana-1 a été obtenue à partir d'une dent très bien conservée.

«Ses gènes montrent qu'il devait avoir la peau et les cheveux foncés, ce qui est une première surprise, mais il possède aussi des gènes qui, chez l'humain moderne, engendrent des yeux bleus, explique Carles Lalueza-Fox. Cette combinaison génétique n'existe pas dans les populations européennes modernes.» On pensait jusqu'ici que le teint de peau de ces hommes préhistoriques devait être plus clair. Le changement s'est donc fait plus tard. Les chercheurs ont également comparé l'ADN séquencé de Brana-1 à d'autres ADN anciens, comme celui d'un fossile humain vieux de 23.000 ans, découvert en Sibérie, près du lac Baïkal. «Il y a clairement une signature génétique commune entre eux», estime Carles Lalueza-Fox. «Ce qui montre qu'il y a une continuité génétique dans ce laps de temps entre l'Eurasie occidentale et l'Eurasie centrale.»

Les chercheurs ont également pu explorer les gènes du système digestif de ce chasseur-cueilleur. Il s'avère qu'il était intolérant au lactose et mal «équipé» pour digérer l'amidon (céréales ou pommes de terre). Les chercheurs estiment donc que c'est au sortir du mésolithique, il y a 5000 ans, et à l'entrée au néolithique, que le chasseur-cueilleur, devenu agriculteur et éleveur, a changé au fil du temps, privilégiant les individus pouvant boire du lait et assimiler les céréales.

Résistance à certains agents pathogènes et à certaines maladies

«Le travail de Carles Lalueza-Fox est remarquable, estime Philippe Charlier, médecin légiste et spécialiste de l'ADN ancien. Le connaissant, s'il suggère que tous ces caractères étaient vraisemblablement présents, il a sans nul doute raison.» L'autre squelette, Brana-2, pourrait-il confirmer le tableau? «Nous y travaillons très fort, nous a confirmé Carles Lalueza-Fox. Mais pour le moment, nous n'avons pas pu trouver un vraiment bon échantillon à partir de ce fossile. Peut-être que ce second squelette a été plus exposé à l'eau, ce qui a affecté la préservation de l'ADN.»

D'autres caractères génétiques de cet homme préhistorique ont été repérés, comme la résistance à certains agents pathogènes et à certaines maladies, variations génétiques encore présentes chez l'homme moderne. «Il est clair, affirme Carles Lalueza-Fox, que nous pouvons maintenant, grâce aux progrès techniques, étudier la génétique des hommes de la préhistoire à partir d'échantillons anciens. Et je prédis que l'archéo-génétique va révolutionner notre point de vue sur cette période et va entraîner de grands changements, générant ainsi un tableau plus complexe et fin du passé.»

Source : Le Figaro du 27/01/2014