jeudi 30 juillet 2015

La dent de Tautavel est le plus vieux reste humain jamais trouvé en France

Cette dent de 550 000 ans, découverte par deux apprentis archéologues dans les Pyrénées orientales, appartenait probablement à un pré-néandertalien. Elle pourrait livrer de précieuses informations sur une période encore pauvre en fossiles humains.

Un sacré coup de vieux ! C'est une découverte qui nous ramène à l'aube de l'humanité. Une équipe de fouilles a mis à jour à Tautavel, petit village des Pyrénées-Orientales, une dent d'adulte vielle d'au moins 550 000 ans. Ce qui fait de cette incisive fossilisée le plus vieux reste humain jamais trouvé en France.

Ce sont deux jeunes bénévoles, qui ont fait la trouvaille, jeudi 23 juillet, en fin d'après-midi, dans la Caune de l'Arago, célèbre grotte qui surplombe le Verdouble. Camille et Valentin, 16 et 20 ans, y fouillent depuis plusieurs jours un petit carré de terre daté de 550 000 avant Jésus-Christ. «Une heure avant j'avais trouvé des dents de cervidés, qui ressemblent beaucoup à celles des humains. Alors, quand Valentin a sorti la dent du sol, je n'ai pas vraiment réalisé» raconte la jeune fille.

«Lorsque Camille m'a apporté la dent, tout de suite, j'ai eu un choc, raconte Amélie Vialet, paléoanthropologue et chef des fouilles, c'est vraiment une grande émotion, l'espace-temps se réduit et on se sent presqu'en communion avec ces hommes qui vivaient il y a plus de 500 000 ans.» Étonnante coïncidence: la mère de l'adolescente avait participé à la campagne de 1979, lors de laquelle avaient été mis à jour des fragments du crâne d'un premier «homme de Tautavel», un Néandertalien qui foulait le sol français il y a 450 000 ans.

La dent trouvée la semaine dernière, une incisive latérale droite, appartient à un prédécesseur plus âgé de 100 000 ans. «L'année dernière nous avions trouvé, dans la même parcelle, une incisive latérale gauche. À l'époque nous avions choisi de ne pas prévenir les médias. Il se peut que ces dents appartiennent au même individu. En tous cas, ça laisse augurer de la richesse en restes humains qu'abrite cette couche de sédiments», explique la scientifique.

Une victime du cannibalisme ?

«C'est une découverte d'autant plus importante qu'on a très peu de données fossiles pour cette période de la Préhistoire», relève Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France. La dent pourrait livrer de précieux renseignements sur le régime alimentaire de son propriétaire. Pour l'instant, son état d'usure extérieur indique que ce régime était plutôt abrasif, mais aussi que l'individu se servait de sa dentition comme d'un outil, pour mâcher le cuir ou couper des tendons.

Amélie Vialet compte sur de prochaines découvertes qui, mises en parallèle avec les restes exhumés dans les années 1970, pourraient éclairer l'évolution de ce très lointain cousin de l'homme moderne. «Nous avons affaire à des individus qui ont vécu au même endroit, à 100 000 ans de différence, mais à chaque fois en période glaciaire. L'idée c'est de suivre leur évolution, et surtout de voir si on a affaire à la même lignée ou à deux groupes différents.» Pascal Picq souligne également que l'homme de Tautavel découvert dans les années 1970, et celui auquel appartient la dent retrouvée, «se situent chronologiquement de part et d'autre de la dichotomie génétique entre deux espèces, homo heidelbergensis et Néandertal».

La Caune de l'Arago formait un poste d'observation privilégié pour le chasseur-cueilleur préhistorique. «Ils arrivaient avec leur proie, les désarticulaient, les écorchaient, et laissaient les ossements», raconte Amélie Vialet. La présence de restes humains interroge, car à cette époque les morts ne sont pas encore enterrés. «Le traitement subi par les ossements trouvés dans les années 1970, identique à celui des restes d'animaux, nous permet de penser qu'ils ont été victime de cannibalisme. Pour les dents nous ne pouvons pas l'affirmer, mais c'est l'une des questions auxquelles nous espérons répondre: pourquoi trouve-t-on des restes humains dans les poubelles de la préhistoire?»

Source : Le Figaro du 28/07/2015