mardi 25 mars 2014

Little Foot serait-t-il aussi vieux que Lucy ?

Découvert en Afrique du Sud dans des circonstances exceptionnelles, Little Foot est le squelette d’australopithèque le plus complet jamais découvert à ce jour. Une équipe française vient enfin de percer le mystère de son âge, qui faisait jusqu’ici l’objet d’estimations contradictoires.

Sterkfontein, au nord-ouest de Johannesburg, dans la province sud-africaine du Gauteng, fait partie d’une zone inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1999 sous le nom de « berceau de l’humanité ». Depuis sa découverte en 1997 dans la grotte de Silberberg, un squelette, appelé Little Foot, fait l’objet d’une fouille très minutieuse. Repéré dans des circonstances extraordinaires, cet australopithèque est le plus complet jamais mis au jour, et constitue un élément unique dans la connaissance des origines de l’humanité. Si son âge, compris entre deux et quatre millions d’années, pose toujours question, une équipe de chercheurs français apporte aujourd’hui d’importants éléments sur sa datation. Leurs résultats sont publiés dans la revue Journal of Human Evolution.

Le 6 septembre 1994, Ronald Clarke découvre, dans une boîte d’ossements animaux, quatre petits os d’un pied gauche d’hominidé provenant des déblais du réseau de grottes de Sterkfontein. De cette première découverte viendra le nom de Little Foot, en référence au petit pied qu’il venait d’identifier. En mai 1997, dans une nouvelle boîte, il reconnaît d’autres fragments provenant du même pied et un fragment d’un tibia droit. Certain qu’il s’agit des ossements du même individu, Ronald Clarke missionne ses assistants afin de localiser l’ensemble du squelette. Dans cette immense cavité, remplie des déblais de dynamitages miniers successifs, les chercheurs, munis d’un moulage de tibia, trouvent, contre toute probabilité, une connexion osseuse dans la roche. Treize années auront été nécessaires à l’équipe pour dégager Little Foot de sa gangue rocheuse, des millions d’années après sa mort.

De nombreux ossements isolés d’animaux ou d’australopithèques proviennent de cette cavité et de ses voisines. Certains portent les stigmates des dents de grands carnivores, parmi lesquels des léopards et des tigres à dents de sabre. Dans un paysage d’avens (puits naturels creusés dans un plateau calcaire), ces carnivores consommaient généralement leur proie, au calme, sur quelques branches d’arbres surplombant directement les gouffres. Les reliquats partiellement décharnés de ces repas y tombaient et se sont accumulés. L’histoire de Little Foot est tout autre puisque, peut-être poursuivi par un prédateur, il a fait une chute fatale de plus de 20 mètres, son corps roulant sur un talus d’éboulis avant de s’immobiliser, un bras tendu au-dessus de sa tête, l’autre roulé contre lui. Au fil du temps, sa dépouille a été recouverte par une accumulation de sédiments et de cailloutis, sur plus de dix mètres d’épaisseur.

L’âge de Little Foot enfin déterminé

Depuis sa découverte, les avis ont divergé à propos de l’ancienneté de Little Foot. Daterait-il de 3,3 millions d’années, comme l’envisage Ronald Clarke à partir de la morphologie de l’hominidé et d’une première datation paléomagnétique ? Ou doit-on se fier à des datations ultérieures des sédiments entourant le fossile lui attribuant un âge bien plus modeste, entre 1,5 et 2,2 millions d’années ? D’autres datations lui ont même donné un âge de quatre millions d’années…

En 2007, Laurent Bruxelles, géomorphologue à l’Inrap, prend en charge ce délicat problème de chronologie et démêle la succession des strates qui enserrent le squelette. Avec Ronald Clarke, ce spécialiste des réseaux karstiques démontre aujourd’hui que les strates datées de 1,5 et 2,2 millions d’années ne sont pas contemporaines de Little Foot. Après étude des sédiments contenant l’hominidé, il lui redonne aujourd’hui un âge important, plus proche de trois millions d’années, voire au-delà. En effet, les datations ont été réalisées sur des formations sédimentaires qui se sont déposées longtemps après la mort de l’australopithèque. Entre sa fossilisation et l’arrivée des sédiments qui ont été datés, plusieurs étapes géologiques ont été distinguées, chacune d’entre elles impliquant des phénomènes lents, requérant le long terme. Little Foot, un Australopithecus prometheus, serait donc un quasi-contemporain d’un fossile bien moins complet, Lucy, le célèbre Australopithecus afarensis découvert en 1974 en Éthiopie.

Avant son extraction, une équipe française a réalisé dans la grotte, en janvier 2010, un modèle en 3D du fossile. Les scientifiques ont réalisé plusieurs scanners de différentes résolutions. Il s’agissait ici de sauvegarder non seulement l’ensemble des informations sur le squelette, sa position, sa morphologie, mais aussi toutes les données géologiques de son contexte. Ils s’emploient actuellement à reconstituer l’ensemble du fossile en 3D.

La place de Little Foot dans l’histoire de l’Homme

Little Foot n’était pas encore humain, puisqu’il vécut plus d’un million d’années avant l’apparition des premiers Hommes en Afrique. Il s’agit d’un australopithèque, un groupe de préhumains très bien représenté en Afrique australe. Différents arguments anatomiques indiquent la coexistence d’au moins deux espèces d’australopithèques en Afrique australe vers trois millions d’années, notamment sur le site de Sterkfontein. La présence d’Australopithecus africanus est bien connue mais, au fur et à mesure de ses recherches, Ronald Clarke a rattaché Little Foot à la seconde espèce, moins illustre, Australopithecus prometheus. Avec Little Foot, les chercheurs disposent désormais d’un squelette presque complet de cette seconde espèce ! L’enjeu scientifique est considérable, puisque l’une des deux lignées donnera naissance aux premiers Hommes, la seconde restant probablement sans descendance.

À proximité, plusieurs autres cavités ou sites de plein air sont en cours d’étude par des équipes sud-africaines ou internationales. Depuis 1995, des paléoanthropologues de l’université du Witwatersrand à Johannesburg dirigent la fouille du site de Kromdraaï, qui pourrait éclairer sur l’apparition du genre Homo. Tout en participant à ces fouilles, Laurent Bruxelles réalise une étude géomorphologique de l’ensemble de ce secteur. L’objectif est de connaître les rythmes d’évolution du paysage et de comprendre la succession d’événements qui ont permis le développement des grottes, leur remplissage par des dépôts fossilifères et leur évolution postérieure. Sur cette base, un programme concernant l’étude des paléoclimats, lorsque ces sites étaient fréquentés par les hominidés, vient d’être lancé.

Parallèlement, en 2012, une prospection par un drone équipé d’une caméra infrarouge à haute résolution a permis de repérer plusieurs entrées de grottes qu’il reste à étudier. Sur le site de Sterkfontein, des chercheurs ont même réussi à localiser le passage par lequel Little Foot est tombé dans la grotte.

Source : Futura Sciences du 21/03/2014