mardi 16 avril 2024

Quelles sont les zones d’ombres de la préhistoire ? Ce documentaire passionnant nous plonge dans l’intimité de nos ancêtres préhistoriques

Les derniers secrets de l’humanité, un nouveau documentaire réalisé par Yves Coppens et Jacques Malaterre sera disponible le 16 avril sur France TV et France 2. L’occasion de se plonger aux confins de paysages grandioses de la Chine tropicale et surtout de questionner notre humanité et son devenir en profondeur.

EN BREF

  • "Les derniers secrets de l’humanité", narré par Nicolas Duvauchelle et réalisé par Yves Coppens et Jacques Malaterre, explore l'humanité proche de la nature.
  • Le documentaire se distingue par son mélange de fiction et de faits scientifiques, couvrant plus d'un million d'années et présentant six espèces humaines cohabitant en Mongolie et en Chine.
  • Il pose des questions fondamentales sur ce qui définit l'humanité, tout en mettant en lumière les aspects méconnus de la préhistoire.

Le documentaire présente nos ancêtres qui, aux prémices d’une humanité “moderne” (découverte du feu – élaboration d’œuvres d’art – développement de sentiments tels que l’amour et la tristesse) restent proches de la nature.

Les derniers secrets de l’humanité , un documentaire pas comme les autres

Souvent représentée par une période de temps donnée chronologique et continue, de nombreux documentaires retracent l’évolution de l’espèce humaine en commençant par ses ancêtres : Le Néandertal en nous (2011), Sapiens, et la musique fut (2020), Nos ancêtres les hominidés (2020)…

Et pourtant, cette fresque racontée par Nicolas Duvauchelle et écrite et réalisée par Yves Coppens (célèbre paléontologue) et Jacques Malaterre (auteur, réalisateur) détonne, de par son style, sa thématique et son appoint scientifique.

Une piqûre de rappel du lien entre l’Homme et la nature

Les derniers secrets de l’humanité est un documentaire, où la fiction se mêle insidieusement aux recherches tendues vers une exactitude historique. Il se déroule sur une chronologie de plus d’un million d’années, dévoilant au spectateur les paysages grandioses de la Mongolie et des confins de la Chine tropicale, à l’époque où l’Homme n’avait pas encore marqué la Terre de sa main et de son béton. Au sein de cette même zone géographique, six espèces humaines différentes ont cohabitées.

Sorte de deuxième opus d’un premier documentaire intitulé L’Odyssée de l’espèce (2003), Yves Coppens et Jacques Malaterre mettent au jour les toutes nouvelles découvertes scientifiques sur l’origine de l’Homme.

Les derniers secrets de l’humanité présente aussi une humanité proche et respectueuse de la Terre. Le film témoigne donc d’une certaine harmonie, malgré les aléas et les contingences de la nature.

Se comparer à nos ancêtres pour prendre du recul sur notre humanité

Au sein de ce documentaire, une question essentielle est posée : qu’est-ce qui fait de nous des Hommes ? Est-ce le feu ? L’art ? Les sentiments ? Quel a été le point de bascule déterminant, celui qui a définitivement achevé de nous faire pencher du côté de l’être humain ?

Et aujourd’hui, à l’heure où les journées ont un rythme de plus en plus effréné et où les regards et les consciences se focalisent sur les écrans, sommes-nous en train de nous éloigner d’une humanité certes “primitive”, mais plus intense ?

La préhistoire, une période historique encore très méconnue

Les derniers secrets de l’humanité, un titre qui interpelle et ne manque pas de mettre la lumière sur les zones d’ombre persistantes, relatives à la période de la préhistoire ( 2,8 M.A – vers 3300 av. J. -C).

Point initial de l’évolution culturelle et artistique de l’humanité (entre autres), la préhistoire reste relativement énigmatique pour les chercheurs et les historiens, en raison du peu de vestiges archéologiques et de traces humaines contemporaines à cette période.

Un documentaire à visionner sur France 2 ce soir, mardi 16 avril à 21h10, ou dès maintenant sur la plateforme france.tv.

Source : Science et Vie du 16/04/2024

mercredi 10 avril 2024

Bourgogne : des fouilles près de Dijon révèlent des sépultures protohistoriques

Les fouilles archéologiques menées par l'Inrap à Marliens, non loin de Dijon, révèlent une richesse historique surprenante. Ces recherches préliminaires à l’extension d'une gravière dans la vallée de l'Ouche ont dévoilé des occupations humaines s'étendant du Néolithique au premier âge du Fer.

EN BREF

  • Les fouilles archéologiques à Marliens, Bourgogne, révèlent un secteur funéraire protohistorique, s'étendant du Néolithique au premier âge du Fer.
  • La découverte majeure est un monument protohistorique unique, composé de trois enclos imbriqués, datant probablement du Néolithique.
  • Ces recherches enrichissent la compréhension des pratiques rituelles et sociales des premières sociétés agricoles en Europe.

Au cœur de la Bourgogne, les fouilles archéologiques de Marliens, situées à une vingtaine de kilomètres à l’est de Dijon, révèlent un secteur funéraire protohistorique d’une importance notable. Initiées en amont de l’extension d’une gravière, ces explorations offrent un aperçu unique des traditions et des modes de vie des sociétés anciennes, depuis le Néolithique jusqu’au premier âge du Fer.

Leur richesse et diversité témoignent de la complexité des rites funéraires et enrichissent la connaissance des interactions et de l’évolution des sociétés préhistoriques dans l’est de la France. Un communiqué de l’Inrap détaille ces découvertes.

Découverte d’un monument unique à Marliens

La découverte principale de ces fouilles est un monument protohistorique constitué de trois enclos imbriqués. Il date probablement du Néolithique. Au cœur de ce site se dresse un enclos circulaire de 11 mètres de diamètre, encadré par deux autres structures. L’une se trouve au nord, prenant la forme d’un fer à cheval de 8 mètres de long. L’autre est orientée au sud, un enclos ouvert adossé à l’enclos central.

Cette configuration unique suggère une fonction bien plus complexe qu’une simple démarcation de territoire. Elle révèle l’existence probable d’une hiérarchie et de rituels spécifiques au sein de la communauté qui a érigé ces structures. La découverte de silex taillés au sein de ces enclos renforce l’hypothèse d’une datation au Néolithique.

Cette période se trouve marquée par d’importantes évolutions sociales et technologiques. Régis Labeaune, responsable scientifique de l’Inrap, souligne l’unicité de ce monument : « Ce type de structure est inédit dans notre région et, potentiellement, un indice clé pour comprendre les pratiques rituelles et sociales de nos ancêtres néolithiques ».

Les analyses en cours, notamment radiocarbones, promettent de fournir des éclaircissements quant à la chronologie précise de cet ensemble monumental. Les artefacts en silex, typiques de l’outillage néolithique, laissent entrevoir un panorama de la vie quotidienne et des pratiques rituelles.

« L’ensemble de ces structures et des objets retrouvés nous offre une fenêtre unique sur la complexité des sociétés néolithiques, dont les pratiques rituelles et sociales étaient sans doute bien plus élaborées qu’on ne l’imaginait auparavant », ajoute Labeaune. Ces recherches contribuent alors à enrichir significativement la compréhension des premières sociétés agricoles en Europe et de leur rapport au sacré et à l’espace qui les entoure.

Témoins de l’âge du Bronze à Marliens

La période campaniforme, caractérisée par l’apparition de la céramique en forme de cloche et un ensemble de transformations sociales et technologiques significatives, est particulièrement mise en valeur à Marliens grâce à la découverte d’artefacts remarquables sous la terre végétale.

Parmi eux, des pointes de flèches et un poignard en alliage cuivreux se distinguent. Ils suggèrent l’usage de techniques métallurgiques avancées et l’existence de pratiques funéraires élaborées. Ces objets, probablement déposés dans des tombes, indiquent un rituel d’inhumation qui accorde une importance particulière à l’équipement du défunt.

De fait, ils reflètent son statut ou son rôle au sein de la communauté. Pauline Rostollan, archéologue à l’Inrap, précise : « La découverte de ces objets campaniformes témoigne d’une période de transition où les innovations techniques et les échanges à longue distance commençaient à remodeler les sociétés européennes ».

En outre, la mise au jour de plusieurs puits datant du début de l’âge du Bronze apporte des informations précieuses sur l’environnement et le paysage de l’époque. Les chercheurs ont procédé à des analyses palynologiques et carpologiques sur les couches argileuses au fond de ces structures.

Elles révèlent ainsi la composition de la végétation et des pratiques agricoles. Elles offrent des indices sur le mode de vie et l’adaptation des communautés à leur milieu. François Gauchet, spécialiste en paléo-environnement à l’Inrap, commente : « Ces puits nous renseignent sur la biodiversité passée et sur les interactions entre les groupes humains et leur environnement. Ils illustrent comment les sociétés de l’âge du Bronze ont commencé à exploiter de manière plus intensive les ressources naturelles ». Ainsi, au-delà des pratiques funéraires, ces découvertes éclairent les aspects économiques et environnementaux de la vie des anciennes populations de Marliens.

Les nécropoles révélées

Entre 1500 et 1300 avant notre ère, la plaine de Marliens devient le théâtre d’un rituel funéraire d’envergure. Il est marqué par l’établissement d’une nécropole de cinq enclos circulaires. Cette organisation spatiale, précise et délibérée, reflète une société structurée, attentive aux rites d’inhumation.

Malgré la dégradation des restes organiques due à l’acidité du sol, la présence de ces enclos confirme l’affectation de cet espace à des pratiques sépulcrales. La découverte d’objets significatifs en alliage cuivreux et en ambre dans les fossés de ces structures funéraires ne fait qu’appuyer cette interprétation. Ces artefacts semblent utilisés comme offrandes ou marqueurs sociaux. Ils éclairent sur le niveau de sophistication et la richesse des rituels de passage dans cette communauté.

Non loin, une exploration plus approfondie révèle une seconde nécropole datant du premier âge du Fer. Ici, le rite d’incinération prédomine. Les archéologues ont mis au jour des urnes funéraires renfermant les cendres des défunts. De parures comme des bracelets et anneaux en alliage cuivreux et en fer les accompagnent souvent.

Cette découverte souligne une évolution dans les pratiques funéraires. Elle affirme une continuité dans l’expression du respect et de la mémoire des ancêtres.

Les objets retrouvés avec les urnes pourraient symboliser le statut ou les croyances des individus. Ils témoignent d’une cohésion culturelle et d’une continuité des traditions au sein de cette société en mutation.

Ces séquences d’inhumation et d’incinération à Marliens offrent un aperçu tangible des croyances et des valeurs d’une époque révolue. Elles mettent en lumière l’importance des rites funéraires comme élément central de la vie sociale et spirituelle des communautés préhistoriques.

Source : Science et Vie du 10/04/2024

dimanche 31 mars 2024

Le plateau perse au cœur de la migration humaine comme première escale hors d’Afrique

La découverte du plateau perse comme point d'ancrage de nos ancêtres réécrit notre compréhension de la migration humaine hors d'Afrique. Cette région, riche en biodiversité, a offert un habitat propice à la survie et à la prospérité d’Homo sapiens, façonnant ainsi le cours de notre évolution.

EN BREF

  • Une étude récente menée par des chercheurs de l'Université de Padoue et de l'Université Griffith révèle le rôle crucial du plateau perse dans la migration humaine hors d'Afrique.
  • Le plateau perse a servi de hub vital pour la dispersion d'Homo sapiens en Eurasie, facilitant les interactions avec les Néandertaliens et influençant la diversité génétique.
  • Cette découverte souligne l'importance du plateau perse dans l'histoire de l'humanité, offrant de nouvelles perspectives sur l'adaptation et la diversité humaine.

La migration humaine hors d’Afrique représente un jalon fondamental dans l’histoire de notre espèce, marquant l’expansion d’Homo sapiens sur l’ensemble de la planète. Une étude récente menée par des chercheurs de l’Université de Padoue en Italie et de l’Australian Research Centre for Human Evolution de l’Université Griffith, publiée dans la revue Nature Communications, révèle le rôle central du plateau perse dans ce processus.

En combinant analyses génétiques, données paléoécologiques et preuves archéologiques, cette recherche éclaire la manière dont cette région a servi de hub crucial pour nos ancêtres, facilitant leur dispersion à travers l’Eurasie et influençant leur interaction avec les populations de Néandertaliens.

Le plateau perse comme première halte hors d’Afrique

L’étude récente met en évidence une période il y a entre 70 000 et 45 000 ans au cours de laquelle les populations humaines ne se sont pas réparties uniformément à travers l’Eurasie. Elles laissent une lacune dans notre compréhension de leur localisation au cours de cette période.

Nichée au cœur des montagnes du Zagros, au sud de l’Iran, la grotte de Pebdeh constitue un témoignage de l’une des premières présences humaines hors d’Afrique. Datant de 42 000 ans avant notre ère, elle dévoile la vie des groupes de chasseurs-cueilleurs y ayant trouvé refuge. Elle révèle des pratiques de subsistance, des traditions culturelles et des innovations technologiques de nos ancêtres.

Mais le rôle du plateau perse va au-delà d’un simple refuge. Il s’est affirmé comme un hub vital pour la migration et la dispersion des populations d’Homo sapiens en Eurasie. Cette région stratégiquement située a servi de tremplin pour l’exploration et la colonisation de vastes territoires.

Elle facilita les interactions entre différents groupes humains et avec les Néandertaliens. Le plateau perse, par sa position géographique et ses ressources, a offert des conditions favorables à la sédentarisation des groupes humains. Le professeur Petraglia explique : « Notre étude multidisciplinaire offre une vision plus cohérente du passé ancien. Elle offre un aperçu de la période critique entre l’expansion hors d’Afrique et la différenciation des populations eurasiennes ».

Ainsi, la grotte de Pebdeh et le plateau perse dans son ensemble incarnent un maillon essentiel dans la compréhension de la dynamique des premières migrations humaines et de l’expansion de notre espèce à travers le globe. Petraglia ajoute : « Le plateau perse apparaît comme une région clé, soulignant la nécessité de poursuivre les explorations archéologiques ».

Un plateau perse propice à l’évolution

Certes, le plateau perse, comme carrefour de l’ancienne migration humaine, a servi de refuge pour les premiers Homo sapiens. Mais il a constitué aussi une zone d’interaction directe avec les Néandertaliens. Ces rencontres entre différentes espèces humaines ont donné lieu à des échanges génétiques.

Les analyses ADN contemporaines le prouvent. Elles ont montré des traces de patrimoine néandertalien dans le génome des populations modernes hors d’Afrique. D’une part, ce phénomène d’hybridation a enrichi le pool génétique d’Homo sapiens. Cela a apporté une plus grande adaptabilité et diversité. D’autre part, cette hybridation a laissé des marques indélébiles sur les aspects de notre biologie. On peut citer le système immunitaire et la pigmentation de la peau.

L’avancée méthodologique combinant les données génétiques avec les modèles paléoécologiques a été essentielle pour retracer et comprendre la dynamique de ces rencontres entre Homo sapiens et Néandertaliens. Les chercheurs ont pu déterminer l’existence de ces échanges génétiques, leur chronologie et leur intensité sur 20 000 ans.

Cette précision dans la reconstruction de notre passé migratoire et génétique offre une fenêtre sur la manière dont nos ancêtres se sont adaptés. On peut appréhender la manière dont ils ont interagi avec leur environnement et les autres espèces humaines.

Signature génétique des pionniers sur le plateau perse

Les analyses génétiques révèlent une signature unique chez les populations anciennes et modernes du plateau perse. Cela témoigne alors d’une histoire évolutive distincte. Elle se distingue de celles observées dans d’autres régions du monde. Cette spécificité génétique témoigne d’une histoire complexe de peuplement.

Cette dernière est caractérisée par une période prolongée d’isolement géographique et culturel. Ce processus d’adaptation localisée est un indicateur puissant de la manière dont les conditions environnementales et les dynamiques de population peuvent influencer l’évolution humaine sur le long terme.

Le rôle du plateau perse dans la préhistoire humaine s’étend au-delà de son statut de lieu de passage. La signature génétique identifiée révèle des millénaires d’interaction continue entre les habitants de cette région et leur environnement. Et bien sûr avec les populations migrantes et voisines.

Ces interactions ont conduit à un riche mélange culturel et biologique. Cela renforce le statut du plateau comme un centre névralgique dans le développement de la diversité humaine. Les techniques d’analyse génétique modernes ouvrent de nouvelles voies de recherche sur les mécanismes d’adaptation et d’évolution de nos ancêtres face aux défis de leur époque.

Portée de la découverte

Le plateau perse est donc identifié comme un hub crucial pour l’expansion humaine hors d’Afrique. Il a profondément influencé le peuplement et la diversité de l’Eurasie. Son rôle dans l’entrelacement culturel et génétique a été essentiel dans le façonnement de l’identité humaine.

Au-delà de l’aspect historique et anthropologique, cette découverte a également des répercussions sur notre compréhension de la résilience humaine face aux changements environnementaux et aux défis de la migration. Le succès de nos ancêtres dans l’adaptation à de nouveaux environnements, illustré par leur établissement durable sur le plateau perse, illustre les capacités d’innovation et de survie de l’espèce humaine.

Cela met en lumière les mécanismes par lesquels les populations humaines ont pu prospérer dans des contextes variés. La diversité génétique et culturelle constituent des atouts dans l’histoire de notre espèce. Finalement, la découverte du rôle du plateau perse dans notre préhistoire invite à une réflexion plus large sur la manière dont l’histoire humaine est intrinsèquement liée à la géographie, aux échanges interculturels et à la capacité d’adaptation.

Source : Science et Vie du 31/03/2024

lundi 25 mars 2024

La superéruption de Toba pourrait avoir facilité la dispersion des humains modernes hors d’Afrique

Il y a environ 74 000 ans, l'éruption du supervolcan Toba en Sumatra a failli marquer la fin de l'humanité. Contre toute attente, des preuves récentes démontrent la survie et l'ingéniosité humaines dans des conditions extrêmes, notamment dans le nord-ouest de l'Éthiopie.

EN BREF

  • L'éruption du supervolcano Toba il y a 74 000 ans a eu des répercussions globales, étudiées par des chercheurs des Universités du Texas, de l'Arizona State et du CNRS.
  • Des découvertes à Shinfa-Metema 1, Éthiopie, montrent l'adaptation humaine post-éruption, incluant l'usage d'arcs et de flèches, et des changements alimentaires.
  • L'étude révèle l'importance des "autoroutes bleues" pour la migration humaine et l'impact de l'éruption sur les stratégies de survie et de dispersion.

L’éruption du supervolcano Toba, survenue il y a 74 000 ans, représente un des événements volcaniques les plus cataclysmiques de l’histoire de la Terre, avec des répercussions globales potentiellement dévastatrices pour les populations humaines de l’époque. Récemment, une équipe de chercheurs des Universités du Texas à Austin, de l’Arizona State University et du Centre National de la Recherche Scientifique en France a mis en lumière comment nos ancêtres ont non seulement survécu à cet événement, mais comment il a pu influencer les trajectoires de migration humaine hors d’Afrique.

Publiée dans la revue Nature, cette étude s’appuie sur des découvertes archéologiques au site de Shinfa-Metema 1, dans le nord-ouest de l’Éthiopie, révélant des stratégies d’adaptation inédites face à des conditions climatiques extrêmes induites par l’éruption.

Survire dans l’adversité : la preuve à Shinfa-Metema 1 face à Toba

Les fouilles au site de Shinfa-Metema 1 ont révélé l’existence d’une communauté ayant survécu à l’éruption cataclysmique du supervolcan Toba. Cette dernière survenait il y a environ 74 000 ans. La communauté humaine découverte a su s’adapter de manière remarquable à ses conséquences.

Les conditions environnementales devinrent nettement plus sèches et défavorables. Effectivement, l’analyse isotopique de dents de mammifères et de fragments de coquilles d’œufs d’autruche récupérés sur le site a révélé des modifications dans le régime alimentaire de ces animaux.

Parmi les découvertes les plus significatives figurent des outils de pierre spécifiquement conçus pour être utilisés comme pointes de flèches. Ils constituent la plus ancienne preuve connue à ce jour de l’utilisation de l’arc et de la flèche par les humains. Cette innovation technologique marque un tournant dans l’histoire de l’humanité, révélant une capacité d’adaptation et une ingéniosité exceptionnelle face à des conditions de vie difficiles.

L’utilisation de l’arc et de la flèche a permis à ces communautés d’élargir leur spectre alimentaire grâce à une chasse plus efficace. Elle a également pu jouer un rôle déterminant dans leur capacité à se disperser et à explorer de nouveaux territoires.

Des « autoroutes bleues » vers l’inconnu, mais loin de Toba

L’hypothèse des « autoroutes bleues » révèle comment nos ancêtres ont navigué dans des environnements arides en mutation. Elle offre de nouvelles perspectives sur la migration humaine. De fait, les migrations antérieures auraient pu se produire le long de « corridors verts » luxuriants.

Ils se trouvaient favorisés par des périodes humides offrant une abondance de nourriture et d’eau. À l’inverse, les « autoroutes bleues » représentent des voies de migration dictées par la nécessité de trouver des ressources en eau durant des saisons sèches prolongées. Ces routes longent les rivières saisonnières et les points d’eau persistant même en période de sécheresse.

John Kappelman, de l’Université du Texas et auteur principal de l’étude, explique dans un communiqué : « À mesure que les gens manquaient de nourriture dans et autour d’un point d’eau donné pendant la saison sèche, ils étaient probablement obligés de se déplacer vers de nouveaux points d’eau ». Il ajoute : « Les rivières saisonnières ont donc fonctionné comme des ‘pompes’. Elles siphonnaient les populations le long des canaux d’un point d’eau à un autre, entraînant potentiellement la plus récente dispersion hors d’Afrique ».

Cette approche de la migration souligne la capacité des premiers humains à exploiter de manière proactive les ressources de leur environnement. Ils utilisent les caractéristiques géographiques naturelles comme guides pour leur dispersion à travers le continent et au-delà. Cette théorie des « autoroutes bleues » remet en question les modèles établis de migration humaine. Elle permet de mieux appréhender les dynamiques complexes façonnant les mouvements et l’expansion de l’humanité à travers le globe. Elle invite également à réévaluer l’impact des événements climatiques et environnementaux majeurs. Que ce soit sur le développement social, technologique ou culturel des premières communautés humaines.

La révolution du cryptotéphra

La découverte et l’analyse de cryptotephra au site de Shinfa-Metema 1 ont représenté un jalon crucial ici. Les cryptotephra mesurent de 80 à 20 microns, moins larges qu’un cheveu humain. En dépit de leur taille infime, ils portent en eux des informations géochimiques précieuses. Une fois analysées, elles révèlent leur origine volcanique spécifique. Les chercheurs ont pu isoler des signatures uniques les liant indubitablement à l’éruption de Toba.

Cette technique, connue sous le nom de téphrochronologie, a permis de dater précisément les artefacts et les écofacts associés. Elle offre un cadre temporel clair pour l’impact de l’éruption sur les populations locales. L’équipe de recherche a alors pu tracer un tableau vivant de la survie humaine dans des conditions post-éruptives difficiles. Elle a également établi les stratégies d’adaptation et de migration qui en ont découlé.

Concrètement, l’augmentation de la consommation de poisson, suggérée par l’abondance de reste ichthyologique dans les couches post-éruption, indique un changement significatif dans les habitudes alimentaires, probablement en réponse à la raréfaction d’autres ressources. De même, la présence de pointes de projectiles associées aux couches contenant du cryptotephra témoigne de l’innovation technologique en matière d’outillage et de chasse. Les découvertes de Shinfa-Metema 1 et d’autres sites similaires ouvrent un nouveau chapitre dans notre compréhension de l’histoire humaine, soulignant notre capacité à surmonter les catastrophes.

Source : Science et Vie du 25/03/2024

vendredi 22 mars 2024

Comment les derniers chasseurs-cueilleurs de France évitaient la consanguinité

Des analyses ADN et de la composition des os de restes humains retrouvés au sud de la Bretagne montrent que ces groupes de chasseurs-cueilleurs accueillaient des membres d’autres groupes pour se reproduire.

Se mélanger pour survivre. Une pratique ancienne, nommée exogamie, qui permet aux petits groupes humains d’éviter la consanguinité et les problèmes de santé qu’elle peut engendrer. Un risque que les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire ont dû affronter à cause du nombre réduit des membres dans ces groupes nomades, qui offrait donc peu de possibilités pour se reproduire en dehors de sa propre lignée.

Des études précédentes montraient déjà que ces groupes utilisaient souvent une forme d’exogamie connue comme patrilocalité (où les femmes allaient vivre dans le clan de l’homme) pour échapper à la consanguinité. Une pratique utilisée aussi en France par les derniers chasseurs-cueilleurs de l’Hexagone, selon une étude publiée le 26 février 2024 dans la revue Pnas grâce à une collaboration entre l’Université d’Uppsala (Suède), le Muséum national d’Histoire naturelle et les universités de Rennes et de Nantes.

Ces chasseurs-cueilleurs n’avaient pas un niveau élevé de consanguinité

Il y a environ 10.000 ans, toute la France était peuplée par des groupes de chasseurs-cueilleurs. Ils ont été absorbés quelques millénaires plus tard par des agriculteurs du Néolithique provenant d’Anatolie (dans l’actuelle Turquie) et des bergers nomades en provenance des steppes au nord de la mer Noire. Mais certains groupes de chasseurs-cueilleurs ont tenu plus longtemps que les autres. Particulièrement en Bretagne, une région aux confins de l’Europe, tout à l’ouest, où cette rencontre a sans doute été plus tardive que dans le reste du pays.

Cette étude se focalise sur les sites de Hoedic et Téviec, au sud de la Bretagne, où un grand nombre de restes humains datant du Mésolithique a été retrouvé. "C’est l'un des sites mésolithiques les plus tardifs de France, et sans doute d’Europe occidentale", précise Christian Dina, spécialiste en épidémiologie génétique à l’institut du Thorax à Nantes et co-auteur de l’étude. Ces chasseurs-cueilleurs seraient vieux de près de 7.000 ans, et auraient côtoyé les premiers agriculteurs arrivés dans la région.

Comme d’autres groupes de chasseurs-cueilleurs étudiés, ceux-ci comptaient probablement peu de membres, à cause des contraintes de leur vie nomade. "Les groupes devaient rester assez petits pour pouvoir exploiter une zone géographique et bien se nourrir, comme cela est encore le cas dans les populations modernes de chasseurs-cueilleurs, explique Christian Dina. Puis, avec l’avènement de l’agriculture au néolithique, il y a sans doute eu un développement plus grand de population, donc un ‘marché matrimonial’ plus large, et moins de possibilités de consanguinité. Mais chez ces chasseurs-cueilleurs, la taille de la population globale était plus petite, et en plus, ils vivaient par petits groupes. Donc, il y avait des risques accrus de consanguinité."

Les chercheurs ont analysé l’ADN (le matériel génétique) des individus enterrés dans ces sites, afin d’étudier leurs liens de parenté. Mais malgré la petite taille de leurs groupes, ils ne présentaient pas de hauts niveaux de consanguinité.

Mélanger les groupes pour mixer le génome

En effet, les individus enterrés dans un même site étaient faiblement liés entre eux génétiquement, avec quelques similarités génétiques dues à la petite taille de la population, mais pas de consanguinité. C’est-à-dire que ces chasseurs-cueilleurs évitaient de faire des enfants avec des membres de leur famille proche. Il est probable qu'ils sortaient de leurs groupes pour trouver des partenaires plus appropriés. "C’était peut-être une stratégie d’échange, une tradition de ‘mariage’ entre ces petits groupes de chasseurs-cueilleurs, pour éviter la consanguinité", abonde Christian Dina.

Une pratique qui aurait été facilitée par la géographie bretonne, qui permettait la mobilité et le contact (et donc l’échange) entre ces groupes. Et cette étude met en évidence aussi que ces échanges se faisaient probablement dans un sens spécifique, la femme quittant son groupe pour rejoindre celui de l’homme, comme cela a déjà été observé chez d’autres chasseurs-cueilleurs du Paléolithique et du Mésolithique.

Ce mode d’exogamie a été confirmé en analysant les habitudes alimentaires d’individus retrouvés dans ces deux sites bretons. Entourés d’eau, ils mangeaient principalement du poisson, ce qui a été déterminé en étudiant la composition du collagène de leurs os (la datation au carbone 14 du collagène permet de déterminer si les protéines consommées pour sa fabrication provenaient d’une source animale aquatique ou terrestre).

Selon ces estimations, environ 70 % de l’alimentation animale des chasseurs-cueilleurs à l’île de Hoedic venait de la mer. Avec une proportion plus basse à Téviec (environ 50 %), qui à l’époque n’était pas une île et donc permettait un meilleur accès à des animaux terrestres (le niveau de la mer y était environ 10 mètres plus bas qu’actuellement). Dans le premier site, les deux femmes retrouvées montraient une proportion de protéines d’origine marine d’environ 56 %, bien plus basse que la moyenne de 70 % sur le site et plus proche de celle à Téviec. Ce qui suggère que leur alimentation durant leur vie avait contenu plus de protéines issues d’animaux terrestres que les autres membres de leur groupe, et donc qu’elles viendraient d’un autre site où l’on mangeait moins de poissons et de fruits de mer qu’à Hoedic.

Les chasseurs-cueilleurs ont fini par rejoindre les agriculteurs

Cette pratique de patrilocalité avait déjà été mise en évidence précédemment pour d’autres groupes de chasseurs-cueilleurs. Et il avait été proposé que ces femmes qui rejoignaient ces groupes pouvaient venir des groupes d’agriculteurs qui commençaient à s’installer dans leur territoire. Mais cette étude montre que les femmes analysées ne présentent pas de traces génétiques de ces populations néolithiques, tout comme les autres individus de ces sites. Elles seraient donc plutôt originaires d’autres groupes de chasseurs-cueilleurs.

En revanche, des agriculteurs du Néolithique en France avaient bien de traces génétiques de chasseurs-cueilleurs, donc il y a eu mélange, mais, apparemment, seulement dans un sens, jusqu’à l’intégration complète des chasseurs-cueilleurs chez les agriculteurs. "Cela a été finalement un mélange, sans doute causé par l’augmentation de la taille des populations des individus néolithiques, suppose Christian Dina. J’aurais sans doute tendance à dire par absorption, petit à petit, dans le sens de rejoindre ces communautés néolithiques. Mais ce n’est vraiment que des hypothèses, uniquement basées sur les observations."

Des hypothèses, donc, qui nous permettent cependant d’imaginer comment vivaient les derniers chasseurs-cueilleurs du Mésolithique, jusqu’à la disparition de ce mode de vie en Europe au Néolithique.

Source : Sciences et Avenir du 22/03/2024

jeudi 14 mars 2024

Les plus anciennes traces de labour en Europe se trouvent dans les Alpes suisses

La découverte en Suisse des plus anciens sillons tracés pour cultiver des céréales montre à quel point les humains ont compté sur la force des animaux pour réaliser la révolution agricole dès le début du néolithique.

Si la "révolution néolithique" se caractérise essentiellement par le passage d’une économie de subsistance fondée sur la chasse et la cueillette à un mode plus sédentaire reposant sur l’agriculture, il est en général admis que l’utilisation de la force animale pour cultiver la terre n’est intervenue que vers la fin de la séquence néolithique. Mais ce modèle, contesté et infirmé par nombre de données archéologiques, est une nouvelle fois remis en question.

Une équipe suisse annonce en effet dans la revue Humanities and Social Science Communications avoir découvert les plus anciennes marques de charrue tirée par des animaux en Europe. Datant de la fin du 6e et du début du 5e millénaire avant notre ère, elles semblent indiquer que la traction animale aurait été employée dans le cadre agricole dès le début du néolithique européen.

Les plus anciennes traces de labour en Europe se trouvent dans les Alpes suisses

Pour cultiver la terre, il n’est pas forcément besoin de recourir à des animaux. Les humains peuvent se fier à leurs propres forces pour fendre le sol en s’aidant d’un outil rudimentaire. Mais la puissance animale est plus efficace, alors la question se pose de savoir à partir de quelle date cette pratique s’est imposée en Europe. Les archéologues en ont trouvé de multiples indices : "des gravures pariétales représentant des araires (charrue primitive, ndlr) et des charrettes harnachés, des pathologies osseuses liées au harnachement ou à la traction répétée, et la découverte d'objets tels que des roues, des travois (traîneau sommaire tiré par un animal, ndlr), des jougs, des araires, ou bien des caractéristiques archéologiques qui, comme les marques de charrue, présupposent l'utilisation de la traction animale", énumère l’étude.

Les trois premiers types d’indices n’étant que d’ordre secondaire, c’est le quatrième type le plus probant et donc le plus recherché pour fournir la preuve de la traction animale. Les chercheurs décrivent en outre la forme que ces marques doivent prendre pour être suffisamment convaincantes : "Elles consistent en des dépressions linéaires remplies de sédiments d'une texture et d'une couleur différentes de celles des dépôts environnants. Ces marques peuvent être suivies sur des dizaines de mètres pour former des réseaux parallèles ou entrecroisés. Elles impliquent l'utilisation d'un outil spécifique, la charrue, et sa traction par un animal puissant comme le bœuf."

Trouver une aiguille dans une botte de foin

Trouver des marques de labours préhistoriques dans le sol, voilà qui n’est pas évident ! Ce type de découverte se heurte en effet à deux obstacles majeurs : leur effacement rapide (par l’érosion ou la pratique agricole intensive) et la difficulté à les dater. Ce qui implique inversement deux conditions nécessaires pour les identifier : qu’ils soient rapidement recouverts par des sédiments et que leur position stratigraphique soit clairement lisible au sein de ces sédiments. On comprend combien ce type de découverte peut être difficile à mettre au jour.

Source : Sciences et Avenir du 14/03/2024</p>

Ces humains préhistoriques ont utilisé certains outils avec 300 000 ans d'avance sur les autres !

Certains groupes préhistoriques d’Asie de l’Est possédaient déjà les techniques de tailles complexes de la période Acheuléene il y a 1,1 millions d’années, soit 300 000 ans plus tôt qu’on ne le pensait ! Ces étonnants résultats sont le fruit de l’analyse d’outils en pierre taillée retrouvés en Chine.

L'évolution humaine est étroitement liée à l'acquisition et au développement de nouvelles techniques. Australopithèque aurait ainsi peut-être été le premier à fabriquer des outils, certes très rudimentaires, il y a 3,3 millions d’années. C'est ensuite les différentes espèces du genre Homo qui ont affiné la technique de taille, passant ainsi de l'industrie lithique de mode 1 (Oldowayen) développé par Homo habilis il y a environ 2,5 millions d'années, à l'industrie lithique de mode 2 (Acheuléen), qui apparait il y a environ 1,7 millions d’années.

Culture acheuléenne : une complexification de la pensée

La culture de mode 2 est associée à l'élaboration de techniques de taille d'une grande finesse, avec notamment la production de bifaces, de hachereaux ou de polyèdres, dont les formes, bien définies et pensées à l'avance, permettaient d'avoir des outils spécifiques pour une multitude de tâches. Le passage au mode 2 est donc un signe fort d'évolution, associé à une complexification de la pensée. Les premiers outils acheuléens semblent être apparus au Kenya et dans le sud de l'Afrique, avant que cette industrie lithique ne se disperse au Moyen-Orient, en Inde, puis en Europe, où elle ne succède au mode 1 qu'à partir de 760 000 ans. Dans l'Est de l'Asie, cette transition se serait effectuée il y a environ 800 000 ans.

Outils en pierre taillée appartenant au mode 2 (Acheuléen)

Une technique apparue en Chine 300 000 ans plus tôt qu’on ne le pensait

Cependant, une nouvelle étude révèle que la culture acheuléenne aurait cependant existé bien plus tôt dans cette région du monde. Dans le bassin de Nihewan, en Chine, des chercheurs ont en effet découvert de nombreux outils en pierre impliquant la mise en œuvre de techniques de mode 2 il y a déjà 1,1 millions d'années. L'analyse des outils indique qu'ils ont été produits suivant des techniques standardisées visant à les fabriquer en série : une caractéristique de l'Acheuléen.

Ces résultats, publiés dans la revue PNAS, révèlent que l'industrie lithique n'était donc pas marquée de façon homogène par le mode 1 il y a 1,1 millions d'années comme on le pensait auparavant, mais que coexistait déjà des groupes ayant acquis le mode 2. Cette découverte pourrait aider à mieux comprendre la dispersion des industries lithiques et les connections culturelles qui ont pu être établies entre l'Asie de l'Est et les autres régions du monde à cette époque.

Source : Futura du 14/03/2024

jeudi 29 février 2024

Le quotidien des Néandertaliens dévoilé grâce à leurs dents sales

À quoi ressemblait une journée typique pour l’Homme de Néandertal ? De l’ADN présent dans la plaque dentaire des Néandertaliens révèle des informations sur leur régime alimentaire, leur santé, leur comportement et même leur culture.

Disparu il y a environ 40 000 ans, l’Homme de Néandertal foulait le sol de ce qu’est aujourd’hui l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie centrale. Notre vision de cet Homme est souvent peu flatteuse. Il est généralement dépeint comme un être primitif et violent, loin de la sophistication de l’Homo Sapiens ou l’humain moderne. Pourtant, de récentes recherches ont démontré que les Néandertaliens fabriquaient des outils, enterraient leurs morts, faisaient du feu, etc. Ils devaient donc avoir des journées bien remplies.

Une nouvelle étude publiée dans la revue Nature apporte des informations plus détaillées sur le quotidien de Néandertal. Ces découvertes proviennent de la plaque dentaire de Néandertal. En effet, les hommes préhistoriques n’avaient pas encore pour habitude de se laver les dents. Les fossiles conservés pendant des dizaines de millénaires avaient donc des dents sales. Cette plaque dentaire comportait de l’ADN précieux pour les chercheurs.

Certains hommes de Néandertal étaient carnivores, mais pas tous

Dans cette étude, les chercheurs ont analysé trois spécimens de Néandertal. Il y avait deux Néandertaliens de la grotte El Sidron en Espagne et un Néandertal de la grotte de Spy en Belgique. Les analyses ont confirmé que les hommes préhistoriques avaient des régimes alimentaires drastiquement différents en fonction de leurs origines. Pour la toute première fois, les chercheurs ont identifié des espèces d’animaux avec lesquelles les Néandertaliens se nourrissaient.

Ainsi, le Néandertal belge était un chasseur de gros gibier. Il mangeait au cours de sa vie du rhinocéros laineux et du mouflon sauvage. Des champignons indigènes que l’on trouve encore en Europe aujourd’hui ont aussi été identifiés. En comparaison, les deux Néandertaliens vivant en Espagne ne mangeaient apparemment pas de viande. En tout cas, aucune trace de viande n’a été détectée dans leur plaque dentaire. À la place, ces hommes préhistoriques consommaient régulièrement de la mousse, de l’écorce d’arbre, des pignons de pins, des champignons et diverses herbes.

Les Néandertaliens avaient donc adapté leur alimentation à l’environnement dans lequel ils vivaient. L’homme préhistorique de Belgique vivait au milieu de plaines herbeuses et de collines qui abritaient des troupeaux de rhinocéros laineux. À l’opposé, le Néandertal d’Espagne évoluait dans une forêt de montagne dense où peu d’animaux pouvaient être chassés.

Les remèdes naturels à la rescousse des maladies préhistoriques

L’analyse de la plaque dentaire des Néandertaliens ne nous a pas simplement permis de mieux comprendre leur régime alimentaire. Et pour cause, l’un des spécimens d’Espagne avait un grave abcès dentaire. L’analyse de son ADN a confirmé qu’il souffrait d’une maladie chronique à cause d’un parasite gastro-intestinal grave qui s’appelle Microsporidia.

Les chercheurs pensent que ce jeune homme savait qu’il était malade et qu’il se soignait avec des remèdes naturels. Des traces de peuplier dont les bourgeons et l’écorce contiennent naturellement de l’acide salicylique, l’ingrédient actif de l’aspirine, ont été trouvées dans ses dents.

Les Néandertaliens se soignaient-ils déjà avec de la pénicilline ?

Encore plus étonnant, cet homme consommait déjà de la moisissure Penicillium. Cette moisissure est à l’origine du premier antibiotique au monde, la pénicilline. Elle n’a d’ailleurs pas été retrouvée sur les restes d’autres hommes préhistoriques en meilleure santé. Nous ne pouvons évidemment pas le confirmer, mais les Néandertaliens utilisaient peut-être déjà des antibiotiques naturels pour se soigner. En tout cas, cela prouve qu’ils possédaient déjà des connaissances approfondies pour se soigner en fonction de la situation.

Source : Science et Vie du 28/02/2024

mercredi 7 février 2024

Telmo Pievani

date : 2024

Homo sapiens était présent en Europe bien avant la disparition des Néandertaliens

De nouvelles analyses de fossiles prouvent que des Homo sapiens ont vécu dans les climats les plus froids de l’Europe de l’Ouest encore occupée par les néandertaliens. Un indice de plus pour résoudre l’énigme de la disparition d’Homo neanderthalensis.

Avez-vous déjà entendu parler du LRJ ou Lincombien-Ranisien-Jerzmanowicien ? Une équipe internationale dirigée par Jean-Jacques Hublin, du Collège de France, vient de prouver que les porteurs de cette culture matérielle d’Europe septentrionale datant de l’époque de la transition Néandertaliens/Sapiens appartenaient à notre espèce. Ce résultat est d’une grande importance, parce qu’il est – enfin ! – sans équivoque, alors que l’on sait qu’à cette période, les Néandertaliens étaient encore à des milliers d’années de leur extinction définitive.

Si l’appellation de cette culture matérielle semble aussi barbare, c’est parce qu’elle associe les noms de trois lieux très différents, l’un polonais – Jerzmanowic –, l’autre allemand – Ranis – et le dernier anglais – Lincombe Hill. Le LRJ correspond donc à une population qui s’était avancée jusqu’à l’Europe la plus occidentale, et cela sur une mince bande septentrionale de pratiquement 1 500 kilomètres de long. Il fait partie de toute une série de cultures dites « de transition » – Szélétien, Bohunicien, Uluzzien, Châtelperronien… En effet, les outils caractéristiques de ces cultures montrent une certaine proximité avec ceux des Néandertaliens mais aussi, de façon parfois totale, avec ceux du « Paléolithique supérieur initial », l’industrie lithique sapiens au Levant qui a précédé l’Aurignacien, la première culture matérielle attribuée à Homo sapiens à s’être répandue en Europe. Or on ne sait pas bien interpréter ces cultures intermédiaires : sont-elles le produit d’un métissage culturel, d’une évolution locale des Néandertaliens ou de l’arrivée de pionniers Homo sapiens ? Bref, entre l’Europe néandertalienne et l’Europe sapiens existait une certaine zone grise.

C’est justement d’une graue Schicht, c’est-à-dire d’une « couche grise » dans la Ilsenhöhle – la grotte d’Ilsen –, près de Ranis, en Thuringe, que semble venir l’éclaircissement. Les chercheurs sont retournés dans cette cavité déjà explorée dans les années 1930 pour vérifier par des méthodes modernes la stratigraphie des premières fouilles. Ils ont rouvert la tranchée historique et fouillé dans des carrés adjacents la couche d’argile fortement mêlée de sable et d’un humus la colorant en gris de la graue Schicht. Ils n’y ont pas retrouvé les pointes foliacées caractéristiques du LRJ, des pointes unifaciales ou bifaciales façonnées à partir de longues lames, connue dans la grotte d’Ilsen depuis les années 1930. Toutefois, la présence de deux lames fragmentées, manifestement rejetées au cours de la production d’une pointe foliacée, atteste que la graue Schicht est bien LRJ !

Pour l’ancrer solidement dans le temps, l’équipe y a prélevé, ainsi que dans les strates sous- et sus-jacentes, de quoi multiplier des datations réalisées par les méthodes les plus avancées d’aujourd’hui. Puis, les chercheurs ont procédé à leur mise en ordre statistique à l’aide des logiciels développés à cet effet, et établi des dates cohérentes. Il en ressort qu’avec une probabilité de 94,5 %, la graue Schicht remonte à l’intervalle 45770 – 47500 ans AP (avant le présent). En outre, dans le carré étudié par les scientifiques, la couche sus-jacente n’avait pas été fouillée dans les années 1930, car l’écroulement du plafond de la grotte l’avait scellée sous un bloc. Constatation très rassurante : les datations effectuées montrent que cette couche sus-jacente trouve son origine dans l’intervalle 39110 – 45890 ans AP. L’âge de la graue Schicht ainsi bien établi, il restait à identifier ceux qui y ont laissé des traces…

Dans la graue Schicht, l’équipe a mis au jour quatre éléments osseux humains et neuf supplémentaires dans le matériel subsistant de la fouille des années 1930. Pour les identifier au milieu d’innombrables fragments de faune, elle a appliqué deux méthodes d’identification de l’espèce, l’une protéomique et l’autre génétique. La première, l’analyse du « protéome », c’est-à-dire du jeu de protéines constituant le collagène contenu dans les os, a permis de reconnaître ces ossements comme humain sans conclure à une appartenance à l’espèce H. sapiens. Toutefois, la recherche d’ADN mitochondrial – l’ADN contenu dans les mitochondries – le suggère fortement : dans les séquences restituées, plusieurs régions sont spécifiques à notre espèce.

Comment interpréter ce résultat ? Tout d’abord en concluant que les porteurs du LRJ de Ranis étaient des humains… à ADN mitochondrial sapiens. Par conséquent, sapiens, comme l’assument les chercheurs. Et finalement, comme les plus anciens vestiges osseux néandertaliens que des datations directes situent sans doute possible dans le temps à 42000 ans AP, il devient évident que le LRJ a précédé de plusieurs milliers d’années la disparition définitive d’H. neanderthalensis. Cela nous apporte-t-il un élément nouveau sur cette dernière ?

Peut-être. Le fait que cette culture s’étende à travers l’Europe septentrionale frappe au plus haut point. Une autre partie de l’équipe a en effet établi que les clans LRJ qui se sont périodiquement réfugiés dans la grotte d’Ilsen l’ont fait alors que la cavité donnait sur une steppe de type toundra. L’enregistrement climatique représenté par les jeux d’isotopes stables contenus dans seize dents de chevaux fait apparaître que le climat se dégradait sévèrement depuis 48000 ans AP. De plus, la température moyenne était de 7 à 12°C plus basse que celle d’aujourd’hui, qui à Ranis oscille pendant les mois d’hiver entre -3°C la nuit et +3°C le jour… C’est donc dans une steppe extrêmement froide que paissaient les rennes, les cerfs élaphes, les chevaux, les aurochs, les rhinocéros à poils laineux et les mammouths, que les porteurs du LRJ voyaient. De dangereux carnivores y rodaient aussi, à commencer par des hyènes, principales habitantes de la grotte entre deux séjours d’humains. Le régime alimentaire de ces derniers, étudié par d’autres membres de l’équipe, était proche de celui des Néandertaliens contemporains et consistait principalement en chair de chevaux mais aussi de cervidés (rennes, cerfs élaphes) et de dangereux rhinocéros à poils laineux.

Ainsi, il est de plus en plus clair que les chasseurs-cueilleurs LRJ (surtout chasseurs !) devaient être et étaient parfaitement adaptés à un environnement subarctique. Or le fémur du plus ancien Homo sapiens connu en Sibérie, celui d’Ust’-Ishim, date de 45000 ans AP, et l’on sait aussi que les porteurs de la culture du Paléolithique supérieur initial ont progressé très tôt vers l’Asie centrale, voire septentrionale. Là, sans nul doute, ils ont dû s’acclimater à des températures extrêmement basses, et se sont simultanément avancés vers l’ouest sous les mêmes latitudes, ce qui explique la conformation géographique allongée du LRI. Plus au sud, d’autres cultures intermédiaires, peut-être sapiens, peut-être néandertaliennes, peut-être métissées – existaient jusque dans la péninsule italique et la péninsule ibérique. Récemment, en fouillant la grotte Mandrin, l’équipe de Ludovic Slimak, de l’université de Toulouse, a mis en évidence des indices suggérant fortement la présence il y a 54 000 ans (!) de clans sapiens dans une vallée du Rhône, où vivaient encore des Néandertaliens. En résumé, il devient de plus en plus tentant de penser que c’est le mitage de l’habitat européen par des cultures de transition – des cultures sapiens ou sous influence sapiens – qui, petit à petit, a empêché les Néandertaliens de maintenir leur mode de vie bien moins intensif que celui de leurs envahissants cousins, qui les auront aussi absorbés en partie.

Source : Pour la Science du 07/02/2024