lundi 25 août 2014

Il y a 40.000 ans, le temps des derniers néandertaliens

Une nouvelle étude montre qu'ils auraient disparu plus tôt qu'on ne le croyait, mais qu'ils auraient bien cohabité avec Cro-Magnon.

Il aura fallu déployer une véritable petite armée de scientifiques, des contreforts du nord-ouest des montagnes du Caucase (dans la grotte de Mezmaiskaya) jusqu'aux rives atlantiques de l'Espagne en passant par l'Italie, la France ou l'Angleterre, en tout quarante sites archéologiques majeurs (1), pour prélever des centaines d'échantillons sur des fossiles d'hommes de Néandertal et d'hommes anatomiquement modernes ainsi que sur des charbons et des coquillages. Ces prélèvements ont ensuite été datés par une technique très précise utilisant entre autres le fameux carbone 14, isotope du carbone, dans un accélérateur permettant la spectrométrie de masse. Autre avantage, tous ces échantillons ont été prélevés et étudiés selon rigoureusement la même technique et par le même appareil, et forment donc une chronologie comparative fiable.

Résultat, les chercheurs ont pu reconstituer le lent déclin des populations d'hommes de Néandertal, jusqu'à leur disparition, il y a 41.000 à 39.000 ans, avec les outils de pierre taillée qui leur sont associés, laissant la place aux hommes de Cro-Magnon, c'est-à-dire l'homme moderne, sur le continent. Les deux groupes ayant bel et bien cohabité. Cette date est beaucoup plus ancienne que ce que l'on pensait jusqu'ici, puisqu'on estimait que l'homme de Néandertal n'avait pas disparu avant 30.000 ans et même un peu après.

Longtemps considéré - à tort - comme un être simiesque, fruste et peu intelligent, l'homme de Néandertal a vécu en Europe et en Asie occidentale depuis environ 250.000 ans et y a développé une vraie culture.

Une cohabitation de 2600 à 5400 ans avec l'homme moderne

«Les précédentes datations par le radiocarbone ont souvent sous-estimé l'âge d'échantillons associés aux néandertaliens car la matière organique était contaminée par des particules modernes», estime Thomas Higham, de l'université britannique d'Oxford, principal auteur de ces travaux publiés dans la revue Nature. «Nous avons utilisé des techniques d'ultrafiltration, qui purifient le collagène extrait de l'os, pour éviter une telle contamination. Cela signifie que nous pouvons dire avec une plus grande fiabilité que nous avons finalement résolu la chronologie de la disparition de nos proches cousins de Néandertal. Même s'ils ne se sont pas complètement éteints puisque nous portons certains de leurs gènes en nous aujourd'hui», souligne-t-il.

En effet, ces travaux confirment que néandertaliens et hommes modernes ont tous deux vécu au même moment pendant 2600 à 5400 ans, un temps largement suffisant pour avoir des échanges culturels et/ou sexuels. D'autres études avaient déjà montré que l'homme moderne avait de 1,5 à 2,1 % d'ADN de Néandertal dans ses gènes, résultant sans nul doute de croisement entre les deux espèces. Cette cohabitation n'a pas eu la même durée partout car les populations de Néandertal n'ont pas toutes disparu au même moment en fonction des régions. Il semble qu'ils aient «résisté» plus longtemps en France et en Espagne. C'est pourquoi les chercheurs parlent d'«une mosaïque biologique et culturelle qui a duré plusieurs milliers d'années». Impossible d'en dire plus, par exemple si les croisements entre Homo sapiens et néandertaliens se sont produits en Europe, en Sibérie ou en Asie centrale. Et s'il s'agit d'événements rares ou répétés.

Pourtant, si ces travaux éclairent les dernières années de l'homme de Néandertal, ils soulèvent aussi bien des questions. Ainsi, pour William Davies, de l'université de Southampton, «il faudrait étendre ce type d'étude aux régions d'Europe centrale et de l'Est, qui ne sont pas du tout représentées dans cette étude. De nouvelles datations sur d'autres sites sont donc nécessaires.» Il souligne également que de récentes études génétiques font état d'un «flux de gènes» ancien entre les hommes de Néandertal et les êtres humains anatomiquement modernes d'Eurasie. Il daterait de 77.000 à 114.000 ans. Donc bien avant les 45.000 à 35.000 ans de leur cohabitation connue.

(1) 10 sites en France, 17 en Espagne, 5 en Italie, 1 en Allemagne, 1 en Grèce, 2 en Belgique, 2 en Grande-Bretagne, 1 au Liban, 1 en Russie.

Source : Le Figaro du 21/08/2014