dimanche 13 septembre 2015

"Homo naledi", découverte d'une nouvelle espèce humaine : beaucoup de bruit pour rien ?

LE PLUS. "Homo naledi." C'est le nom d'une nouvelle espèce du genre humain, découverte dans les grottes de Rising Star, en Afrique du sud. Mais est-ce une trouvaille aussi extraordinaire que les chercheurs le laissent entendre ? Pour Philippe Charlier, médecin légiste et anthropologue, nous manquons d'un certain nombre de données.

Annoncée en grandes pompes il y a quelques jours, l’identification d’une nouvelle espèce d’Homo (Homo naledi), identifiée à partir d’un amas de plus de 1.500 ossements retrouvés dans un grotte sud-africaine, laisse aussi perplexe les spécialistes que le grand public…

Que conclure sans datation des ossements ?

Le site est exceptionnel en soi, avec une telle richesse d’ossements fossiles intéressant autant des adultes que des enfants et de très jeunes immatures (nouveau-nés).

Mais pour bien interpréter cette découverte paléo-anthropologique, une donnée essentielle est manquante : la datation des ossements. Pour une raison ahurissante, la publication scientifique de cette "nouvelle espèce" a été acceptée dans une revue internationale ("eLife") sans cette information capitale.

Sans datation précise, que conclure ? Dans l’hypothèse d’ossements vieux de plusieurs millions d’années, ils trouveraient leur place aux côtés d’Homo erectus, sorte de variante locale de cette espèce déjà bien connue. Si, en revanche, ils n’ont que plusieurs centaines de milliers d’années, ils ne constitueraient alors qu’une variante très isolée dans l’arbre évolutif, et d’un intérêt bien moindre… Encore faut-il être sûr (ce sera aux publications ultérieures de le confirmer) que l’ensemble des ossements assemblés correspondent bien à une seule espèce et non à plusieurs accumulées au même endroit.

En lien avec des rites funéraires ? Une conclusion hâtive

Avec son 1,5 mètre et ses 45 kg, s’agit-il d’ailleurs d’un Homo ? Ce n’est pas évident. Ne plaident pas en faveur de cette hypothèse son cerveau "pas plus gros qu’une orange", qui tendrait plus à le rapprocher d’un australopithèque… Sauf que le reste de son squelette évoque un sujet plus récent (mains et pieds modernes, sauf ses phalanges encore courbées), tandis que son bassin se rapprocherait de celui d'Australopithecus afarensis (Lucy).

On a pu entendre aussi, de la bouche même des responsables scientifiques des fouilles et de l’étude anthropologique, que cet amoncellement d’ossements dans un lieu si difficilement accessible, était en rapport avec des rites funéraires… Une conclusion assez hâtive et bien dangereuse, en l’absence d’argument fiable comme, par exemple, des offrandes associées, le creusement de cavités destinées au dépôt des cadavres, un recouvrement intentionnel, des lésions en rapport avec un traitement post-mortem des corps, etc. Ici, rien de tout cela, sauf la topographie difficilement accessible du boyau où ont été accumulés les restes.

L’hypothèse d’un accident (individus piégés dans cette cavité) ou d’un déplacement post-mortem des éléments de squelettes (à l’occasion d’une crue, par exemple) semble bien plus crédible… tout comme celle d’une autre entrée, non encore identifiée, pour cette cavité.

Un tournant dans la médiatisation de cette découverte

Cette étude marque aussi un tournant : c’est "eLife", bien différente des revues habituellement concernées par ce type d’avancée scientifique majeure ("Science", "Nature", "Journal of Human Evolution", etc.) qui a été choisie par les auteurs. Mais en outre, les deux campagnes de fouilles archéologiques, réalisées en 2013 et 2014 avec le soutien du "National Geographic", ont pu être suivies sur Facebook et Twitter.

Quant à la présentation des squelettes et des résultats, on se contentera de dire qu’elle a été orchestrée de façon tonitruante, ce qui ne constitue pas en soi un motif de critique, par le très controversé professeur Lee Berger, directeur de l'unité de paléo-anthropologie à l'Institut de paléontologie de l'université du Witwatersrand (Afrique du Sud).

En conclusion, cette nouvelle espèce démontre surtout le caractère totalement kaléidoscopique et non linéaire de l’évolution humaine (ou pré-humaine), et c’est peut-être, en l’attente d’éléments complémentaires, la principale leçon à tirer de cette découverte.

Source : L'Obs du 12/09/2015