Récemment, deux équipes internationales ont publié chacune la découverte d’une nouvelle espèce humaine datant d’environ 140 000 ans, vers la fin du Pléistocène moyen. Le genre Homo s’est-il ainsi agrandi de deux espèces, alors qu’on lui en connaît déjà une douzaine ? Comme plusieurs autres paléoanthropologues, Jean-Jacques Hublin le conteste et nous explique pourquoi.
Fin juin 2021, Israel Hershkovitz, de l’université de Tel Aviv, et des collègues de plusieurs pays ont annoncé la découverte d’une nouvelle forme humaine : l’« Homo de Nesher Ramla », mis au jour dans un site du centre d’Israël et datant de 120 000 à 140 000 ans. Quant à l’équipe réunie autour de Xijun Ni, de l’université géologique du Hebei, en Chine, elle a introduit, sur la base de fossiles mis au jour à Harbin, en Chine du nord, un « Homo longi » âgé de quelque 150 000 ans.
L’équipe d’Israel Hershkovitz a étudié un pariétal et une mandibule découverts à Nesher Ramla, en Israël. Pourquoi ce matériel ne justifie-t-il pas, selon vous, l’introduction d’une nouvelle espèce humaine, différente des Néandertaliens ?
Je connais ce matériel, puisque j’étais à l’origine associé à l’étude de ces fossiles. D’ailleurs, mon équipe a fourni certaines des données comparatives utilisées dans la publication d’Israel Hershkovitz et ses collègues. Il est vrai que le pariétal est un peu inhabituel dans sa forme, son épaisseur et d’autres traits, mais un pariétal est un os crânien moins diagnostique que certains autres. En outre, la reconstitution de ce fossile fragmentaire suppose une bonne dose d’interprétation, même si nos méthodes d’analyse ont fait de très grands progrès.
À quels progrès pensez-vous ?
Aujourd’hui, les paléoanthropologues étudient les fossiles en répartissant à l’aide de logiciel des centaines de repères anatomiques sur eux. Ainsi, on ne procède plus en identifiant quelques traits comme jadis, mais à partir de l’ensemble de la configuration en trois dimensions, décrite par des valeurs numériques considérées comme des variables aléatoires liées entre elles. Cela permet de définir ce que l’on nomme des « composantes principales », des combinaisons de ces variables permettant de réduire l’information redondante, apportée par les centaines de traits pris en compte, à seulement deux ou trois axes. Dans le plan défini par ces composantes principales, on place des points représentant des individus de telle ou telle espèce. Or, où se trouve le pariétal de Nesher Ramla sur ce plan ? Juste à côté des Néandertaliens d’Europe… que l’on connaît surtout à partir de fossiles datant de quelque 50 000 à 60 000 ans. Dès lors, est-il étonnant qu’un os de la même espèce, à la fois très fragmentaire, datant de 120 000 ans et trouvé au Proche-Orient, soit un peu différent du même os néandertalien européen ? Non.

La photo montre les deux fossiles de Nesher Ramla : une mandibule fragmentaire (à gauche) comportant deux dents, dont une seconde molaire permanente assez bien conservée, et un fragment d’os pariétal (à droite)
Si le pariétal est peu diagnostique, la mandibule de Nesher Ramla l’est peut-être plus ?
Les mandibules humaines sont des os très variables, mais toutes les mandibules non sapiens de la fin du Pléistocène moyen se ressemblent un peu : elles sont robustes, sans menton, etc. La lignée néandertalienne se distingue par quelques particularités. La mandibule de Nesher Ramla est assez abîmée, mais les analyses morphométriques de l’équipe d’Israel Hershkovitz montrent qu’elle est elle aussi très proche de celles des Néandertaliens. Plus significatif encore : les dents, certes cassées mais toujours présentes. Une seconde molaire permanente est en place. Si partout ailleurs on trouvait une telle dent, personne n’aurait d’état d’âme pour la déclarer néandertalienne ! Les caractères de ses racines et de sa couronne le sont, et sa jonction émail-dentine tombe exactement dans la distribution néandertalienne. Or, chez les primates, la topographie du joint émail-dentine est très diagnostique et constitue l’un des moyens les plus puissants pour identifier une espèce. Que dire de plus ?
Mais n’est-il pas étonnant que des Néandertaliens aient vécu au Proche-Orient il y a 120 000 ans ?
Non : plusieurs sites, plus récents que Nesher Ramla, ont déjà montré leur présence dans la région. L’individu de Nesher Ramla a été trouvé avec une industrie lithique moustérienne comportant ce que l’on nomme du débitage Levallois centripète. Après l’avoir d’abord attribuée à Homo sapiens, les paléoanthropologues se sont aperçus qu’au Proche-Orient il est difficile d’assigner un type de moustérien à un groupe ou à un autre. Pour moi, il est clair qu’à la fin du Pléistocène moyen une frontière entre les populations humaines africaines et eurasiatiques passait au Levant. Elle fluctuait au fil des changements climatiques et le Levant était certainement une zone d’hybridation, ce qui explique peut-être certaines particularités de l’individu de Nesher Ramla. Mais quand l’équipe d’Israel Hershkovitz en arrive à imaginer que ce spécimen représente la population ancestrale des Néandertaliens, qui, selon ces chercheurs, auraient donc évolué au Proche-Orient, c’est pour le moins… inattendu ! Les centaines de fossiles accumulés depuis cent cinquante ans prouvent en effet clairement qu’H. neanderthalensis a émergé bien plus tôt et en Europe.
Comment s’y est prise pour sa part l’équipe de Xijun Ni, qui a étudié le crâne de Harbin ?
Là, il s’agit d’un crâne extraordinaire tant par sa conservation que par son histoire. Mis au jour dans les années 1930 durant l’occupation japonaise du nord de la Chine, il a été caché dans un puits, puis donné par son découvreur sur son lit de mort à ses héritiers. Pour comprendre comment l’équipe chinoise s’y est prise, il faut savoir ce qu’est un arbre phylogénétique…
C’est un arbre de parenté, une sorte d’arbre généalogique des espèces ?
Oui… et non. La construction d’un arbre phylogénétique est très différente suivant que l’on dispose de matériel génétique ou pas. S’agissant de ce crâne daté par l’équipe de Xijun Ni d’environ 150 000 ans, il n’y a pas de matériel génétique. Établir un arbre phylogénétique est alors assez compliqué, parce que l’on ne peut s’appuyer que sur l’anatomie des fossiles. Toutefois, la ressemblance anatomique ne peut pas être utilisée comme la ressemblance entre des génomes, qui, elle, permet de calculer des distances génétiques. La morphologie osseuse n’est pas une traduction simple du génome. Ce n’est pas parce qu’il y a beaucoup de différences entre deux génomes que de grandes différences existent entre les morphologies. Et le contraire est vrai aussi : il est possible qu’une mutation affectant un seul nucléotide sur 3,2 milliards ait un effet radical sur le phénotype, en d’autres termes sur la forme de l’individu. Les paléoanthropologues ont pris conscience de ces problèmes il y a longtemps, et y ont notamment remédié en adoptant la cladistique. Selon cette méthode, tous les caractères morphologiques n’ont pas le même poids. Certains sont primitifs et hérités d’un ancêtre commun, de sorte que leur présence n’a guère d’intérêt en termes d’identification de relations de parenté – par exemple, tous les tétrapodes ont quatre membres ! Ce qui est important, ce sont les caractères dérivés, ceux qui, comme leur nom l’indique, ont changé – dérivé – depuis un ancêtre commun plus ou moins proche.
C’est la méthode suivie par l’équipe de Xijun Ni ?
Oui. La mise en œuvre de la cladistique est assez compliquée et nécessite l’emploi d’outils informatiques. Pour comparer des fossiles, on crée une matrice de caractères, c’est-à-dire des tableaux de nombres disposés en lignes et colonnes, où chaque nombre code, pour le fossile considéré, l’état plus ou moins dérivé du caractère. Un programme traite ensuite tout cela et livre des arbres de parenté probables. Ce point est très important : ces arbres ne sont que « probables » et ces analyses produisent toujours plusieurs solutions affectées de probabilités différentes. On peut ainsi arriver à des arbres différents mais aux probabilités proches… C’est ce qu’a fait l’équipe de Xijun Ni : elle a construit une matrice de caractères, qu’elle n’a pas fournie dans sa publication, puis, après avoir fait tourner un programme, proposé des âges de divergence entre espèces, bref l’arbre phylogénétique du genre Homo le plus probable selon elle.
Et comment est cet arbre ?
Pour le moins bizarre ! Ces chercheurs aboutissent à un arbre et à des dates de divergences entre ses branches en contradiction avec tout ce que l’on sait par ailleurs aujourd’hui. Je suis donc très réservé sur leurs conclusions, à savoir que la mandibule de Xiahe – dont j’ai contribué à montrer qu’elle est dénisovienne –, le crâne de Harbin et d’autres crânes similaires de Chine représentent un groupe frère d’Homo sapiens.
Pourquoi est-ce bizarre ?
Parce que la paléogénétique contredit totalement une telle conclusion ! Tout d’abord, les données génétiques démontrent massivement l’origine africaine récente de tous les hommes modernes. Les preuves sont multiples. Ainsi, toutes les lignées mitochondriales que l’on trouve hors d’Afrique s’enracinent dans une lignée africaine. L’ADN des mitochondries n’est transmis que dans les lignées féminines, qui proviennent toutes d’Afrique. Le même phénomène s’observe avec le chromosome Y, qui, lui, n’est transmis que par les hommes. Plus généralement, on constate que la variabilité génétique est plus grande en Afrique qu’ailleurs. C’est en fait très simple : pour se représenter la génétique de l’humanité actuelle, il suffit d’imaginer un arbre enraciné dans un jardin africain, mais dont une branche passe au-dessus du mur et s’avance dans le jardin eurasiatique voisin : l’origine africaine récente de l’homme moderne, c’est cela.

Le crâne exceptionnellement bien conservé de Harbin, de face et de biais.
Mais, surtout, dans son article, l’équipe de Xijun Ni évoque en filigrane les Dénisoviens et dit – avoue ! – que les dents encore présentes sur le crâne de Harbin ressemblent aux dents des hommes de la grotte de Denisova et à celles de la mandibule de Xiahe, qui est dénisovienne… J’ai le plus grand mal à comprendre tous ces efforts pour contourner la conclusion évidente : tous ces fossiles chinois sont en fait dénisoviens. Or les données paléogénétiques offrent un arbre phylogénétique des Homo eurasiatiques de la fin du Pléistocène autrement plus robuste que celui que cette équipe a construit, puisque nous disposons de génomes pour ces espèces (H. neanderthalensis, H. sapiens et les Dénisoviens). Et dans cet arbre, les Dénisoviens sont le groupe frère des Néandertaliens, et non celui d’H. sapiens.
Vous êtes donc surpris que Xijun Ni et ses collègues introduisent l’espèce Homo longi ?
Je ne le comprends pas et je suis surpris par leur choix de nom : dans le groupe de fossiles associé au crâne de Harbin dans leur arbre phylogénétique, il y a en effet déjà un fossile pourvu d’une dénomination latine : le crâne de Dali, daté d’environ 300 000 ans. Comment peuvent-ils ignorer le code international de la nomenclature zoologique sur lequel tout le monde s’est mis d’accord depuis longtemps ? Une fois que l’on a donné un nom à un groupe de fossiles, on n’en change plus… Si l’on est cohérent avec leur étude, leur fossile doit s’appeler Homo daliensis et non pas Homo longi. Je pense par ailleurs que d’autres fossiles chinois, que cette équipe a exclus de ce groupe, appartiennent en fait à la même espèce. C’est notamment le cas de l’homme de Mapa, doté lui aussi d’un nom latin et bien avant Homo daliensis. Ce groupe, je le répète, c’est tout simplement celui que l’on a découvert par la génétique à Denisova : les Dénisoviens.
Pourquoi l’équipe de Xijun Ni éviterait-elle le modèle de l’origine africaine récente de l’homme moderne pour proposer une relation directe entre H. sapiens et des fossiles chinois ?
Une particularité de la culture scientifique chinoise est d’être restée attachée au « modèle de l’origine multirégionale de l’homme moderne ». Selon cette théorie, les Homo du Pléistocène de chaque région du monde auraient évolué pour donner les hommes modernes : les Européens descendraient des Néandertaliens, les Australiens des Homo erectus javanais, les Extrême-Orientaux d’une forme pléistocène locale, et ainsi de suite. Ce modèle a été fortement défendu en 1984 par Milford Wolpoff, de l’université du Michigan, par Alan Thorne, de l’université de Sydney, et par Xinzhi Wu, à l’époque directeur de l’Institut de paléontologie des vertébrés et de paléoanthropologie de Pékin. Par la suite, les paléoanthropologues chinois ont longtemps continué à adhérer au modèle de l’origine multirégionale de l’homme moderne. Pour autant, le consensus scientifique écrasant aujourd’hui est que l’essentiel des génomes des hommes modernes provient d’Afrique, ce qui explique un fait incontournable : les anatomies des hommes modernes de toutes les régions du monde se ressemblent de très près.
Que conclure alors de tout cela ?
Pour être bref : non, on ne vient pas de découvrir deux nouvelles espèces humaines. On vient seulement d’étudier les fossiles d’un Néandertalien, au Proche-Orient, et d’un Dénisovien, en Chine.
Source : Pour la Science du 18/08/2021