lundi 10 avril 2017

Le plus vieux des Portugais a 400 000 ans

Un témoignage rare de la diversité humaine qui existait en Europe avant l'apparition des néandertaliens nous est livré par un crâne tout juste découvert au Portugal.

Il y a deux ans, l’équipe du paléoanthropologue portugais João Zilhão a fait une découverte extraordinaire dans la grotte d’Aroeira au Portugal : un très vieux crâne humain. Comme la roche le contenant – une brèche, c’est-à-dire un conglomérat rocheux consolidé – a pu être extrêmement bien datée, on sait aujourd’hui que le plus vieux des Portugais connu a vécu il y a quelque 400 000 ans.

Il a donc vécu au milieu du Pléistocène moyen (de -781 000 à -126 000 ans), la période pendant laquelle la population européenne antérieure à l’arrivée d’Homo sapiens en Eurasie a évolué. Sur le plan culturel, cette période est caractérisée par le partage en Europe de la culture matérielle acheuléenne, dont le marqueur emblématique est le biface ; elle est aussi celle des premières attestations de l’emploi du feu ; finalement, c’est pendant le Pléistocène moyen que se produit ce que les paléoanthropologues nomment la néandertalisation, c’est-à-dire la sélection des traits néandertaliens. Cette sélection s'est produite sous l'influence des grandes variations climatiques que subissait cette région géographiquement marginale qu'est l'Europe et d'une certaine dérive génétique due à l'isolement des populations prénéandertaliennes. Il y a 120 000 ans, la néandertalisation a abouti aux néandertaliens pleinement évolués, que les paléoanthropologues qualifient curieusement de «néandertaliens classiques».

Que disent le fossile d’Aroeira et son contexte ? Pour commencer, il a été retiré d’une strate couverte par un plancher stalagmitique situé à quelque quatre mètres sous la surface du sol de la grotte. Ce plancher stalagmitique a pu être daté de 417 000 ans avec une incertitude d'environ 30 000 ans. Des outils acheuléens ont été découverts dans la même strate, ce qui atteste de l’appartenance de l’individu à l’Acheuléen européen.

Sur le plan anatomique ensuite, ses traits le rapprochent de plusieurs fossiles de la même époque, mais le distinguent des néandertaliens qui allaient suivre. Pour commencer, les chercheurs ont montré que le volume encéphalique de ce crâne d’adulte est supérieur à 1100 centimètre cube, soit la limite supérieure observée chez Homo erectus, la forme humaine ancestrale de toutes les formes eurasiennes et africaines du Pléistocène. La région supra orbitaire du crâne présente deux fortes arcades sourcilières non fusionnées entre elles comme chez les néandertaliens ; sa cavité nasale diffère aussi de celle des néandertaliens car elle ne contient pas de «marge nasale interne», un trait néandertalien issu de la fusion dans cette lignée de deux structures internes à la cavité nasale : les crêtes turbinale et spinale. La présence d’un torus angulaire sur la tempe, c’est-à-dire d’une épaisseur sur la partie inférieure de l’os pariétale caractéristique d’Homo erectus, mais absente chez Homo neanderthalensis et chez H. sapiens est aussi notable. Au final, l’ensemble des traits du crâne d’Aroeira amène les chercheurs à le rapprocher davantage des crânes de Tautavel (300 000 à 450 000 ans, France) et celui de Ceprano (450 000 ans, Italie), plutôt que d’autres crânes de même époque ou un peu plus récents (les datations sont assez incertaines), qui semblent à inclure dans la lignée néandertalienne.

Que conclure de cela quant à la population européenne de la moitié du Pléistocène moyen ? Selon les découvreurs du crâne d’Aroeira, l’ensemble des crânes européens de cette époque suggère la présence en Europe de trois types humains : un type clairement prénéandertalien, un type présentant une mosaïque de traits, dont certains néandertaliens et un groupe dénué de traits néandertaliens, mais partageant des traits avec H. erectus, voire de son descendant Homo heidelbergensis.

Cette forme humaine grande et robuste a quitté l’Afrique il y a quelque 600 000 ans, pense-t-on, de sorte qu'elle est à l’origine de l’Africain H. sapiens, de l’Européen H. Heidelbergensis et de l’hominidé asiatique de Denisova. La population d’Atapuerca en Espagne, dont l’ADN nucléaire (il a pu être partiellement séquencé) est prénéandertalienn possède cependant un ADN mitochondrial (contenu dans les mitochondries, les organites qui approvisionnent les cellules en énergie) proche de celui de l’hominidé de Denisova. Le crâne d’Aroeira partage un trait archaïque – le torus angulaire – avec l’un des crânes d’Atapuerca (Sima de los Huesos 4), mais semble à rapprocher des crânes de même époque ne portant pas de traits prénéandertaliens, que l’on rapporte aussi à H. heidelbergensis. Bref, il semble bien qu’avant que ne s’enclenche la dérive génétique qui allait produire en Eurasie les néandertaliens et les denisoviens, une certaine diversité humaine a existé, qui était en voie de réduction au moment où il y a quelque 400 000 ans, un individu a laissé son crâne dans la grotte d’Aroeira.

Source : Pour la science du 08/04/2017