jeudi 17 septembre 2015

Comment dater Homo naledi ? Une interview exclusive

La découverte en Afrique du Sud d’Homo naledi, une nouvelle espèce d’hominine, laisse bien des questions en suspens. Les nombreux restes fossilisés trouvés dans la cavité Dinaledi, c’est-à-dire la cavité des étoiles en langue Sotho, pourraient changer notre conception de l’histoire du genre Homo s’ils sont âgés de quelques millions d’années. Futura-Sciences a interrogé l’un des chercheurs impliqués dans cette découverte : Eric Roberts.

Eric Roberts est un spécialiste en sédimentologie, aussi bien du point de vue de la géochronologie que du point de vue des implications en paléontologie. Le chercheur est en poste à la James Cook University en Australie. Il se trouve que c’est aussi un spéléologue et c’est pourquoi on ne sera pas étonné d’apprendre qu’il a fait partie de ceux qui ont été autorisés à pénétrer dans les grottes de Rising Star en Afrique du Sud, désormais sous le feu des projecteurs avec la découverte d’Homo naledi.

Il a également fait partie, avec son collègue Paul Dirks, géologue et professeur dans la même université, de l’aréopage de spécialistes rassemblés par le paléoanthropologue Lee Berger autour de cette découverte. Eric Roberts et Paul Dirks figurent donc au nombre des auteurs de l’article publié par le journal eLife qui fait couler le plus d’encre numérique, celui qui propose l’hypothèse que Homo naledi partageait avec Homo sapiens des pratiques funéraires.


Cette vidéo présente rapidement les caractéristiques essentielles de la découverte des restes fossilisés de Homo naledi. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle avec deux barres horizontales en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître, si ce n’est pas déjà le cas. En cliquant ensuite sur l’écrou à droite du rectangle, vous devriez voir l’expression « Traduire les sous-titres ». Cliquez pour faire apparaître le menu du choix de la langue, choisissez « français », puis cliquez sur « OK »

Cassian Pirard, également en poste à la James Cook University en Australie, est lui pétrologiste et géochimiste. Il connaît bien les deux hommes puisqu’il fait entre autres de la spéléologie avec son collègue Eric Roberts. Les membres du forum de Futura-Sciences connaissent bien également Cassian puisqu’il est l’un des modérateurs. Par son intermédiaire, nous avons pu poser quelques questions à Eric Roberts, au sujet de l’étonnante, mais controversée, découverte de ce qui semble bien être des traces de pratiques d’inhumation des défunts du nouvel hominine dans la cavité Dinaledi.

Voici donc les réponses d’Eric Roberts, avec l’adhésion de Paul Dirks et des compléments d’information tirés de discussions avec Éric Roberts par Cassian Pirard. Il nous a ainsi confié que comme il pratiquait souvent l’escalade et la spéléologie avec son collègue, celui-ci lui avait déjà raconté qu’en ce qui concerne cette cavité : « c’est vraiment un site difficile où il faut avoir au moins quelques années de spéléologie derrière soi pour y accéder sans aide externe et ne pas être trop baraqué. Paul Dirks (un grand hollandais) est incapable d’y entrer et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Éric, plus petit et svelte, a pu y pénétrer, mais cela lui prenait toujours une dizaine de minutes de contorsions ».

Mais entrons dans le vif du sujet...

Futura-Sciences : À quel moment l’équipe a commencé à envisager l’hypothèse que l’on était en présence des plus anciennes traces de pratique faisant penser à de l’inhumation ? Quelle a été sa réaction ?

Eric Roberts : L’idée a commencé à faire son chemin juste après la première excavation, quand il est devenu manifeste qu’il n’y avait pas des fossiles d’animaux dans la cavité et qu’aucun des os ne portait de traces de traumatismes ou de l’activité de carnivores. Notre première réaction a été que nous devions regarder plus soigneusement les informations disponibles et examiner avec plus d’attention la cavité. C’est ce que nous avons fait et tout a continué à nous indiquer que l’on était bien en présence d’un assemblage monospécifique de fossiles avec peu d’autres interprétations possibles.

FS : Comment l’hypothèse a-t-elle été reçue quand vous avez commencé à en parler à la communauté scientifique ?

Eric Roberts : Je pense que la plupart des gens ont réagi en disant qu’il devait y avoir une autre manière de pénétrer dans la cavité, ou qu’il devait y avoir une autre explication. Toutefois, lorsqu’ils ont été confrontés aux données et au raisonnement derrière notre hypothèse, ils sont arrivés comme nous à la même conclusion.

FS : Les articles n’ont pas été publiés dans Nature ou Science, pourquoi ?

Eric Roberts : Eh bien, tout ce travail est en fait une expérience pour changer la façon dont nous faisons et publions de la science. Plutôt que de faire de la rétention d’informations comme s’il s’agissait d’un secret important, et en ne permettant qu’à un groupe de chercheurs sélectionnés d’avoir accès aux fossiles, Lee Berger a ouvert la découverte au public et à d’autres experts depuis le tout début. Il a permis à un large groupe de jeunes chercheurs de venir en Afrique du Sud pour participer à l’analyse des fossiles. Notre décision de publier dans un journal en accès libre en ligne, eLife, est en droite ligne de la philosophie derrière ce projet.


Cette deuxième vidéo complète la première en montrant des images de la découverte des fossiles de Homo naledi, suivie par National Geographic. On voit aussi une reconstitution de l'aspect probable de Homo naledi. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle avec deux barres horizontales en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître, si ce n'est pas déjà le cas. En cliquant ensuite sur l'écrou à droite du rectangle, vous devriez voir l'expression « Traduire les sous-titres ». Cliquez pour faire apparaître le menu du choix de la langue, choisissez « français », puis cliquez sur « OK »

FS : Est-il exact que les fouilles n’ont permis d’explorer qu’une petite partie des dépôts sédimentaires ? On a seulement gratté la surface pour ainsi dire, il doit donc rester bien plus de fossiles de Homo naledi que l’on n’en a trouvé pour le moment, étant donné la richesse de ce que l’on a déjà découvert.

Eric Roberts : Parfaitement. Nous avons fait une étude minutieuse de la sédimentologie de la cavité Dinaledi, mais nous avons seulement excavé une petite partie du sol, celle qui a livré le plus de fossiles. Il est tout à fait possible, et en fait nous en sommes presque certains, que bien plus de fossiles de Homo naledi soient encore sur place, attendant d’être déterrés.

Cassian Pirard : Il y a différents niveaux dans la chambre, séparés par des planchers de précipitations carbonatées et des niveaux de sédiments qui n’ont pas encore été explorés. Une des prochaines étapes sera d’amener du matériel de géophysique, entre autres un Ground Penetrating Radar (GPR), dans la chatière pour explorer ce qui se cache dans les zones encore non excavées.

FS : Quelles méthodes de datation ont été tentées ? Y a-t-il de l’espoir dans un avenir proche d’obtenir une datation et si oui comment ?

Eric Roberts : Nous avons essayé plusieurs techniques, dont la datation par l’uranium-plomb. Nous avons eu des problèmes pour obtenir un âge jusqu’à présent. Mais nous progressons et nous emploierons tout ce qui est possible pour obtenir un âge précis et fiable pour les fossiles. Nous pensons réussir, mais ça va prendre du temps.

Cassian Pirard : Les datations U-Th-He sur les encroûtements carbonatés n’ont rien donné jusqu’à présent, faute d’une technique adéquate. Mais Jan Kramers, un célèbre géochronologiste présent parmi les auteurs de l’article de eLife, est en train de développer une méthode appropriée pour dater de manière plus adéquate les spéleothemes, appelés plus couramment concrétions, de Rising Star. Des échantillons de sédiments carbonatés sont d’ailleurs en cours d’analyse dans notre université et devraient donner des résultats plausibles d’ici quelques mois, en utilisant les séries de désintégration de l’uranium. Cela nous donnera un âge minimum pour les fossiles.

Une datation des sédiments par OSL (Optically Stimulated Luminescence) va être tentée également ainsi qu’une datation directe des dents de Homo naledi par ESR (Résonance de Spin Electronique). Elle pourrait finalement nous donner un âge, même si c’est avec des barres d’erreurs assez importantes.

FS : Même si l’on n’a pas de date, quelle est celle qui est la plus probable si l’on pense à l’anatomie de Homo naledi et par la même occasion, sa place la plus probable dans l’arbre des hominines, selon l’équipe ?

Éric Roberts : Vous savez nous ne voulons vraiment pas faire trop de spéculations à ce sujet. Il nous faut des certitudes. Je pense que toutes les dates entre trois millions d’années et dix mille ans sont possibles.
FS : Si les fossiles sont récents peut-on imaginer trouver de l’ADN ?

Eric Roberts : Nous allons essayer.
FS : Quel effet ça fait de se retrouver dans la grotte de Homo naledi ? On pense à la trajectoire qui vous a mené à devenir un chercheur qui se penche sur les origines de l’humanité, avec des réflexions philosophiques ?

Eric Roberts : On se sent vraiment excité d’être impliqué dans la découverte et le contexte d’un site de fossiles si important. Je suis juste très fier d’être en mesure de contribuer à mon humble niveau à la compréhension des origines de l’Homme.

Source : Futura Sciences du 15/09/2015