lundi 17 mars 2014

L'australopithèque sud-africain qui veut détrôner Lucy

L'âge du fossile de « Little Foot » a été réévalué à plus de 3 millions d'années.

«Little Foot» est le plus récalcitrant des australopithèques à révéler qui il était et quand il vivait. C'est pourtant le squelette fossile le plus complet (99 %) des ancêtres des hommes jamais trouvé dans le monde à ce jour. Il ne lui manque que quelques orteils. Mais date-t-il de 2 ou de 4 millions d'années? Serait-il contemporain de Lucy, squelette datant de 3,5 millions d'années découvert en 1974 en Éthiopie? C'est ce que suggèrent les conclusions d'une nouvelle étude franco-sud-africaine publiée dans le Journal of Human Evolution.

«Little Foot» (un mètre de hauteur) a été découvert par Ronald Clarke en 1994 dans un réseau de grottes (un labyrinthe de 10 km de galeries) à Sterkfontein, au nord-ouest de Johannesburg (Afrique du Sud). Il doit son surnom au fait que les premières découvertes ont été celles de quatre petits os d'un pied gauche. Puis au fur et à mesure des années (il fallu 13 années pour l'extraire de sa gangue rocheuse), le reste du squelette a été retrouvé et baptisé «StW 573». Reste, entre autres, le problème de la datation. Les premières estimations de Clarke et son équipe lui donnaient 3,3 millions d'années. Des analyses ultérieures sont arrivées à des conclusions différentes: pour l'une, plus de 4 millions d'années, pour l'autre, entre 1,5 et 2,2 millions d'années.

«La grotte où “Little Foot” a été trouvé est hors du commun», explique Laurent Bruxelles, géomorphologue à l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), qui a, à la demande de l'université Witwatersrand, coordonné les dernières analyses. «La situation stratigraphique de la grotte est très complexe et cela à pris beaucoup de temps et de moyens pour y voir un peu plus clair», reconnaît-il. Il a ainsi été montré que les strates datées de 1,5 et 2,2 millions d'années n'étaient pas contemporaines du squelette. «Tout semble indiquer pour l'instant qu'il date de 3 millions d'années, voire au-delà», conclut le chercheur.

Les recherches effectuées ont également permis d'établir un scénario plausible de la mort de «Little Foot» et de mettre en cause un faux pas. «Peut-être poursuivi par un prédateur, il a fait une chute fatale de plus de 20 mètres, son corps roulant sur un talus d'éboulis avant de s'immobiliser, un bras tendu au-dessus de sa tête, l'autre serré contre son corps», détaille Laurent Bruxelles.

Avant qu'il ne soit complètement ­extrait de sa grotte, une équipe française a réalisé sur place plusieurs scans de différentes résolutions du fossile et de ce qui l'entourait afin de préserver le maximum de données morphologiques et géologiques. Une reconstitution 3D est en cours. Mais les fossiles eux-mêmes devraient révéler quantité de ­détails avec un examen morphologique complet de chacun des os exhumés. On sait déjà qu'il était bipède, mais la forme de ses doigts in­dique qu'il était encore capable de monter dans les arbres.

La région de Sterkfontein est truffée de grottes, dont beaucoup restent à explorer. Mais de très nombreux ossements isolés d'animaux ou d'australopithèques ont déjà été exhumés. Certains portent les stigmates des dents de grands carnivores comme des léopards ou des tigres à dents de sabre.

«Little Foot» n'est pas humain puisqu'il vivait plus d'un million d'années avant l'apparition des premiers hommes en Afrique. Mais les australopithèques sont bien des préhumains et donneront les Homo. On connaît plusieurs espèces d'australopithèques, comme Australopithecus afarensis (Lucy) en Afrique de l'Est, ou Australopithecus africanus et Australopithecus prometheus («Little Foot») en Afrique australe. On croyait jusqu'alors que le «berceau» des hominidés était en Afrique de l'Est, zone à partir de laquelle il s'est répandu.

Avec la découverte sud-africaine, la donne change. «Little Foot» fait de l'ombre à Lucy. Il pourrait indiquer que le berceau de l'humanité soit plutôt en Afrique du Sud (comme a été baptisée la région de Sterkfontein), ou qu'il y ait plusieurs «berceaux».

Source : Le Figaro du 14/03/2014