samedi 10 juin 2017

Portrait : Jean-Jacques Hublin, l'homme qui voudrait savoir si Neandertal pleurait

Ce spécialiste de l’évolution humaine mobilise high-tech, chimie et physique au service de sa discipline.

Pour la 2e fois en 20 ans, il vient de faire la couverture du magazine Nature (et cela n'est pas donné à tout le monde !). Jean-Jacques Hublin a dirigé une équipe internationale (avec Abdelouahed Ben-Ncer, de l'Institut national d'archéologie et du patrimoine) qui a découvert au Maroc le plus vieil des Homo sapiens, âgé de 300.000 ans. A cette occasion, nous vous proposons de lire le portrait que lui avait consacré notre journaliste Rachel Mulot dans les pages du magazine Sciences et Avenir.

Depuis son bureau monacal du Collège de France, Jean-Jacques Hublin savoure une vue fabuleuse sur les toits du 5e arrondissement de Paris. Expatrié — heureux — depuis dix ans en Allemagne, le paléontologue de 61 ans ne boude pas son plaisir de revenir régulièrement à Paris "ville érotique", pour y enseigner. Depuis octobre 2014, il est professeur invité dans cette institution qui privilégie les esprits atypiques. Ses cours succèdent à ceux d'Yves Coppens, qui salue en lui "le meilleur de sa génération". Il n'est pas sûr que le compliment le fasse rougir. Non par manque de modestie, mais Jean-Jacques Hublin, fils de pieds-noirs employés dans l'aéronautique, a toujours visé l'excellence, revendiqué le goût de la compétition et mène son institut de recherche à Leipzig "comme un entrepreneur".

En 2003, le Français a été choisi par le prestigieux institut Max-Planck pour fonder un département d’évolution humaine dans cette coquette ville de l’ex-RDA. La philosophie du Max-Planck, structure privée très différente de celles de la recherche française, mise tout sur des « leaders » ambitieux, libres de former leur équipe et dotés d’un budget à six zéros. "J’ai 70 personnes sous mes ordres, les moyens de recruter les meilleurs au monde, raconte le chercheur. Mais je suis évalué tous les trois ans et responsable sur mes deniers personnels !" Esprit touche à tout, Hublin a attiré des géologues, des archéologues, des physiciens, des mathématiciens ou des généticiens dont il parle avec fierté et sensibilité. Nombre d’entre eux ont ensuite essaimé dans le monde.

Jean-Jacques Hublin assume préférer les États-Unis à la France

"Nous avions le sentiment que Leipzig était l’endroit où il fallait être, pluridisciplinaire et efficace", témoigne l’archéologue Marie Soressi, aujourd’hui à Leyde (Pays-Bas). "Jean-Jacques est un modèle d’émulation. Son charisme et son sens de l’humour sont inspirants. Je le vois comme un esprit universel, qui utilise sa connaissance de nombreuses disciplines au profit de questions importantes pour l’évolution humaine", assure Matthew Skinner, désormais à l’université du Kent (Royaume-Uni).

Le paléoanthropologue a aussi mis très tôt les nouvelles technologies à son service : plusieurs scanners — dont l’un mobile qui peut aller « radiographier » les fossiles aux quatre coins de la planète —, des imprimantes 3D qui délivrent des moulages à la demande, des stations pour manipuler virtuellement les fossiles, des spectromètres de masse, etc. Jean-Jacques Hublin et ses équipes sont devenus les « experts » qui font parler les fossiles. "Personne n’a autant fait pour l’avancement des connaissances en matière d’évolution humaine", assure l’Américain Richard Klein du haut de sa chaire d’anthropologie biologique à l’université Stanford (Californie). "Qu’il en fasse autant avec trois francs six sous, surtout en temps de crise, et on en reparle…", murmure cependant un collègue français.

À 11 ans, une amie de la mère de Jean-Jacques Hublin s’inquiète "de ce petit garçon qui collectionne les “faux cils”"

De son côté, Jean-Jacques Hublin ne regrette "pas un instant le temps où, au CNRS, chacun pleurait sur les malheurs de la recherche et les budgets de l’université". Il assume préférer les États-Unis, où il a enseigné à Berkeley, Stanford ou Harvard, et a le sentiment de s’être donné les moyens de satisfaire sa passion pour la paléoanthropologie. Une passion qui remonte à son enfance dans la banlieue grise de Creil (Oise), au sein d’une famille modeste, qui ne comprend pas ce qui l’anime. Une visite à la galerie de paléontologie à Paris et un premier livre sur les dinosaures décident de son destin. À 11 ans, une amie de sa mère s’inquiète "de ce petit garçon qui collectionne les “faux cils”" . À 15 ans, il décroche son premier chantier de fouilles, en omettant de révéler son âge, et se retrouve ainsi en Corrèze, sur un site datant de la transition entre néandertaliens et Homo sapiens (-40.000 ans environ).

Depuis, la question du rapport entre ces deux espèces le fascine toujours autant. S’il a longtemps douté de l’existence d’hybrides, le décryptage du génome de Neandertal par le département de génétique de l’Institut de Leipzig a confirmé que celui-ci nous a légué environ 2 % de son ADN. Toutefois, Jean-Jacques Hublin se refuse à imaginer que la cohabitation des deux hommes ait été amoureuse et imagine plutôt des viols, qui accompagnent généralement les colonisations. "C’est peut-être parce que j’ai vécu enfant dans une Algérie en guerre, admet-il. Ce n’est pas être pessimiste que de constater que les membres du genre Homo sont violents. Je ne vois pas pourquoi il y aurait eu une parenthèse où nous ne l’aurions pas été."

Il raille gentiment le courant du « paléoangélisme » qui voit notamment en Neandertal un modèle de chasseur-cueilleur écolo et pacifique. "Il est passionné par la diversité du vivant et par ce qui nous distingue en tant qu’êtres humains du point de vue biologique mais aussi comportemental. Pour le meilleur avec l’invention de l’art. Mais aussi pour le pire, avec la guerre", précise l’anthropologue Nicolas Zwyns, aujourd’hui à l’université de Californie, à Davis. "Je m’intéresse plus à ce qui nous distingue en creux, nous H. sapiens, qu’à ce qui nous unit à Neandertal", concède Jean-Jacques Hublin, qui imagine que ce dernier pouvait être "câblé différemment sur le plan neurologique, différent dans ses relations aux autres". D’ailleurs, s’il avait une machine à remonter le temps, qu’aimerait-il savoir avant tout ? Si l’homme de Neandertal pleurait.

Source : Sciences et Avenir du 09/06/2017