mardi 18 février 2014

Des traces de pas vieilles de 800.000 ans en Angleterre

En remuant le sable d'une plage de la côte est, une forte marée a mis au jour des sédiments datant du pléistocène. Et révélé les plus anciennes empreintes jamais découvertes en Europe.

Une famille marche en bord de mer et, 800.000 ans plus tard, des paléontologues s'émeuvent. Un énorme coup de chance a permis à Nick Ashton, du British Museum de Londres, et son collègue Martin Bates, de la Trinity St David's University, de tomber sur ces traces de pas. Ils effectuaient un relevé géologique sur la plage de Happisburgh, sur la côte est de l'Angleterre. Un site bien connu des chercheurs, qui y avaient déjà trouvé il y a trois ans des fossiles de mammouths et surtout des pierres taillées, prouvant pour la première fois que l'homme était déjà présent dans le nord de l'Europe il y a 800.000 ans.



Mais en ce mois de mai 2013, Martin Bates aperçoit une chose inhabituelle: sous le sable remué par une forte marée, des sédiments anciens sont révélés et forment une sorte de «pâte feuilletée» de vase, compacte, très ferme et peu humide. Une petite zone de 12 mètres carrés, parsemée de creux allongés, attire particulièrement l'attention du chercheur. Et s'il s'agissait de traces de pas ? L'âge du site est connu des chercheurs, les empreintes peuvent donc être fort anciennes… Dans son blog, Nick Ashton raconte les moments de doutes, l'élimination rapide de diverses hypothèses, puis la conviction qui se dessine.

Paléolithique inférieur

Peu après, ils reviennent avec une troisième comparse, Sarah Duffy (université de York), pour observer ces empreintes avant que la marée suivante ne les efface à tout jamais. «La méthode était bonne mais la météo ne l'était pas», écrit sur son blog Nick Ashton: après avoir, sous la pluie, pris des centaines de clichés et mesuré les traces, ils repartent trempés, déçus, et finalement plus très convaincus.
La reconstitution en 3D et l'analyse des clichés confirmeront pourtant la belle intuition: les chercheurs avaient bien là des empreintes laissées dans la vase d'un estuaire par des marcheurs du paléolithique inférieur, les plus anciennes jamais retrouvées en Europe du Nord. Des carottages dans la falaise confirmeront que les sédiments qui contenaient les empreintes ont entre 1 million et 780 milliers d'années. À l'époque, la Grande-Bretagne était reliée au reste de l'Europe par des terres émergées.

«C'est très émouvant»

«C'est absolument magnifique», s'enthousiasme Marie-Hélène Moncel, directrice de recherche au CNRS et membre du département préhistoire du Muséum national d'histoire naturelle. «Seuls trois sites avaient déjà révélé des traces de pas plus anciennes, tous situés en Afrique. C'est très émouvant, on peut les voir qui marchent il y a 800.000 ans!»

Car c'est fou, ce que l'on peut déduire de simples traces de pas… «Ces empreintes fugaces de corps mous nous donnent beaucoup d'informations, explique Marie-Hélène Moncel. On peut calculer la taille des individus, leur poids, leur posture et leur démarche… On peut même reconstituer un événement, en voyant si leur marche s'est interrompue, par exemple.»

Une famille

Douze empreintes assez nettes pour être identifiées font très clairement apparaître le talon, la voûte plantaire et même, pour l'une d'entre elles, des orteils, nous dit l'étude publiée dans PlosOne . Les pieds, appartenant à au moins cinq individus différents, mesuraient de 140 à 260 mm (soit des pointures allant du 23 au 41…), ce qui montre que des enfants étaient présents. «C'est clairement une cellule familiale», selon Nick Ashton. Ses membres mesuraient entre 93 cm et 1,73 m de haut, et le plus grand pouvait peser une cinquantaine de kilos. Un rapport entre la taille et le poids qui est très surprenant. «50 kg, ce n'est pas lourd du tout, s'étonne Tony Chevalier, anthropologue au Musée de Tautavel. Chez Néandertal, on pense que les individus de cette taille en pesaient plutôt 80!» Les promeneurs de Happisburgh étaient plutôt graciles…

On ignore à quelle espèce ils appartenaient. Les chercheurs britanniques pensent à Homo antecessor, sans pouvoir l'affirmer en l'absence d'os humains. On sait que ces bipèdes dotés d'outils rudimentaires en pierres taillées et en bois étaient des chasseurs-cueilleurs, et pouvaient aussi se faire charognards. Et qu'à leurs heures perdues, ils aimaient marcher dans la vase…

La longue marche vers la colonisation humaine de l'Europe

«La première preuve de colonisation de l'Europe a été retrouvée en Géorgie, avec des restes datant de 1,8 million d'années», explique Tony Chevalier, anthropologue à l'université de Perpignan détaché au Centre de Recherche de Tautavel. Ce premier hominidé sorti d'Afrique était un Homo erectus. Homo antecessor, lui, pourrait avoir 1,3 million d'années, selon des restes retrouvés à Sima del Elefante et à Orce, en Espagne. Mais l'espèce a été définie à Gran Dolina, grâce à des ossements vieux de 900.000 ans. Plus tard, une mandibule vieille de 650.000 ans trouvée à Mauer, près d'Heidelberg, en Allemagne, permettra de définir Homo heidelbergensis. Il est aussi connu sous le nom d'Homme de Tautavel, qui a vécu dans le sud de la France il y a au moins 450.000 ans. «Tous sont des Homo erectus au sens large», simplifie l'anthropologue.

«PuisHomo heidelbergensis a donné Néandertal», explique Tony Chevalier. Un hominidé arrivé il y a 150.000 ans, puis éteint il y a environ 30.000 ans, nous laissant quelques gènes au passage, pensent aujourd'hui les spécialistes. En parallèle de Néandertal, Homo sapiensest apparu il y a quelque 200.000 années. L'«Homme savant» (c'est-à-dire nous…) est désormais le seul représentant du genre Homo.

Source : Le Figaro du 10/02/2014