Datées d'il y a 10 à 10,5 millions d'années, une canine et huit molaires ont été mises au jour sur le rift africain ; elles appartiendraient à une ancienne espèce de grand singe.
Si le continent africain a livré un grand nombre de fossiles humains et préhumains – dont le plus ancien est Toumaï, vieux de 7 millions d'années –, ceux concernant les grands singes anthropoïdes (gorilles, chimpanzés, bonobos, gibbons) restent rarissimes. Entre le kenyapithèque, vieux de 13 millions d'années, Samburupithecus (9,5 à 10 millions d'années) trouvé au Kenya et quelques rares fossiles de chimpanzés datant de 500 000 ans, il n'y a pratiquement rien, explique Pascal Picq, paléo-anthropologue et maître de conférences au Collège de France. C'est pourquoi "on ne connaît pas du tout l'histoire des grands singes africains, dans laquelle s'insèrent les origines de l'homme".
Aussi, chaque fossile de grand singe, même modeste, suscite-t-il un grand intérêt. Cette fois, c'est de gorilles qu'il s'agit. Une équipe de scientifiques japonais et éthiopiens, dirigée par Gen Suwa (Université de Tokyo) et Yonas Beyene (département d'archéologie et de paléontologie d'Addis-Abeba), annonce, dans la revue Nature du 23 août, la découverte de neuf dents (une canine et huit molaires) appartenant à une nouvelle espèce de grand singe, Chororapithecus abyssinicus.
Mis au jour en Ethiopie, à 170 km à l'est d'Addis-Abeba, dans la formation Chorora – une des zones sédimentaires du rift africain –, ces restes appartiendraient, selon les chercheurs, à un lointain ancêtre des gorilles. Il aurait vécu il y a 10 à 10,5 millions d'années dans une région boisée occupée, dans le passé, par un lac où venaient se jeter des rivières.
L'observation minutieuse des dents de Chororapithecus montre des similitudes importantes avec celles des gorilles actuels qui sont essentiellement végétariens, se nourrissant de feuilles, de tiges, de fruits et parfois d'insectes. "Les molaires présentent en effet des crêtes de cisaillement spécifiques d'une activité de broyage de végétaux fibreux", expliquent les chercheurs. Au total, "Chororapithecus était soit une forme primitive de gorille, soit une branche de grand singe indépendante montrant une adaptation similaire", ajoutent-ils.
Mais surtout, insistent les scientifiques, ces dents et leur ancienneté "confirment que l'Afrique est le lieu d'origine des humains et des grands singes africains modernes". L'absence de fossiles de grands singes pendant une période-clé de leur évolution avait en effet conduit certains chercheurs à placer leur origine en Asie d'où ils auraient ensuite migré.
Selon l'étude, la date de la divergence entre les gorilles et la branche hommes/chimpanzés serait proche de – 12 millions d'années. Quant à la séparation des hommes et des chimpanzés, nos plus proches cousins, elle remonterait à 9millions d'années. Les auteurs de l'article contestent ainsi vigoureusement les dates proposées, en mai 2006, dans Nature, par deux scientifiques du Massachusetts Institute of Technology. Fondée sur des analyses ADN de différents grands singes et de l'homme, elle avait fait grand bruit car elle rajeunissait considérablement la divergence homme/chimpanzé, en la plaçant entre 6,3 et 5,5 millions d'années. Ce qui pouvait enlever de la famille humaine les trois proto-humains connus à ce jour : Toumaï (Tchad), Orrorin (Kenya, 6 millions d'années) et Ardipithecus kadabba (Ethiopie, 5,6 millions d'années).
En tout état de cause, l'évolution des grands singes et, partant, de l'homme, ne pourra être analysée correctement tant "qu'on n'aura pas trouvé plus de fossiles appartenant à chaque lignée dans la période comprise entre – 13 et – 7 millions d'année", insiste Pascal Picq.
Source : Le Monde du 23/08/2007